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Aux États-Unis, le second mandat du président de la Fed sera bien différent du premier
par Martine Orange
9 décembre 2021

Après de longs débats au sein du Parti démocrate, le président américain a décidé de renouveler Jerome Powell à la tête de la Réserve fédérale. Celui-ci va devoir trouver des réponses à un choc inflationniste nouveau.


Le débat autour de la présidence de la Réserve fédérale ne pouvait s’éterniser. Après des mois d’oppositions et de controverses au sein du Parti démocrate entre les partisans de la continuité et les progressistes partisans d’un changement, le président américain Joe Biden a opté, le 22 novembre, pour le compromis. Il propose au Congrès de reconduire Jerome Powell, nommé en 2018 par Donald Trump, à la présidence de la Fed et en même temps de promouvoir l’économiste Lael Brainard, soutenue par l’aile progressiste démocrate, comme vice-présidente.

« En ces temps d’immense possibilité mais aussi d’énorme incertitude pour notre économie, nous avons besoin de stabilité et d’indépendance à la Réserve fédérale [...] Je pense que nous devons faire tout notre possible pour tenir à l’écart des disputes partisanes de la politique actuelle quelque chose d’aussi important que l’indépendance et la crédibilité de la Réserve fédérale. Cela est vital pour maintenir la confiance du public dans une institution indépendante comme la Réserve fédérale », a expliqué le président américain pour justifier son choix.

L’annonce de la reconduction du président de la Fed a été accueillie avec soulagement dans les milieux financiers et chez les représentants politiques, bien au-delà des États-Unis ; tant la politique monétaire américaine a des répercussions immenses sur le reste du monde et sur le système monétaire international.

Le maintien de Jerome Powell, selon eux, écarte les risques d’embardée qu’il aurait pu y avoir en cas de changement de président : la Fed devrait continuer de marcher la main dans la main avec le gouvernement américain afin de l’accompagner dans la difficile sortie de la pandémie. Pour les pays étrangers, et particulièrement les pays émergents où le dollar est devenu une seconde monnaie, c’est aussi accueilli comme une assurance d’être à l’abri de tout mouvement monétaire intempestif, comme ils ont pu en connaître notamment en 2015. Surtout, le président américain a mis fin à une période d’incertitude qui commençait à peser.

Le « moment Powell »

Au printemps, la question du renouvellement de Jerome Powell à la tête de la Fed ne se posait même pas : sa reconduction allait de soi. Tous saluaient alors la rapidité et l’intelligence de l’action que le président de la Fed avait entreprise en mars 2020. Cela avait été « le moment Powell », pour reprendre l’expression du professeur d’économie de Harvard Jeremy Stein, comme il y avait eu le moment Draghi en 2012 au moment de la crise de l’euro.

Alors que l’économie mondiale menaçait de s’effondrer sous le choc de la pandémie du Covid-19, lui aussi avait lancé son « quoi qu’il en coûte ». En quelques semaines, en total accord et soutien avec le Congrès, la Banque centrale américaine avait ramené ses taux d’intérêt à zéro puis racheté des centaines de milliards de bons du Trésor américains et offert d’acheter aussi pour des centaines de milliards de crédits et autres créances privées afin de soutenir les marchés obligataires. Quelque 5 400 milliards de dollars ont ainsi déversés dans l’économie américaine et mondiale en dix-huit mois.

Même Donald Trump avait été obligé de s’incliner : à partir de la mi-mars 2020, celui qui était encore président des États-Unis cessa d’agonir d’injures Jerome Powell dans ses tweets quotidiens, comme il en avait l’habitude.

Puis peu à peu, l’aura du président de la Réserve fédérale s’est ternie. Alors que les prix de certaines matières premières ont commencé à flamber à la suite des pénuries et des goulots d’étranglement provoqués par la crise sanitaire, les économistes les plus orthodoxes, emmenés par l’ancien secrétaire américain au Trésor Larry Summers, ont critiqué sa passivité et son inaction face à la montée de l’inflation.

