printer printer Cliquer sur l'icône verte à droite
Retranscription de la vidéo intitulée : « Analyse globale et originale des crises qui ébranlent le monde aujourd’hui »
Quelles crises ? Quelles réponses du Sud ?
par Eric Toussaint
3 novembre 2008

La crise économique et financière a éclaté au Nord

La crise a été déclenchée au Nord par la crise du subprime en 2007 aux Etats-Unis. La crise du subprime est une crise des dettes privées aux Etats-Unis. Les banques et agences de crédit hypothécaire ont créé un montage monstrueux de dettes. Il s’est effondré et a provoqué une crise financière dont les répercussions ne sont pas terminées. Le sauvetage des banques en Europe est clairement la conséquence, l’onde de choc de la crise de 2007 et des répliques de cette onde de choc vont encore se produire.

La crise est née dans les pays du Nord : Etats-Unis et Europe. Ce n’est pas qu’une crise financière, c’est aussi une crise économique, c’est-à-dire qu’elle touche directement l’économie réelle, la production. Il y a une crise dans le secteur de la construction aux Etats-Unis, en Espagne, en Grande-Bretagne, en Irlande et cela va toucher d’autres pays. Il y a beaucoup d’emplois dans le secteur de la construction, notamment beaucoup d’emplois de migrants, en particulier, des latino-américains, équatoriens, boliviens qui travaillent dans la construction aux Etats-Unis ou en Espagne. De nombreuses pertes d’emplois dans ce secteur, cela implique que les mandats que les migrants envoient chaque mois dans leur famille vont fortement baisser.

C’est une crise économique qui éclate au Nord. Les industries du Nord vont moins produire parce que la consommation va baisser et comme on va produire moins, les entreprises vont commander moins de pétrole, de gaz, de matières premières (de minerais) et cela va faire baisser les prix du pétrole, du gaz, de différents minerais – comme c’est déjà le cas depuis quelque semaines, disons depuis la mi-septembre 2008 -. Cette baisse des prix va provoquer une chute des revenus des pays en développement.

La crise alimentaire mondiale trouve également son origine au Nord

Il n’y a pas qu’une crise financière et économique. Il y a aussi une crise alimentaire et elle affecte directement les peuples du Sud car on a vu dans les pays du Sud augmenter le prix des aliments de 100% et même de 300% comme dans le cas du riz. Or 80% de la population de beaucoup de pays du Sud, je parle des plus pauvres notamment en Afrique saharienne, consacrent 95% de leurs revenus à l’achat d’aliments. On ne mange plus à sa faim. Il y a donc une forte augmentation du nombre de personnes affamées, des dizaines de millions de personnes supplémentaires sont affamées. Avant que n’éclate la crise, il y avait déjà 820 millions de personnes affamées sur cette planète. En plus des personnes affamées, il y a les personnes sous-alimentées (sans atteindre le stade de la famine). Avec cette crise, il y a 100 millions de personnes en plus qui sont dans une situation d’insécurité alimentaire par rapport à la situation d’avant la crise.

Qu’est-ce qui a provoqué cette crise alimentaire ?

De nouveau, la source est au Nord. Les industriels de l’agrobusiness du Nord ont convaincu les gouvernements de Washington, de l’Union européenne à Bruxelles et d’autres gouvernements européens de subventionner la production d’agrocombustibles à partir de maïs, blé, colza, soja, betterave. Ce sont autant d’aliments détournés vers la production d’agrocombustibles. L’offre de céréales et d’autres aliments sur le marché a baissé de façon significative et a provoqué une augmentation énorme des prix.
Cette augmentation des prix a été accentuée par le fait que, de nouveau, au Nord, de grands investisseurs institutionnels (banques, compagnies d’assurances, fonds de pension) ont commencé à opérer dans un secteur des marchés financiers où ils n’étaient pas actifs avant : celui qu’on appelle « le marché à terme des céréales » et celui du pétrole et du gaz. Il faut savoir qu’il y a trois bourses dans le monde qui fixent les prix des aliments (en particulier des céréales) sur les marchés à terme. Ce sont les bourses de Chicago, de Kansas City et de Minneapolis. Les prix des contrats à terme des céréales aux Etats-Unis fixés par ces bourses se répercutent ensuite dans le monde entier et pas seulement sur le prix à terme mais aussi sur le prix actuel, le prix au comptant.
En résumé, la production d’agrocombustibles, d’une part, et la spéculation sur le marché à terme des aliments, d’autre part, ont provoqué la crise alimentaire qu’on connaît [1].

