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Dette au Nord

Portugal

Portugal : un million de révoltés dans la rue le 15 septembre 2012 contre la Troïka et le gouvernement

18 septembre 2012 par Rui Viana Pereira

Les médias internationaux ont fait l’impasse sur l’énorme mobilisation populaire qui a secoué la vie politique du Portugal le samedi 15 septembre 2012 : un million de manifestants (10% de la population) dans tout le pays dont au moins 500 000 dans la capitale. La plus grande manifestation depuis le 1er mai 1974 après la chute de la dictature de Salazar.

La résignation, caractéristique du peuple portugais ?

Au cours des dernières années, mises à part certaines manifestations minoritaires d’organisations et mouvements sociaux, la population portugaise a supporté avec soumission les mesures d’austérité.

Cette résignation n’est pas le produit d’une caractéristique "nationale" ou culturelle pas plus qu’elle ne résulte de la stupidité congénitale. Non, elle provient de décennies de campagnes massives de propagande qui ont conduit les travailleurs portugais, en dépit de toute évidence, à accorder du crédit aux histoires les plus terribles. A force de campagnes destinées à faire croire à la population qu’elle est la responsable du déficit de l’Etat ou de l’endettement public et que son sauvetage dépend de celui des banques et des spéculateurs financiers, qu’il n’y a pas d’argent pour payer les services ou les fonctionnaires publics, elle a pour cette raison accepté l’intervention de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. .

Cette crédulité intervient dans un pays où le salaire minimum net mensuel est depuis ces dernières années inférieur à 400 euros (ce chiffre doit être comparé avec celui de l’Espagne, de la Grèce et d’autres pays européens) ce qui donne lieu à deux conclusions.

1) Il est plus facile de dominer un peuple habitué à la misère pendant des générations.

2) Au cours des 30 dernières années, le capital et les partis qui ont alterné au gouvernement (PS, PSD et CDS CDS
Credit Default Swap
Le CDS est un produit financier dérivé qui n’est soumis à aucun contrôle public. Il a été créé par la banque JPMorgan dans la première moitié des années 1990 en pleine période de déréglementation. Le Credit Default Swap signifie littéralement “permutation de l’impayé”. Normalement, il devrait permettre au détenteur d’une créance de se faire indemniser par le vendeur du CDS au cas où l’émetteur d’une obligation (l’emprunteur) fait défaut, que ce soit un pouvoir public ou une entreprise privée. Le conditionnel est de rigueur pour deux raisons principales. Premièrement, l’acheteur peut utiliser un CDS pour se protéger d’un risque de non remboursement d’une obligation qu’il n’a pas. Cela revient à prendre une assurance contre le risque d’incendie de la maison d’un voisin en espérant que celle-ci parte en flammes afin de pouvoir toucher la prime. Deuxièmement, les vendeurs de CDS n’ont pas réuni préalablement des moyens financiers suffisants pour indemniser les sociétés affectées par le non remboursement de dettes. En cas de faillite en chaîne d’entreprises privées ayant émis des obligations ou du non remboursement de la part d’un Etat débiteur important, il est très probable que les vendeurs de CDS seront dans l’incapacité de procéder aux indemnisations qu’ils ont promises. Le désastre de la compagnie nord-américaine d’assurance AIG en août 2008, la plus grosse société d’assurance internationale (nationalisée par le président George W. Bush afin d’éviter qu’elle ne s’effondre) et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 sont directement liés au marché des CDS. AIG et Lehman s’étaient fortement développées dans ce secteur.

Le CDS donne l’illusion à la banque qui en achète qu’elle est protégée contre des risques ce qui l’encourage à réaliser des actions de plus en plus aventureuses. De plus, le CDS est un outil de spéculation. Par exemple en 2010-2011, des banques et d’autres sociétés financières ont acheté des CDS pour se protéger du risque d’une suspension de paiement de la dette qui aurait pu être décrétée par la Grèce. Elles souhaitaient que la Grèce fasse effectivement défaut afin d’être indemnisées. Qu’elles soient ou non en possession de titres grecs, les banques et les sociétés financières détentrices de CDS sur la dette grecque avaient intérêt à ce que la crise s’aggrave. Des banques allemandes et françaises (les banques de ces pays étaient les principales détentrices de titres grecs en 2010-2011) revendaient des titres grecs (ce qui alimentait un climat de méfiance à l’égard de la Grèce) tout en achetant des CDS en espérant pouvoir être indemnisées au cas de défaut grec.1

Le 1er novembre 2012, les autorités de l’Union européenne ont fini par interdire la vente ou l’achat de CDS concernant des dettes des États de l’UE qui ne sont pas en possession du candidat acheteur du CDS.2 Mais cette interdiction ne concerne qu’une fraction minime du marché des CDS (le segment des CDS sur les dettes souveraines*) : environ 5 à 7 %. Il faut également noter que cette mesure limitée mais importante (c’est d’ailleurs à peu près la seule mesure sérieuse qui soit entrée en vigueur depuis l’éclatement de la crise) a entraîné une réduction très importante du volume des ventes des CDS concernés, preuve que ce marché est tout à fait spéculatif.

