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Nouveau drame du pétrole nigérian
par Serge Vienne
11 octobre 2006

Le 12 mai dernier, l’explosion d’un pipe-line a tué au moins 200 personnes sur la plage du village d’Ilado à l’est de Lagos, capitale économique du Nigeria.

L’explosion s’est produite alors que des centaines de personnes (de grands media occidentaux les qualifiaient de « trafiquants » - Le Monde - ou de « vandales » - New York Times) s’affairaient autour du pipe-line avec des récipients de fortune pour récupérer ce qu’ils peuvent. Le marché noir constitue une des rares activités un peu lucratives pour les habitants de Lagos réduits à la misère. (...) Ces catastrophes ne sont pas dues à des sabotages. Les incendies proviennent plus souvent de fuites « accidentelles » provoquées par la vétusté des oléoducs que l’on n’a pas pris soin d’enterrer parce que cela coûterait beaucoup plus cher ! Une mauvaise manipulation ou une étincelle provoquent d’énormes catastrophes.

Le Nigeria, premier producteur de pétrole du continent africain, exporte essentiellement vers les Etats-Unis. Mais le paradoxe est que faute de raffineries en état de marche, le Nigeria importe ses produits pétroliers finis. Suite aux « conseils » du FMI, le gouvernement a d’ailleurs dû renoncer en 2003 aux subventions sur les produits pétroliers qui permettaient à la population d’avoir une des essences les moins chères du monde. Depuis, le prix a plus que doublé, le litre est à 50 cts d’euro, ce qui est exorbitant vu le pouvoir d’achat moyen. Le Nigeria est aussi le seul pays pétrolier au monde avec un déficit budgétaire. Pourtant la docilité du régime autorise la Banque mondiale et le FMI à féliciter régulièrement le pays pour ses efforts de bonne gouvernance [1]. Paul Wolfowitz avait même réservé au Nigeria l’honneur de sa première visite officielle de président de la Banque mondiale en juin 2005.

Après l’explosion, le président Obasanjo a immédiatement annoncé le renforcement des mesures de sécurité autour des pipe-lines. Il s’agit moins de protéger les populations de nouvelles explosions que de défendre le matériel contre les « saboteurs ». Voilà longtemps en effet que des groupes qualifiés de « terroristes » et de « mafieux » par les autorités tentent de lutter contre les multinationales qu’elles accusent de piller les ressources naturelles du pays.

Après Ken Saro-Wiwa, figure emblématique de la résistance des peuples du delta, exécuté avec huit de ses compagnons par la dictature en novembre 1995, le leader actuel de la contestation est Mujahid Dokubo-Asari, un homme de 41 ans, originaire de Port-Harcourt, le grand port pétrolier du sud-est du Nigeria. Une série de revers électoraux l’a convaincu de l’impossibilité d’accéder au pouvoir par la voie légale dans un pays aussi corrompu [2]. Il s’est alors lancé dans une lutte armée contre le pouvoir et les multinationales, organisant sabotages et kidnappings. Arrêté en septembre 2005, il attend son procès en prison. Pourtant quelques jours avant son arrestation, il avait obtenu d’Obasanjo la tenue d’une grande conférence nationale sur le partage équitable des richesses du delta avec ses habitants, les Ijaws, les Ogonis et d’autres peuples tous minoritaires et non représentés au gouvernement.
La conférence attendra puisqu’il fallait impérativement rétablir l’ordre : Shell perdait un demi million de barils par jour et l’instabilité politique au Nigeria risquait de faire s’envoler une fois de plus le cours du brut sur le marché mondial. (...)

Comment s’étonner de toute façon de la radicalisation du mouvement puisque les habitants du delta attendent maintenant depuis 50 ans (Shell y exploite du pétrole depuis 1958) les retombées économiques de l’exploitation de l’or noir ! La guerre du Biafra (1966-1967) qui opposa l’armée fédérale aux forces sécessionnistes de l’est du pays, là où se trouvent les principaux champs pétrolifères, avait déjà pour cause essentielle le partage des revenus du pétrole. Depuis, rien n’est réglé ! Shell est devant Chevron, Exxon, Mobil, Total et Agip, la « major » la plus implantée au Nigeria. (...) Le Washington Post du 9 décembre 2004 relatait que sept personnes avaient été tuées après que leur bateau eut été la cible de tirs de miliciens armés pour la protection de Shell. La société ne reconnaissait pas la mort des 7 manifestants. Son porte-parole expliquait qu’un manifestant avait tenté de désarmer un des miliciens, qui avait répliqué. Les coups de feu n’auraient tué personne et seulement blessé 17 individus. La version des villageois est très différente : quand on lui a tiré dessus, le bateau s’approchait des installations pétrolières de Shell ; ils voulaient juste être reçus par les dirigeants de la multinationale.

En plus de n’être jamais associés aux bénéfices de l’exploitation, les habitants du delta assistent impuissants à la dégradation de leur environnement. Chaque marée noire (plus de 200 par an) pollue gravement les canaux qui sillonnent la mangrove : la faune disparaît peu à peu et la pêche devient impossible. Il arrive aux canaux recouverts d’une épaisse couche de pétrole de s’enflammer, provoquant des incendies également à terre ! Les fumées des torchères répandent dans l’atmosphère des substances toxiques qui exposent les populations à de graves dangers sanitaires. Cette pratique est interdite depuis 1984 au Nigeria mais les compagnies pétrolières passent au-dessus des lois. Alors que l’exploitation pétrolière génère des milliards de dollars, la ville voisine, Obojo, n’a même pas l’électricité, aucune de ses rues n’est asphaltée et du puits construit « gracieusement » par une compagnie pétrolière soucieuse de développer la région, pas une goutte d’eau n’est encore sortie ! Il est vrai que le forage d’un puits n’est certainement pas leur spécialité !


Source : Les Autres Voix de la Planète n°32.

Notes :

[1La dette du Nigeria auprès du Club de Paris a été remboursée en avril : sur les 30 milliards de dollars dus au Club, le Nigeria en a remboursé 12, bénéficiant des largesses du G8 de Gleneagles. C’est le premier pays africain qui s’acquitte de sa dette : un exploit salué dans l’ensemble de la presse occidentale. Mme Ngozi Okonjo Iweala, ministre des Finances du Nigeria, a été saluée pour avoir « obtenu » une réduction de la dette de 60%. Mais les 12 milliards de cette dette odieuse auraient certainement été plus utiles aux 70 millions de Nigérians vivant sous le seuil de pauvreté ! Dans la foulée (y a-t-il un rapport ?), Mme Ngozi Okonjo a été nommée par Paul Wolfowitz dans une commission sur la croissance et le développement au sein de la Banque mondiale.

[2Selon Transparency International, le Nigeria restait en 2005 le 5e pays le plus corrompu au monde (sur 159 pays classés), mais des progrès « significatifs » avaient été enregistrés ; seul le Tchad, autre producteur de pétrole, fait moins bien sur tout le continent africain. Il est vrai que le président Obasanjo avait fait de la lutte contre la corruption le principal objectif de son second mandat.

Serge Vienne

CADTM France (Lille)