Ne pas oublier la crise climatique dont les effets sont très graves

La quatrième crise, c’est la crise climatique. On aurait tendance à l’oublier ces dernières semaines à cause de la crise financière qui est au centre des préoccupations au Nord et de la crise alimentaire qui, au Sud, tenaille l’estomac de dizaines de millions de personnes et mobilise les énergies de centaines de millions d’autres chaque jour. Dans la mesure où il n’y a pas de catastrophe impressionnante dans les derniers mois dans le domaine environnemental, on n’a plus parlé du changement climatique. Mais le changement climatique est là et il a des effets inévitables dans la durée. On ne les perçoit pas nécessairement comme brutaux et rapides mais ils sont bien là. La montée du niveau moyen des océans va affecter la population de tout le bassin d’un pays comme le Bangladesh où vivent 150 millions d’habitants. Plus de la moitié de la population du Bangladesh vit au niveau de la mer ou un peu en dessous car il y a des digues de protection. Dans les 10 ans qui viennent, les effets vont être terribles. J’ai cité le Bangladesh mais j’aurais pu citer d’autres régions du Sud.

Là encore, l’origine de cette crise est au Nord : c’est le modèle de développement productiviste capitaliste qui est en cause. Bien sûr, ce modèle existe aussi au Sud mais le Nord a accumulé une quantité phénoménale de pollution dans l’atmosphère depuis le début de la révolution industrielle. Les gens entendent parler de dégagement de gaz à effet de serre et donc pensent au dégagement d’aujourd’hui mais il faut savoir que les gaz à effet de serre qui résultent des activités industrielles, se concentrent dans l’atmosphère depuis deux siècles. Or c’est la concentration depuis cette époque qui pèse le plus, ce n’est pas le dégagement d’aujourd’hui (qu’il faut bien sûr réduire). Donc, même si la Chine dégage de plus en plus de gaz à effet de serre (ce qui constitue une grave erreur car elle applique le modèle de développement productiviste), il serait complètement déplacé de dire que ce sont les Chinois ou les Indiens avec leur développement qui sont responsables autant que les Etats-Unis ou l’Europe du changement climatique. Les responsables, ce sont les pays qui ont été le berceau de la révolution industrielle avec le mode de consommation dément qu’elle a entraîné, par exemple au niveau des voitures individuelles et de ce qu’elles consomment au niveau des combustibles fossiles.

Si le Nord est le lieu géographique d’origine des quatre crises, le système capitaliste en est la cause fondamentale

En résumé, on a quatre crises : financière, économique, alimentaire et climatique, qui touchent l’ensemble de la planète mais dont l’origine se situe dans les pays du Nord. Après avoir retenu cela, il ne faut surtout pas s’arrêter en chemin car il n’y a pas que ces crises qui soient communes au Sud et au Nord, il y a le régime économique, le système capitaliste qui domine l’entièreté de la planète. Alors qu’il y a encore trente ans, on parlait d’un camp socialiste ou communiste, depuis lors, le bloc soviétique, la Russie, les pays de l’Asie centrale, de l’Europe de l’Est sont rentrés avec la Chine et le Vietnam dans le système capitaliste. Les quatre crises que je viens d’analyser schématiquement, sont à ranger directement comme effet du système capitaliste mondialisé (système qui trouve aussi son origine historique au Nord).

Quand cela va mal dans les pays du Nord, cela se répercute négativement dans les pays du Sud

Bien sûr, le capitalisme le plus puissant est encore celui des pays les plus industrialisés du Nord. Les économies nord-américaine, européenne et japonaise représentent 60% de l’économie mondiale alors que seulement 15% de la population mondiale y vivent. Ces pays les plus industrialisés représentent une surface assez réduite à l’échelle de la planète. Néanmoins, quand cela va mal dans les pays du Nord, cela se répercute dans les pays du Sud.

Est-ce que le Sud va obligatoirement faire les frais de cette crise ?

Il en fait déjà les frais mais est-ce que cela va s’amplifier ou une occasion de se protéger s’offre-t-elle à lui ? C’est là un point extrêmement important de mon propos : le Sud doit et peut parfaitement se protéger de certains des effets de ces crises, même si pas de tous. Par rapport à la crise financière, il faut que les pays du Sud se protégent contre la liberté de circulation des capitaux et notamment contre la fuite des capitaux vers le Nord. Les pays du Nord ont besoin d’énormément de liquidités et les entreprises du Nord rapatrient une très grande quantité de capitaux vers les pays du Nord pour assainir les comptes des banques, des compagnies d’assurances du Nord. Pour affronter cela, les pays du Sud doivent bloquer ces flux et instaurer, comme l’a fait le Venezuela depuis 2002, un strict contrôle sur les mouvements de capitaux et sur les opérations de change de leur monnaie. Cela également pour protéger leur monnaie qui est victime d’attaques spéculatives.

