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Le Pakistan n’est pas encore tiré d’affaire
par Abdul Khaliq
23 juin 2009

Il y a presque un an en août 2008, le Pakistan était au bord du défaut de paiement. Ses réserves de change, fondant rapidement au rythme de 250 à 330 millions de dollars chaque semaine, atteignaient un plancher de 4 milliards de dollars, soit à peine de quoi couvrir un mois d’importations.

La dette et les obligations pakistanaises, ayant dépassé le seuil des 45 milliards d’euros, étaient des plus risquées. La roupie pakistanaise s’était dépréciée de 23%. Le déficit commercial se creusait à un rythme inquiétant. L’instabilité juridique et sociale effrayait les investisseurs. Les analystes financiers prévoyaient que le Pakistan était au bord de l’insolvabilité et expliquaient la situation comme une conséquence naturelle du soutien du Pakistan à la guerre menée par les États-Unis contre le terrorisme.

Les temps étaient durs pour le nouveau gouvernement du Parti du Peuple Pakistanais (PPP). Le Pakistan a imploré l’Arabie Saoudite et la Chine pour éviter le défaut de paiement qui se profilait, mais n’a rien obtenu de conséquent. A défaut d’autre solution, le Pakistan désespéré a alors frappé à la porte du FMI. En dépit de la forte opposition, le Pakistan a signé en novembre 2008 un accord Stand By pour un montant de 7,6 milliards de dollars.

Un récent rapport du magazine The Economist du 23 avril intitulé « Full fear and credit : Pakistan political inestability brings macroeconomic calm » (Forte crainte et crédit : l’instabilité politique du Pakistan amène le calme du point de vue macro-économique) prétend que le Pakistan est le seul pays à ne pas subir les effets de la récession globale et que, dans le cadre du programme signé avec le FMI, il n’a qu’une chose à faire : diminuer son déficit fiscal à 7 milliards de dollars, soit 4,3% du PIB. Le rapport donne l’impression que grâce à l’indulgence du FMI, le Pakistan est en train de recouvrer une stabilité économique, ce qui est complètement faux. Et une longue liste de conditionnalités doit encore suivre.

Le FMI impose ses conditions

L’accord Stand By demande par exemple la fin des subsides pour le combustible et l’électricité, des exemptions en matière d’impôts sur le revenu et de taxes agricoles, la poursuite des privatisations et des coupes dans les dépenses sociales. Le seul secteur pour lequel le FMI n’a pas demandé la réduction des dépenses est le budget militaire.

Le gouvernement pakistanais s’est exécuté : outre la privatisation d’unités industrielles, le Pakistan a mis en vente un million d’hectares de terres arables [1] ; il a supprimé les subsides pour le combustible et augmenté les tarifs de l’électricité, ce qui a provoqué de vives protestations. Pour tenir ses engagements de réduction du déficit budgétaire, le gouvernement s’est également vu obligé de mettre fin à environ 125 projets du Programme de développement du secteur public et à en postposer 432 autres. Les coupes de budget dans ce programme sont maintenant estimées à 100 milliards de roupies pakistanaises. Les dépenses dans le secteur de l’éducation supérieure ont été réduites de 73%. Certaines informations non confirmées laissent à penser que le Pakistan chercherait à obtenir 4,5 milliards de dollars supplémentaires auprès du FMI. Pour l’instant on ne sait pas combien serait débloqué, dans quels délais, dans quelles conditions et pour quel objectif spécifique.

Dans le cadre des conditionnalités imposées par le FMI, le Bureau fédéral des recettes du Pakistan a mis en place une structure fiscale tyrannique. Progressif jusqu’en 1990, le système fiscal pakistanais est devenu régressif en 1991 avec l’introduction massive d’impôts indirects. Résultat : au cours des 19 dernières années, la charge fiscale frappant les ménages les plus pauvres a augmenté de 17,4% tandis que celle des ménages les plus riches diminuait de 15,9%. En outre, l’imposition de charges fiscales supplémentaires dans l’agriculture pourrait bien ruiner ce secteur.

