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Guinée : entre le marteau et l’enclume
par Maurice Fahe
12 mars 2010

Depuis la mort de Lassana Conté et la prise de pouvoir du CNDD conduit par Moussa Dadis CAMARA, les guinéens vivent entre deux sentiments : l’espérance et le désespoir. Depuis la journée sanglante du 28 septembre, ils sont pris en tenailles entre le marteau et l’enclume.

Comme dans tous les pays où le peuple subit une oppression implacable et brutale, la mort de Lassana Conté et la prise de pouvoir de Moussa Dadis Camara et du CNDD ont suscité chez des millions de Guinéennes et de Guinéens, soulagement et espoir, un espoir parfois démesuré. La soif de changement était si immense que l’espérance a pris le pas sur l’examen froid de la signification du coup d’État et du contenu des proclamations du CNDD. On a ainsi pensé que de croire au changement, amènerait le changement. La suite, on la connait. Le 28 septembre, les hommes du 23 décembre 2009, ont porté le feu et le fer dans le cœur du peuple guinéen, démontrant ainsi jusqu’à quelle extrémité ils étaient capables d’aller, sitôt la question du pouvoir posée.
Il est donc juste que tout ce que la Guinée compte de femmes et d’hommes conscients, appelle à la démission de Moussa Dadis Camara et du CNDD.
Mais bien que face à l’armée, se soit développée en Guinée une conscience populaire de résistance et que le développement de cette conscience populaire ait contribué à la naissance du mouvement dit « Les Forces vives », le mouvement de résistance populaire ne s’est pas cristallisé, pas encore, en un mouvement politique unique capable de résoudre la question du pouvoir dans le sens des intérêts du peuple guinéen dans son ensemble. Et c’est là que se pose la question de fond, s’agissant de la situation en Guinée au moment actuel.

Dictature militaire ou dictature de l’impérialisme ?

L’opposition guinéenne, ses nombreuses représentations politiques et ses nombreux chefs qui ont presque tous participé au plus haut niveau à la reconversion néolibérale de la Guinée sous l’enseigne du pouvoir militaire depuis 1985, représentent-elle véritablement les intérêts du peuple guinéen, les intérêts d’une démocratie sociale ? Le bilan de la transition néolibérale de l’économie guinéenne est connu : privatisation de 25 entreprises publiques et suppression de 68 autres, licenciement massif des travailleurs, basculement de millions de Guinéennes et de Guinéens dans la pauvreté et poursuite effrénée du point de décision de l’initiative PPTE avec la rédaction d’un DSRP.

Avec un taux de croissance de moins de 1 pour cent, une inflation contenue à 7,9 pour cent, un déficit budgétaire de plus de 1000 milliards de franc guinéen, un endettement exorbitant de l’État vis-à-vis de la Banque Centrale de la République de Guinée, une production nationale en baisse, une dette extérieure vertigineuse, la situation économique n’est guère brillante, même encore aujourd’hui.

En tout état de cause, cette opposition (?) semble incapable de proposer une alternative autre que la démocratie du blanc seing, la démocratie prêt-à-porter et le retour aux programmes d’ajustement structurel, sous couvert de lutte contre la pauvreté avec l’initiative PPTE avec son DSRP, ses éternelles conditionnalités déclarées (bonne gouvernance, État de droit) dans l’unique but, parfois avoué, parfois dissimulé, d’intégrer l’économie guinéenne dans la mondialisation néolibérale. Aussi, passe-t-elle avec délectation sous silence ce programme réel pour évoquer avec malice la démocratie en général, l’organisation d’élections libres et transparentes auxquelles les militaires et le premier ministre de la transition ne prendraient pas part, le retour à l’ordre constitutionnel, l’État de droit, etc.

La chanson néolibérale a-t-elle quelque chose à voir avec les besoins et aspirations du peuple guinéen ? En fait, ses intérêts lui commandent de se proclamer démocrate. Aussi chante-t-elle la chanson démocratique.

Le peuple guinéen doit savoir qu’il ne suffit pas d’être un civil pour être un démocrate ou militaire pour être un autocrate. La véritable démocratie est le fruit d’un rapport de force politique et social garanti par une constitution et diverses autres lois. Ce rapport de force est lui-même fonction du niveau de conscience et d’organisation du peuple. La démocratie véritable ne peut être le résultat de réforme au sommet sans transformation de la société à la base. Mais, cela, le peuple guinéen le sait mieux que quiconque.

L’éviction scandaleuse de Moussa Dadis Camara, drogué puis dérouté et exilé à Ouagadougou à l’instigation de l’impérialisme français avec l’accord unanime des « Forces vives », son remplacement par le général Sekouba Konaté, lui-même membre du CNDD, la nomination de Jean Marie Doré au poste de premier ministre de transition, règlent-ils la question d’une démocratie sociale en Guinée ? Règlent-ils la question de la construction d’un régime de justice et d’égalité sociales ?

Il est indéniable que le peuple guinéen aspire à un régime démocratique de progrès social, un régime qui lui assure non seulement la liberté, la justice et l’égalité sociales mais également le pain, les soins de santé, l’éducation, l’emploi et de meilleures conditions de vie. L’opposition politique guinéenne et ses alliés occidentaux et plus particulièrement français ne songent qu’à la démocratie du blanc seing. Elle attend avec impatience le moment où le peuple guinéen faiblira et baissera sa garde, pour en devenir le maître. Elle entend, sous l’enseigne du redressement national, poursuivre la mise en œuvre des politiques néolibérales qui ont basculé des millions de Guinéens dans la pauvreté, pour s’enrichir à bon compte avec les rentes de la privatisation, de la libéralisation, etc. En somme, elle rêve d’interner pour de bon le peuple guinéen dans le « camp de redressement néolibéral » au grand bénéfice des multinationales BHP-Mittal, Rio Tinto, RusAl, Vale, Billiton et autres BSGR CBG. Derrière la transition agitée comme un oripeau, les impérialistes de tout bord attendent à l’affût pour se partager la Guinée à eux livrée par ses propres fils. C’est la signification véritable de l’empressement et de la gesticulation de Paris et de Washington. C’est la raison exacte pour laquelle ils se donnent tant de mal à réduire Dadis Camara au silence.

