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La Banque mondiale et le FMI reconnaissent que l’écart se creuse de plus en plus entre le Nord et le Sud
par Eric Toussaint
1er février 2022

La Banque mondiale en janvier 2022 a averti que les pays “en développement” vont prendre encore plus de retard sur le monde riche alors qu’ils peinent à se remettre de l’impact économique de la pandémie en raison de la propagation des variants du coronavirus et de leur capacité limitée à mettre en place des mesures de relance. Dans de nouvelles prévisions économiques publiées mardi 11 janvier 2022, la Banque mondiale a indiqué qu’elle s’attendait à ce que l’économie mondiale connaisse une reprise à deux vitesses en 2022, ce qui alimentera le creusement des inégalités. Alors que, selon la Banque mondiale, la production des pays riches retrouvera son niveau d’avant la pandémie en 2023, celle des pays “en développement” restera en moyenne 4 % en dessous de son niveau d’avant la pandémie. Selon la Banque, la faible reprise après l’impact du coronavirus sera particulièrement grave dans les pays les plus vulnérables ; d’ici l’année prochaine, la production des pays « fragiles et touchés par un conflit et celle des petits États insulaires seront encore inférieures de 7,5 à 8,5 % » à leur niveau d’avant la pandémie.

David Malpass, président de la Banque mondiale, a déclaré qu’il existait un fossé entre les taux de croissance des pays riches et des pays pauvres. Alors que le revenu par habitant a augmenté de 5 % l’année dernière dans les économies avancées, il n’a augmenté que de 0,5 % dans les pays à faible revenu, a-t-il déclaré. « Nous allons dans la direction opposée de ce que l’on souhaiterait pour un bon développement », a-t-il affirmé. « Nous avons un gros problème à venir qui pourrait durer des années ».

David Malpass, président de la Banque mondiale, a déclaré qu’il existait un fossé entre les taux de croissance des pays riches et des pays pauvres

Ayhan Kose, chef de l’unité de prévision économique de la banque, a déclaré que les pays en développement étaient confrontés à « une pléthore de risques » qui augmente la probabilité d’un atterrissage brutal, notamment l’apparition de nouveaux variants, la hausse de l’inflation, les tensions sur les marchés financiers avec la hausse des taux d’intérêt et les catastrophes liées au climat. Il a appelé à une action plus agressive de la communauté mondiale sur les vaccins, la dette et le changement climatique.

Selon M. Kose, les économies émergentes et en développement n’ont pas été en mesure d’apporter à la pandémie une réponse fiscale et monétaire aussi importante que celle mise en œuvre dans les économies avancées, et un certain nombre d’entre elles ont déjà été contraintes de retirer leurs mesures de relance en augmentant les taux d’intérêt pour faire face à une poussée de l’inflation. « Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu, mais c’est loin d’être ce que les économies avancées ont pu faire. », a-t-il souligné. Il a ajouté : »Il s’agit d’une pandémie d’inégalités qui aura des conséquences sur plusieurs générations."

Selon M. Kose, chef de l’unité de prévision économique de la banque : Nous faisons semblant de pouvoir surmonter la pandémie sans vacciner de grandes populations dans le monde. Ce n’est pas vrai

Il a notamment plaidé en faveur d’une action plus ambitieuse pour protéger du virus les économies en développement. « Dans le cas des vaccins, le problème est très clair et ne pas le traiter a des conséquences », a-t-il déclaré. « Nous faisons semblant de pouvoir surmonter la pandémie sans vacciner de grandes populations dans le monde. Ce n’est pas vrai. »

L’avertissement de la Banque mondiale fait écho à des appels similaires lancés par d’autres institutions mondiales. Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), a déclaré que la distribution des vaccins dans le monde avait été « minable et irrationnelle », les économies avancées ayant conclu des accords d’approvisionnement pour 3 milliards de doses de vaccin de plus que ce dont elles avaient besoin pour leurs propres populations, soit presque assez pour fournir deux doses à l’ensemble de l’Afrique. « Le coût de la pandémie s’accroît au-delà de tout ce que nous avons vu auparavant, et pas seulement en termes de dette et de santé de millions de citoyens », a-t-elle déclaré. Elle a ajouté que la propagation de nouveaux variants « affecte déjà la reprise et érode la légitimité des gouvernements et des institutions démocratiques partout dans le monde... ». Si nous ne trouvons pas la volonté politique et l’espace pour la négociation, malheureusement la réalité nous mènera à de très mauvais résultats" [1].