Enfin, rappelons que le marché des CDS est dominé par une quinzaine de grandes banques internationales. Les hedge funds et les autres acteurs des marchés financiers n’y jouent qu’un rôle marginal. D’ailleurs la Commission européenne a menacé en juillet 2013 de poursuivre 13 grandes banques internationales pour collusion afin de maintenir leur domination sur le marché de gré à gré* (OTC) des CDS.3
-PP) ont concentré la majeure partie de leurs forces et de leurs ressources à l’engagement des conseiller en communication et au contrôle absolu des médias.

Toute résignation a une limite



Cependant, le mécontentement et la révolte de certains secteurs s’est faite sentir de temps à autre. Depuis le 12 mars 2011, on a assisté à deux grèves générales et plusieurs grandes manifestations. Le 15 septembre dernier, on a vu des manifestations massives de gens en colère. On estime qu’elles ont réuni plus d’un million de personnes dans tout le pays.

Les mots d’ordre de l’appel à la manifestation résumaient de façon exemplaire tous les motifs de révolte en cours : "Que la Troïka dégage" "Nous voulons récupérer le contrôle sur nos vies" ; "Il faut faire quelque chose d’extraordinaire". Tout est sous-entendu dans ces trois phrases : l’urgence de faire tomber le gouvernement, de mettre fin à la politique d’austérité, de renouer avec les fonctions sociales de l’Etat, de suspendre le paiement d’une dette illégitime Dette illégitime Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse


- La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.

- Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.

- Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...

- La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
qui bénéficie au capital et spolie les travailleurs.

La veille de la manifestation, plusieurs représentants des forces de l’ordre et des sergents des forces armées ont transmis un message clair : le peuple portugais a de bonnes raisons de se révolter contre cet état de choses et les dirigeants politiques ne pourront pas compter sur eux pour réprimer le peuple qu’ils jurent de défendre.

Que peut signifier un million de personnes dans le contexte actuel ?



On rappelle qu’un million de personnes cela correspond à environ 10% de la population portugaise.

L’actuelle coalition au pouvoir (CDS-PP+PSD) avait obtenu le soutien de 29% de l’électorat le 5 mai 2011 mais c’était avant que les travailleurs ne perdent entre 1 et 3 mois de salaire par an ; avant la mise en oeuvre de l’annulation des conventions collectives, de l’augmentation de la charge horaire, hebdomadaire et annuelle de travail ; avant que les travailleurs ne soient obligés à prester des heures (et jusque des jours) supplémentaires non rémunérés ; avant l’augmentation de la TVA ; avant les coupes dans les secteurs de maladie et invalidité, des soins de santé, de l’enseignement, de la culture, des allocations de chômage et du revenu minimum ; avant le licenciement massif d’enseignants ; avant le licenciement, la réforme expresse et la précarisation des médecins et infirmières du système national de santé ; avant la réduction drastique du nombre de lits disponibles dans les hôpitaux publics ; avant le renforcement de mesures éducatives destinées à transformer les enfants en travailleurs habitués à être réduits en esclavage à partir de l’âge de 5 ans ; avant que certaines brigades de police ne viennent tuer dans des quartiers pauvres des périphéries urbaines ; avant que plus de 100 manifestants ne soient traînés devant le tribunal pour avoir manifesté pacifiquement contre les actions violentes et illégales de la mairie ; avant la fermeture de sites Internet qui annonçaient des manifestations ou rassemblements ; avant que des militants qui tentaient d’aider les habitants des bidonvilles ne soient roués de coups par des policiers en civil ; avant que des chômeurs indignés ne soient faits prisonniers et traînés devant le tribunal pour avoir tentés d’entrer dans une agence pour l’emploi pour demander de l’emploi et distribuer des tracts ; avant l’augmentation brutale de la charge horaire des profs ; avant que le ministre de l’éducation n’annonce que les classes regrouperont désormais un maximum de 30 élèves contre 24 deux ans auparavant ; avant que les dialysés sans argent de l’intérieur du pays ne soient abandonnés à une mort certaine ce qui peut être d’ores et déjà considéré comme un nouveau massacre des temps modernes ; avant que le gouvernement ne décrète la fermeture de la maternité la plus importante du pays qui était également un lieu d’enseignement en la matière ; avant une coupe de ... 100% dans le budget de la culture ; avant...