À l’été, la Fed a été secouée par le scandale après la découverte que deux des présidents des réserves fédérales régionales avaient spéculé en Bourse, au moment même où la Fed engageait des milliards de milliards en soutien des marchés financiers. L’un et l’autre ont été poussés à la démission, et la Fed a promis de revoir son code éthique et ses procédures de contrôle, afin d’interdire toute spéculation financière à ses membres et ses personnels.

Elizabeth Warren, sénatrice américaine : Vous êtes un homme dangereux

Surtout, un autre aspect de la politique de Jerome Powell a commencé à lui être reproché : son très grand laxisme à l’égard de la régulation bancaire et financière. Par petites touches, toutes les obligations, toutes les règles de contrôle et de surveillance qui avaient été imposées aux banques après la crise financière de 2008 ont été détricotées. Les banques ont été moins contrôlées, les obligations en capital ont été allégées. Même la fameuse règle Volcker interdisant aux banques de spéculer sur les titres pour leur propre compte a pu être contournée. Tout cela afin d’améliorer la rentabilité des banques et leur permettre d’augmenter encore leurs dividendes alors qu’elles continuent par ailleurs d’être largement soutenues et financées par la Banque centrale.

« Vous êtes un homme dangereux », a accusé la sénatrice Elizabeth Warren, lors d’une audition du président de la Fed par le Sénat. Très en pointe dans tous les renforcements législatifs et réglementaires après la crise de 2008, elle a pris la tête du camp progressiste des démocrates opposés à la reconduction de Jerome Powell à la tête de la Fed. Après l’annonce de la décision du président américain, Elizabeth Warren a annoncé qu’elle voterait contre Jerome Powell mais pour Lael Brainard, la candidate de l’aile progressiste : l’économiste, qui siège au conseil de la Fed depuis 2012, a toujours soutenu les décisions de politique monétaire prises par Jerome Powell mais s’est en revanche fermement opposée à lui sur tous les assouplissements de la régulation financière et bancaire.

Bien que le président américain souhaite inscrire le renouvellement de Jerome Powell sous le signe de la continuité, le second mandat du président de la Fed s’annonce sous des auspices radicalement différents. Avec la crise du Covid-19 et les tensions géopolitiques, les organisations de l’économie mondiale sont chahutées de toutes parts, sans qu’il soit possible de déterminer à ce stade si les transformations à l’œuvre sont provisoires ou les manifestations de l’accouchement d’un nouveau monde.

Pour la Fed, ce chahut mondial se matérialise par un facteur qui la concerne directement : l’inflation. La lutte contre l’inflation - la tolérance est fixée à une hausse autour de 2 % par an – fait partie de sa mission première, au nom de la stabilité financière. Or, depuis la crise sanitaire, les prix flambent dans des proportions jamais vues depuis des décennies.

Dans un premier temps, la Banque centrale américaine, comme toutes les autres banques centrales, a fait l’analyse que ces hausses n’étaient que « transitoires » : les confinements avaient provoqué des ruptures dans les chaînes d’approvisionnement mondiales. Quand les économies se sont déconfinées, il y a eu un afflux simultané de demandes que l’offre n’a pas été capable d’honorer. D’où les pénuries, les goulots d’étranglement. Ces tensions se sont naturellement répercutées sur les prix.

Par peur de casser un mouvement de reprise, comme cela s’était produit en 2009-2010, toutes les banques centrales ont décidé de fermer les yeux sur ces hausses, de mettre momentanément entre parenthèses leur mandat de lutte contre l’inflation, et de ne pas changer leur politique monétaire de soutien massif aux gouvernements et aux plans de relance. La Fed a même fait évoluer sa doctrine en inscrivant alors le plein emploi comme critère de détermination de sa politique monétaire.