L’impérialisme international et plus spécifiquement français qui a essuyé un camouflé en 1958, entend se servir de la souffrance du peuple guinéen et de son aspiration au changement démocratique pour achever sa prise de contrôle de la Guinée. C’est le sens exact des discours grandiloquents des Kouchner et consorts et de la mobilisation générale que suscite la situation de la Guinée.

Le peuple guinéen ne doit donc pas se faire d’illusion sur les intentions réelles de tous ceux qui, à Paris, à Washington, à Bruxelles et ailleurs, proclament vouloir le sauver de l’oppression militaire. Leur intérêt pour l’éviction de Dadis du pouvoir sans le CNDD est simple. Le sous-sol de la Guinée est riche, très riche même. Pour en prendre le contrôle total, il faut en Guinée une démocratie en trompe l’œil et des alliés de l’impérialisme à la tête de l’État guinéen. La journée sanglante du 28 septembre 2009 sert donc de dérivatif politique pour détourner l’attention du peuple guinéen des objectifs réels de l’impérialisme vers le seul Dadis qu’il ne s’est pas contenté de désigner comme l’unique coupable mais qu’il a réussi à neutraliser y compris en tentant de le faire assassiner.

Il va de soi pour tout démocrate conséquent, que les massacres du 28 septembre, quels qu’en soient les auteurs, sont inacceptables et que leurs auteurs et commanditaires doivent payer pour les crimes qu’ils ont commis. Dans cette perspective nous crions avec le peuple meurtri de Guinée : à bas le CNDD ! A bas Dadis Camara ! Mais Dadis n’est-il pas un coupable trop idéal ? Comment expliquer le peu d’empressement à rechercher, à retrouver le criminel Koumba Diakité qui a participé en personne aux massacres du 28 septembre et a tenté d’assassiner Dadis sous le prétexte un peu facile selon lequel il voudrait lui imputer toute la responsabilité des massacres du stade du 28 septembre ? S’il est innocent comme il le clame, pourquoi a-t-il cherché à assassiner Dadis qui n’a, apparemment et à aucun moment, tenté de le mettre aux arrêts ? Si Dadis est coupable, pourquoi le maintenir en exil forcé ? N’est-ce pas au peuple guinéen qu’il doit rendre compte de ses actes ? Comment expliquer que des personnes, suspectées d’avoir trempé dans cette triste affaire, n’aient, non seulement pas été inquiétées, mais participent calmement au cabinet présidentiel ?

Dans les conditions de la Guinée au moment actuel, l’éviction de Dadis sans le CNDD et notamment ses membres suspectés d’avoir participé aux événements du 28 septembre, ressemble bien à un mauvais coup de l’impérialisme et de ses alliés guinéens qu’à une victoire des « Forces Vives » et du peuple guinéen. Elle permet juste de détourner l’attention du peuple guinéen des malheurs qui le frappent vers la formation d’un gouvernement sous la protection de l’impérialisme drapé dans son manteau de la Communauté internationale, un gouvernement chargé d’organiser des élections dont le seul but est la poursuite du pillage de la Guinée et la reprise du processus d’insertion à marché dans la mondialisation libérale avec l’onction du peuple guinéen. C’est à cette nécessité que répond l’interdiction qui frappe toutes les autorités de la transition et notamment les représentants des « Forces vives » de participer aux élections qu’elles sont chargées d’organiser. Une telle issue ne constitue malheureusement pas une alternative pour le peuple guinéen. Il ne suffit pas de chasser Dadis du pouvoir. Il faut savoir par qui le remplacer. Or, là comme ailleurs, l’absence de réponse claire semble pour le moins troublant.

La transition telle quelle est engagée en Guinée ne répond pas clairement et de façon intelligible à cette question. On a beau être optimiste et souhaiter le meilleur pour le peuple guinéen, on ne peut s’empêcher de souligner que sans un mouvement capable d’achever avec succès les tâches de récupération complète de la souveraineté et de l’indépendance nationales, d’engager la conquête de la justice et de l’égalité sociales, de construire la démocratie sociale, c’est-à-dire de transformer et liquider le vieil État autocratique guinéen et d’empêcher tout retour en arrière, l’avenir s’annonce lourd de menace. Sous cet angle, la Guinée n’est pas seule. Mais le peuple guinéen qui, à maintes reprises, a démontré sa capacité de résistance, dispose d’un niveau de préparation et d’une expérience supérieurs. Il lui reste toutefois à accroître son niveau de conscience et d’organisation afin de cristalliser la conscience populaire de résistance qui s’est accumulée ces dernières années, en un mouvement unique susceptible de résoudre la question posée du pouvoir dans le sens de la garantie de ses besoins et aspirations et dans le respect de la souveraineté et de l’indépendance de la Guinée. Il lui faudra pour cela, ne pas se laisser entraîner par le courant et résister au discours faussement souverainiste de certains et aux chants de la fausse liberté des faux amis du peuple guinéen.

Maurice FAHE - FNDP Côte d’ivoire / CADTM


Maurice Fahe

Maurice FAHE - FNDP Côte d’ivoire / CADTM