Rebeca Grynspan, secrétaire générale de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), a déclaré que la distribution des vaccins dans le monde avait été « minable et irrationnelle »

En 2021, Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, a prévenu que le monde était « confronté à une aggravation de la reprise à deux vitesses », en raison des différences dans la disponibilité des vaccins, des taux d’infection et de la capacité variable des pays à fournir un soutien politique. Elle a qualifié cette situation de « moment critique qui appelle une action urgente de la part du G20 et des décideurs politiques ».

Les alertes lancées par la Banque mondiale et le FMI sont fondées mais l’autocritique est totalement absente. De plus, ces deux institutions ne changent pas d’un iota leur politique concrète : elles continuent de recommander la poursuite des politiques néolibérales, celles qui justement ont mené au désastre actuel.

La fin de 2021 et le début de l’année 2022 sont marqués par de très fortes hausses des prix de l’énergie. Cela a commencé à provoquer des émeutes comme au Kazakhstan en janvier 2022. Face à la hausse des prix des aliments de base et des combustibles imposée par les programmes d’ajustement structurel et soutenue par le FMI et la Banque mondiale, les populations sont confrontées à d’énormes difficultés pour chauffer leur logement là où c’est nécessaire ou pour la cuisson des aliments, pour faire bouillir l’eau et la rendre potable.

Les gouvernements et les grandes institutions multilatérales comme la Banque mondiale, le FMI et les banques régionales de développement ont instrumentalisé le remboursement de la dette publique pour généraliser des politiques qui ont détérioré les systèmes de santé publique.

Face à la hausse des prix des aliments de base et des combustibles imposée par les programmes d’ajustement structurel et soutenue par le FMI et la Banque mondiale, les populations sont confrontées à d’énormes difficultés pour chauffer leur logement là où c’est nécessaire ou pour la cuisson des aliments, pour faire bouillir l’eau et la rendre potable

Cela les a rendus beaucoup plus vulnérables à des pandémies comme celle du coronavirus.

Avant même l’éclatement de l’épidémie de Covid-19, ces politiques avaient déjà produit d’énormes pertes en vie humaines et, aux quatre coins de la planète, les personnels de santé avaient organisé des protestations.

Si l’on voulait se donner les moyens de combattre le coronavirus et, au-delà, d’améliorer la santé et les conditions de vie des populations, il fallait adopter des mesures d’urgence.

La suspension immédiate du paiement de la dette et, mieux encore, son annulation auraient dû constituer une priorité.

Or, ni la Banque mondiale ni le FMI n’ont annulé des dettes depuis le début de la pandémie du coronavirus. Ces deux institutions ont multiplié des déclarations qui visaient à donner l’impression qu’elles prenaient des mesures très fortes. C’est entièrement faux. Le mécanisme de suspension du service de la dette mis en place par le FMI, la Banque mondiale et le G20 en avril 2020 ressemble comme deux gouttes d’eau au mécanisme mis en place après le tsunami qui avait frappé l’Inde, le Sri Lanka, le Bangladesh et l’Indonésie en décembre 2004. Au lieu d’annulation, les créanciers publics ne font que reporter les échéances. Soulignons que les créanciers privés ne sont tenus de faire aucun effort. Quant au FMI, il ne met pas fin au remboursement, il ne le suspend même pas. Il a mis en place un fonds spécial qui est alimenté par des pays riches et dans lequel le FMI puise pour se rembourser.

Pire, depuis mars 2020, le FMI a prolongé des accords de prêts qui impliquent la poursuite des mesures néolibérales et d’austérité.