La stabilité macro-économique restaurée temporairement par les conditionnalités strictes du FMI ne s’est pas accompagnée d’une croissance orientée vers la production. Dans ces conditions, les fondamentaux économiques vont demeurer fragiles.

Du fait de la crise énergétique, environ 300 sites de production ont été fermés et 700 000 emplois perdus dans le textile en l’espace de deux ans. Jusqu’en 2007, ce secteur représentait 60% des exportations du pays, employait 38% de la force de travail et représentait selon le quotidien The News du 26 avril dernier 8,5% du PIB.

La valse des promesses

Au vu des difficultés économiques persistantes et, plus encore, de la menace croissante que constitue l’accès éventuel des talibans aux installations nucléaires pakistanaises, les Amis du Pakistan, un groupe de 31 pays et d’agences internationales, se sont réunis à Tokyo le 17 avril 2009 et ont décidé de mettre 5,2 milliards de dollars à disposition du pays pour sortir le secteur social du marasme dans lequel il se trouve plongé. Les États-Unis et le Japon ont décidé de consacrer chacun un milliard de dollars sur une période de deux ans tandis que les Saoudiens se sont engagés pour 700 millions et l’Union européenne pour 640 millions sur quatre ans. L’Iran, les Émirats arabes unis et la Turquie se sont quant à eux engagés à verser 330 millions, 300 millions et 100 millions respectivement. Ces fonds devraient permettre de renforcer la roupie affaiblie et de reconstituer les réserves de change, mais il y a habituellement un fossé entre les engagements et ce qui est réellement versé.

Selon le quotidien Dawn du 12 mars 2009, parallèlement aux engagements des Amis du Pakistan, l’administration américaine et le Congrès considèrent également la proposition d’octroyer une aide unique de 5 milliards de dollars pour aider à stabiliser l’économie pakistanaise et éviter une catastrophe imminente. Le sénateur John Kerry, qui a co-sponsorisé le plan d’aide, a averti que « le gouvernement pakistanais avait entre 6 mois et un an pour mettre en place et faire fonctionner des politiques économiques et de sécurité ou faire face à la menace très réelle de troubles internes et politiques considérables ».

Les 5 milliards de dollars proposés ne sont cependant pas destinés au gouvernement pakistanais. L’argent ira à des projets supervisés par l’agence américaine de développement (USAID), pour soi-disant réduire les risques de corruption et de détournements. Mais par ce biais, les dépenses globales vont augmenter de 25 à 30%, et la majeure partie des sommes affectées retourneront aux États-Unis pour payer de coûteux services de consultance. L’offre totale d’assistance qui pourrait se monter à 15 milliards de dollars si elle était portée sur 10 ans sera ciblée sur les secteurs économiques et sociaux.

Parallèlement, les États-Unis réfléchissent à un plan économique commun à l’Afghanistan et au Pakistan et impliquent les deux pays dans la formulation d’une nouvelle stratégie de sécurité pour la région. L’aide supplémentaire irait de pair avec un plan d’assistance annuelle d’un milliard et demi de dollars sur les cinq prochaines années. Avec l’accord du Congrès, ce plan pourrait être étendu sur cinq années supplémentaires. Le Congrès considère également l’opportunité d’une autre législation sur des zones d’opportunité de reconstruction (ROZ) le long de la frontière pakistano-afghane. L’administration américaine a cependant averti que la promesse de 7,5 milliards de dollars en aide civile sur les prochaines années ne se concrétiserait que dans la mesure où le Pakistan aurait véritablement démontré sa volonté d’en finir avec les talibans et d’autres extrémistes violents.

Le quotidien Dawn du 11 avril rapporte que, dans le cadre de sa stratégie de partenariat pays, la Banque asiatique de développement (BAD) s’est également engagée à hauteur de 4,4 milliards de dollars pour des projets dans les domaines de l’énergie, des infrastructures, des services urbains et des réformes institutionnelles. Alors que l’arrivée de ces fonds va aider à étendre les dépenses du secteur public, le Pakistan réussira-t-il à se départir suffisamment rapidement du programme du FMI pour parvenir à ces objectifs de croissance ? Sera-t-il capable de sortir de la spirale de l’endettement ? Il est difficile de répondre à ces interrogations.