Il faut savoir que cette manifestation a vu la participation de plusieurs dizaines de milliers de militants et sympathisants d’organisations politiques, de partis et de syndicats dont les organisations avaient commencé par condamner la manifestation. Il faut savoir que toute la semaine qui a précédé et jusque deux heures avant le début des rassemblements, les médias ont mené campagne intensivement pour dissuader la population de manifester, en invoquant de possibles assauts policiers, de provocateurs infiltrés, d’extrémistes masqués animés de mauvaises intentions contribuant ainsi à empêcher que plusieurs centaines de milliers de personnes supplémentaires ne participent aux manifestations. Sous un voile de neutralité apparente, les médias ont fait de leur mieux pour démobiliser les manifestants potentiels.

Subite et imprévisible, la goutte d’eau qui fait déborder le vase

Avec une faute de sens du timing évident, deux jours après la convocation de la manifestation, le Premier ministre a annoncé les mesures les plus offensives que les travailleurs avaient en mémoire : une hausse de 7% des contributions sociales des travailleurs accompagnée d’une baisse de 5,75% des charges patronales et de coupes supplémentaires dans les fonctions sociales de l’Etat. Cette mesure vient s’ajouter aux précédentes mesures d’austérité et implique une nouvelle réduction salariale d’au moins 8,5%.

Un grand nombre de manifestants (peut-être la majorité) ne possède pas d’autre arme de lutte - car beaucoup sont des travailleurs précaires qui ne peuvent pas s’octroyer le "luxe" de distribuer des tracts ou d’entamer une grève sous peine de licenciement immédiat et d’être mis sur liste noire des agences pour l’emploi. Aujourd’hui, un grand nombre de gens ont peur d’apparaître dans une manifestation, d’être photographiés et reconnus publiquement et en conséquence perdre leur emploi. On vit dans un climat de peur semblable à celui qui régnait sous la dictature.

Pour toutes ces raisons, plus que pour le nombre de manifestants, cette manifestation du 15 septembre 2012 a été une démonstration claire de l’esprit de révolte qui soulève le pays. En terme strict de nombre, la seule manifestation de cette ampleur que nous avons en mémoire a été le 1er mai 1974 lorsqu’un million de personnes sont sorties dans les rues de Lisbonne (qui comptait presque le double d’habitants par rapport à aujourd’hui). Cependant, il y a une différence significative entre les deux dates. Le 1er mai 1974, lorsque un million de personnes avaient envahi les rues de Lisbonne, ce qui marquait c’était les rires et les embrassades fraternelles suite à la chute de la dictature de Salazar qui avait eu lieu le 25 avril avec la révolution des oeillets. Le 15 septembre 2012, c’était cette joie qui manquait dans les rues de Lisbonne et Porto.

Cette mobilisation massive ne peut être un accident dans le désert

Evidemment, il ne suffit pas de sortir dans les rues pour dire "assez !" Un changement de rapport de forces politique est toujours le résultat de plus que de bonnes intentions ou des mots d’ordre. Des formes de lutte plus dures sont nécessaires pour forcer le pouvoir à reculer. En ce sens, face au formidable potentiel démontré dans le pays ce 15 septembre, les syndicats et organisations de gauche ont une responsabilité encore plus grande dans l’organisation des luttes contre l’austérité et le pouvoir institué. Ils ne pourront plus justifier leur tiédeur en émettant des doutes sur l’état d’esprit des travailleurs - indépendamment des opinions politiques de chacun, il est apparu clairement qu’il existe une conscience et une volonté généralisée de mettre fin aux mesures d’austérité et d’en finir avec le gouvernement et l’immixtion de la Troïka.

Dorénavant tout acte des organisations syndicales ou politiques qui ne prendrait pas clairement en considération cette manifestation et essaierait d’apaiser les esprits et de mettre fin aux engagements ne pourrait être considéré que comme un acte de trahison exécrable.

Traduction par Virginie de Romanet

Les photos sont de Rita Neves, du Movimento Sem Emprego (le Mouvement des chômeurs).

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