Le mécanisme de suspension du service de la dette mis en place par le FMI, la Banque mondiale et le G20 en avril 2020 ressemble comme deux gouttes d’eau au mécanisme mis en place après le tsunami qui avait frappé l’Inde, le Sri Lanka, le Bangladesh et l’Indonésie en décembre 2004

Quant à la Banque mondiale, entre mars 2020 et avril 2021, elle a reçu plus de remboursements des pays « en développement » qu’elle n’a octroyé de financements, que ce soit sous forme de dons ou de prêts.

En 2021, face à la crise internationale et la pandémie, le CADTM international a été à l’initiative d’un Manifeste « Mettons fin au système de brevets privés ! » qui a reçu un important écho international : Liste des 360 premières signatures de personnes qui soutiennent le Manifeste Mettons fin au système de brevets privés ! #FREECOVIDPATENTS. Plus de 250 organisations sont également signataires à l’échelle internationale.

Pour lutter contre les inégalités en pleine croissance et faire face à la pandémie de coronavirus, le réseau international du CADTM et les signataires du manifeste promu par le CADTM se prononcent pour :

  1. La suspension des brevets privés sur toutes les technologies, connaissances, traitements et vaccins liés à la Covid-19 ;
  2. L’élimination des secrets commerciaux et la publication d’informations sur les coûts de production et les investissements publics utilisés, de manière claire et accessible à l’ensemble de la population ;
  3. La transparence et le contrôle public à tous les stades du développement du vaccin ;
  4. L’accès universel, libre et gratuit à la vaccination et au traitement ;
  5. L’expropriation et la socialisation sous contrôle citoyen de l’industrie pharmaceutique privée comme base d’un système public et universel de santé qui favorise la production de traitements et de médicaments génériques ;
  6. L’augmentation des investissements et des budgets publics alloués aux politiques publiques de santé et de soins de proximité, incluant une augmentation de l’embauche, des salaires et une amélioration des conditions de travail du personnel de ces secteurs ;
  7. L’introduction de taxes sur la richesse (patrimoine et revenus du 1 % les plus riches) pour financer la lutte contre la pandémie et assurer une sortie socialement juste et écologiquement pérenne des différentes crises du capitalisme mondial ;
  8. La suspension du paiement des dettes pendant la durée de la pandémie et l’annulation des dettes illégitimes et de celles contractées pour financer la lutte contre le virus.

La mobilisation citoyenne constitue la clé de voûte fondamentale des changements que le CADTM entend impulser

Partout sur la planète, le « système dette » accentue les inégalités. Si les contextes sont différents, le mécanisme est semblable au Nord comme au Sud : les États surendettés sont étranglés par des remboursements insoutenables et mis sous contrôle des créanciers. Les solutions imposées au Sud et au Nord sont identiques : plans d’ajustement structurel là-bas, politiques d’austérité ici, privatisations, asservissement systématique de la nature et mesures antisociales partout. Afin que les peuples puissent se libérer de la tutelle des créanciers, le CADTM préconise l’annulation de toutes les dettes identifiées comme illégitimes, illégales, insoutenables ou odieuses sur base de la réalisation d’audits à même de clarifier leur origine et d’identifier la partie qui ne doit pas être honorée car n’ayant nullement profité à la population. La mobilisation citoyenne constitue la clé de voûte fondamentale des changements que le CADTM entend impulser. L’une de ses stratégies pour l’alimenter consiste à renforcer les organisations membres de son réseau international tout en développant simultanément ses synergies avec des réseaux qui travaillent sur la dette et ses collaborations avec d’autres mouvements sociaux afin qu’ils intègrent la thématique de la dette et la revendication de son annulation à leur agenda politique. Notons qu’aux yeux du CADTM, l’annulation de toutes les dettes illégitimes n’est pas une fin en soi. Elle est bien davantage un moyen, une condition nécessaire mais non suffisante à la construction d’un monde permettant la consécration universelle des droits humains fondamentaux, l’émancipation sociale et le respect de la nature.


Notes :

[1Citations tirées de l’article du Financial Times du 11 janvier 2022, “Two-speed pandemic recovery will worsen inequality, World Bank warns Economic impact on developing countries will leave them further behind rich nations”

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.