Les pays du Sud ne doivent pas suivre l’exemple de ce que font les gouvernements dans les pays européens et en Amérique du Nord à savoir : injecter d’énormes quantités d’argent public pour sauver les banques privées sans en prendre le contrôle, en faisant des cadeaux aux banquiers pourris, aux banquiers voleurs. Les pays du Sud doivent faire autre chose !

1)Instaurer un contrôle public sur le secteur bancaire privé (càd l’étatiser, le nationaliser) et refuser de mettre de l’argent pour sauver des banquiers privés. Mettre de l’argent pour protéger l’épargne, c’est ce qu’on aurait dû faire dans les pays du Nord d’ailleurs et récupérer le coût de la protection de l’épargne et d’un système bancaire qui fonctionne en prélevant une somme équivalente sur le patrimoine des grands actionnaires et des administrateurs de banques. Evidemment pour les grands actionnaires, il ne faut pas se contenter de prendre ce qui reste dans leurs banques car, en général, ils ont vidé les caisses des banques avant d’appeler l’Etat à l’aide. Il faut donc établir un cadastre des fortunes des grands actionnaires dans tous les secteurs de l’économie et récupérer le coût dépensé par l’Etat pour sauver le système bancaire.

2)Il faut aussi se doter d’une banque du Sud pour placer les réserves de change et financer le développement humain des pays du Sud sans devoir continuer à emprunter auprès des marchés financiers du Nord, sans demander un seul dollar de plus à la Banque mondiale et au FMI ou à d’autres institutions financières complètement contrôlées par les pays du Nord. Une banque du Sud pourrait financer des réformes qui n’intéressent pas le capital privé par exemple une réforme agraire et la mise en place d’une politique de souveraineté alimentaire. On pourrait aussi utiliser de l’argent public pour, soit rénover profondément l’habitat existant, soit construire un nouvel habitat adapté aux conditions de vie des populations concernées. Cela créerait beaucoup d’emplois et augmenterait la qualité de vie. Il s’agirait de financer des projets qui en valent vraiment la peine : par exemple aussi, la mise en place d’une industrie pharmaceutique de médicaments génériques.

3)Il y aurait beaucoup de choses à ajouter à cela comme la nécessité et la possibilité de créer un ensemble d’échange et de troc « Sud-Sud », entre les pays du Sud. On peut prendre l’exemple de l’Afrique de l’Ouest. Des pays comme le Mali, le Niger ou le Burkina n’ont pas d’accès à la mer, ni de pétrole mais ils produisent du coton, de l’or (Mali), de l’uranium (Niger). Le Nigeria qui a un accès à la mer produit du pétrole et exporte tout son brut vers les Etats-Unis ou l’Europe qui réexportent des dérivés raffinés vers le Mali, le Burkina ou le Niger. Evidemment ce serait beaucoup plus malin de faire des échanges, d’une part, entre le Nigeria qui raffinerait et transformerait son propre pétrole en différents dérivés et, d’autre part, le Mali, le Burkina et le Niger qui transformeraient leur coton en textile. On échangerait dont des produits pétroliers nigérians contre du textile de cette partie de l’Afrique de l’Ouest sans passer par le marché mondial. C’est tout à fait raisonnable. Ce qu’il faut, c’est la volonté politique.

4)Il faut que les dirigeants du Sud sous la pression populaire rompent avec le modèle néolibéral, rompent avec le schéma capitaliste mais, et c’est bien là le hic, en général, ces dirigeants sont bien contents de vivre dans le système capitaliste et d’accepter les recommandations de Washington, de Bruxelles, de la Banque mondiale et du FMI. Il faut que les populations s’organisent, se débarrassent si besoin de ces dirigeants et les remplacent par des dirigeants démocratiquement élus qui s’engagent à mettre en œuvre un modèle de développement tout à fait adapté aux besoins des populations locales et utilisent les faiblesses des pays du Nord et des institutions du Nord, plongés dans la crise que l’on connaît, pour renforcer la force des populations du Sud.


Notes :

[1Pour une analyse détaillée des causes de la crise alimentaire, voir Eric Toussaint, « Retour sur les causes de la crise alimentaire », étude publiée en octobre 2008 sur le site www.cadtm.org

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.