Les perspectives financières actuelles sont apparemment assez bonnes, ce qui contraste avec la situation économique et politique. En effet, alors que les deux principaux partis se rapprochent lentement, un certain nombre de questions institutionnelles présentent un risque potentiel de divisions entre le Parti du Peuple Pakistanais et la Ligue Musulmane du Pakistan (PML-N).

Par exemple, la nouvelle vague de rébellion nationaliste au Baloutchistan, une province frontalière de l’Iran, et la montée des talibans dans les régions de Swat, Waziristan, Boneer et d’autres régions frontalières de l’Afghanistan sont de véritables casse-têtes pour le gouvernement. De plus, il y a une divergence d’opinion entre l’armée et le gouvernement sur la stratégie à adopter pour affronter la « talibanisation » et gérer la guerre contre le terrorisme. Cette divergence entre les militaires et le pouvoir politique contribue également à l’instabilité politique.

Avec le programme du FMI, les réserves de change ont grimpé pour dépasser 8 milliards de dollars mais l’activité économique est toujours à la traîne. Les principaux problèmes sont une législation défaillante et une situation difficile, l’absence de volonté politique du gouvernement, une sévère pénurie énergétique et son impact sur le secteur industriel, auxquels s’ajoutent les ravages causés par les conditionnalités du FMI et la montée de l’endettement.

La montée de l’endettement et le coût du service de la dette restent le souci principal du pays au niveau économique. Au cours des 7 derniers mois, 5 milliards de dollars sont venus se rajouter au stock de la dette externe ; celle-ci se montait à 51 milliards de dollars en mai 2009 contre 46 milliards en septembre 2008.

Pour trouver la solution, intégrer le facteur social dans l’équation

Même s’il va falloir du temps au Pakistan pour améliorer son image négative, le climat d’investissement tend vers un retour à la normale. Les craintes des États-Unis et de la communauté internationale par rapport à l’affaiblissement du Pakistan face à la « talibanisation » ne peuvent être totalement éliminées.

Il y a indéniablement une menace réelle vis-à-vis des installations nucléaires du Pakistan qui effraie le reste du monde. Mais en analysant la situation actuelle, on ne peut ignorer ceux qui y ont contribué. Par leur politique de guerre contre le terrorisme, les États-Unis figurent parmi les principaux responsables et font peser un risque encore plus grand sur le Pakistan et le reste du monde.

Pour combattre la peur généralisée de la « talibanisation », qui marginalise rapidement les forces démocratiques et pacifiques du Pakistan, la communauté internationale devrait aider au renforcement de la culture politique et démocratique au Pakistan. Au lieu de soutenir des dictatures militaires, les États-Unis feraient mieux d’appuyer les forces démocratiques pour lutter contre l’idéologie des talibans. Le Pakistan n’a pas besoin d’un calme macro-économique temporaire mais plutôt d’une aide durable pour une croissance orientée vers la production. Cela n’est possible qu’en se tournant vers le secteur social dont les besoins sont complètement ignorés.

Un Pakistan stable, démocratique et économiquement sain est dans l’intérêt du monde aujourd’hui. Dans ces conditions, au lieu d’octroyer de nouveaux prêts au Pakistan, la Banque mondiale, le FMI, la Banque asiatique de développement feraient mieux d’annuler les créances qu’ils détiennent à son égard pour rendre le Pakistan suffisamment puissant économiquement et lui permettre d’éliminer le fondamentalisme religieux et le fanatisme.

Traduit par Virginie de Romanet et Cécile Lamarque


Notes :

[1Voir l’article « Privatisation des terres agricoles au Pakistan », http://www.cadtm.org/spip.php?article4436

Abdul Khaliq

CADTM Pakistan