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Entretien avec Fr. Mauger, producteur de disques et membre du CADTM
Deux disques, des concerts, des livres, un festival, un forum .. et un manifeste ?
par Yannick Bovy
15 juin 2004

François Mauger est producteur de disques à Paris, spécialisé dans les « Musiques du Monde » - une « étiquette un peu fourre-tout que l’on appose en général sur tout ce qui n’est pas français ou anglo-saxon », précise-t-il. Son activité l’a conduit à réfléchir à ce qu’il pouvait faire, en tant que producteur, pour aider les musiciens africains ou sud-américains qu’il côtoie, et plus largement, les pays où ils vivent ou d’où ils viennent. Il en est donc venu tout naturellement à s’intéresser à la question de la dette, et, depuis quelques années, il travaille sur le sujet au sein du CADTM. Il prend une part active à l’organisation du festival Esperanzah ! 2004.

Quels projets liés à la dette as-tu menés récemment ?

J’ai d’abord produit une compilation intitulée « Drop the Debt », avec la participation d’une vingtaine d’artistes différents. Majoritairement Africains et Sud-Américains, mais aussi Français, comme Massilia Sound System, les Fabulous Trobadors ou Tarace Boulba. On a travaillé sur la question de la dette avec tous ces musiciens. Certains sont d’ailleurs tombés à la renverse quand ils ont pris la mesure du problème : s’ils y étaient pour la plupart sensibilisés, ils n’en mesuraient pas forcément l’ampleur, et ont été horrifiés par les chiffres et les données que nous leur communiquions.

Ils ont rapidement adhéré au projet, et ont décidé de consacrer une chanson sur la dette du Tiers Monde. Cela a débouché sur le disque « Drop the Debt » : seize titres inédits et pour la plupart écrits pour l’occasion, en plusieurs langues, pour que le message passe aux quatre coins de la planète...

Par ailleurs, j’ai travaillé sur un deuxième projet, consacré lui à la Jamaïque. Il existe un véritable intérêt pour la musique jamaïcaine - le reggae, le raggamuffin, etc. - mais on sait finalement assez peu de choses sur ce qui se passe en Jamaïque. Damien Millet (secrétaire général du CADTM France) et moi avons donc écrit un petit livre sur l’histoire de ce pays depuis son indépendance, en 1962, livre dans lequel nous montrons que le problème de la dette y est particulièrement aigu. La Jamaïque consacre environ les deux tiers de son budget national au remboursement de la dette, c’est-à-dire sept fois plus que ce qu’elle consacre à l’éducation, et seize fois plus que ce qu’elle consacre à la santé ! Ce livre s’appelle « La Jamaïque dans l’étau du FMI » .

Nous avons également beaucoup travaillé autour d’un film intitulé « Life and Debt » et d’un disque qui porte le même nom. On peut se procurer ce disque chez les bons disquaires - qui, malheureusement, deviennent rares par les temps qui courent... Ou auprès du CADTM.

Comment s’est produit le rapprochement entre le festival Esperanzah ! et le CADTM ?

Le CADTM Belgique avait depuis longtemps l’intention d’organiser un grand concert pour l’annulation de la dette. Lors du sommet du G8, à Annemasse, au début juin 2003, j’ai organisé un concert de ce type, auquel ont assisté 30.000 spectateurs, avec la participation de Ska-P, de Manu Chao ou Tiken Jah Fakoly. Et lorsque nous avons réfléchi à l’idée de tenter l’aventure en Belgique, nous avons estimé que la meilleure solution était sans doute de collaborer avec un festival existant sensible à ce type d’idées et de démarche. Le contact avec les organisateurs d’Esperanzah ! s’est alors établi tout naturellement, et a rapidement débouché sur une collaboration tout à fait fructueuse. Au point que la dette du Tiers Monde constitue cette année le « fil rouge », la thématique centrale du festival !

Avec un programme particulièrement alléchant...

Je trouve effectivement l’affiche assez extraordinaire. Sans compter qu’en plus des concerts, beaucoup d’animations, de spectacles et d’activités sont organisés dans le cadre du festival. Le projet fédère énormément de monde, et Esperanzah ! est bien parti pour être un événement exceptionnel.

Au-delà de l’engagement individuel de chacun des artistes présents à Esperanzah !, on assiste à une mobilisation collective qui pourrait dépasser le cadre du festival, et déboucher sur un processus à plus long terme...

Un certain nombre d’artistes sont déjà présents à nos côtés depuis un moment, notamment ceux qui ont participé à la compilation « Drop the Debt ». D’autres nous ont rejoint depuis. Mais effectivement, à l’occasion du Festival, nous allons mettre sur pieds un Forum des Musiciens africains qui va constituer une première, dont on peut espérer qu’elle débouche sur une dynamique durable.

En Afrique, la musique est en quelque sorte l’art majeur, la forme d’expression artistique la plus populaire et qui se diffuse le plus facilement, en véhiculant beaucoup d’idées, d’opinions, d’informations. Les livres et les journaux y coûtent cher, comparativement à un salaire moyen. Les télévisions y sont sous contrôle. Rares sont les radios qui peuvent former leurs journalistes... Le musicien africain a donc dans son pays un rôle particulier, de passeur et de transformateur d’idées.

Le Forum va permettre aux musiciens présents d’émettre et de partager des idées, d’affirmer ensemble leur conviction qu’il faut annuler la dette de toute urgence, et de se prononcer pour un véritable développement pour les pays du Sud. Il va leur permettre de s’organiser. C’est fondamental, dans la mesure où les contacts entre musiciens africains, par exemple, sont extrêmement difficiles : un artiste zambien n’a en général à peu près aucune chance de rencontrer un artiste malien, érythréen ou sénégalais...

Pratiquement, comment va se dérouler ce Forum ?

Il va réunir à Floreffe, sur le site, les musiciens qui participent au festival, ainsi que d’autres artistes invités à les rejoindre pour l’occasion. Il donnera lieu à un débat entre musiciens africains d’âges et d’horizons différents sur leurs problèmes communs : la liberté d’expression sur le continent africain, la sauvegarde de son patrimoine musical, la création de réseaux d’échange entre musiciens, le développement d’alternatives africaines aux mutations culturelles de ce début de millénaire.

Toute la journée du lundi, le lendemain de la clôture du festival, sera consacrée à ce Forum, et à l’adoption de ce qui devrait ressembler à une déclaration publique, ou un manifeste, prélude à la construction d’une structure durable, par exemple une Union des Musiciens africains solidaires. Tout cela est encore en cours d’organisation...

Propos recueillis par Yannick Bovy, CADTM.


Yannick Bovy