La revanche de l’économie réelle

L’ennui est que cette inflation qui devait être transitoire dure, s’étend, s’éternise . Selon les dernières estimations, le taux d’inflation aux États-Unis devrait atteindre et peut-être dépasser les 6,6 % cette année. La Fed peut-elle rester l’arme au pied face à de tels chiffres ? Si elle agit trop fort et trop vite en arrêtant ses achats de dettes tout de suite et en remontant ses taux, selon les règles traditionnelles de la politique monétaire, elle risque de provoquer un chaos sur les marchés financiers qui ont pris l’habitude, depuis plus de dix ans, de vivre aux crochets de la Banque centrale, et de casser toute reprise. Mais si elle ne fait rien, cela pourrait venir nourrir un cycle traditionnel inflationniste de hausse des prix-salaires. Jamais vus aussi depuis des décennies, des mouvements de grève fleurissent ici ou là aux États-Unis pour demander des hausses de salaire face à la vie chère.

Mais au-delà, c’est la pertinence et l’efficacité des armes dont dispose la banque centrale pour casser ce mouvement inflationniste actuel qui sont en question. Que peut une hausse des taux d’intérêts face à des hausses provoquées actuellement par des pénuries, des goulots d’étranglement, un dérèglement des chaînes d’approvisionnement mondiales ? En quoi porter les taux d’intérêts à 3 %, 4 %, 5 % peut juguler l’inflation liée aux prix de l’énergie ?

Si les banques centrales ont été les soutiens actifs de la financiarisation de l’économie mondiale depuis plus de trente ans, elles se révèlent actuellement dépourvues face à l’économie réelle. Et nous assistons en ce moment à une sorte de revanche de l’économie réelle.

Les chaînes d’approvisionnement qui auparavant fonctionnaient comme des horloges s’avèrent durablement déréglées. Des goulets d’étranglement, des pénuries de certains matériaux apparaissent à toutes les étapes, accentués par une désynchronisation de l’économie mondiale, qui fluctue au rythme des deuxième, troisième, quatrième vagues de Covid-19.

Ainsi, alors que les constructeurs automobiles espéraient il y a peu que leurs approvisionnements de semi-conducteurs retrouveraient un rythme normal au premier semestre 2022, ils parlent désormais de la fin 2023- 2024. Ce qui est vrai pour les semi-conducteurs l’est aussi pour l’acier, le papier, le blé, le cuivre, le transport maritime. Mais aussi et surtout l’énergie.

Depuis l’été, les prix du pétrole, du gaz, du charbon se sont envolés. Est-ce en raison des perturbations provoquées par la crise sanitaire, de difficultés techniques ou de transport, de la volonté des producteurs d’organiser la rareté afin de faire monter les prix après des années difficiles ? L’offre des énergies fossiles en tout cas ne suit plus la demande des économies mondiales.

En dépit des tensions sur le marché pétrolier, les producteurs de l’OPEP ont décidé de ne pas augmenter leur production. Mais les producteurs américains ne sont pas plus allants : la production pétrolière aux États-Unis est inférieure de 1,6 million de barils par jour à ce qu’elle était avant la crise sanitaire.

Ces hausses du coût de l’énergie sont en train de se répercuter tout au long des chaînes économiques, des industries aux ménages. Et le sujet devient très sensible à la Maison-Blanche. Le gouvernement américain a annoncé, le 23 novembre, la mise sur le marché d’une partie des stocks stratégiques pétroliers dans l’espoir de faire diminuer les tensions. Après cette annonce, les prix ont continué à augmenter et sont autour de 80 dollars le baril.

La situation actuelle annonce des moments très compliqués pour la Fed et pour toutes les banques centrales. Car il faudra bien en finir avec la création monétaire débridée à l’œuvre depuis plus de douze ans maintenant qui a porté les actifs financiers à des niveaux délirants et fait la fortune des financiers au détriment de tous les autres. Mais son action devra aussi prendre en compte la montagne de dettes que l’État américain a souscrites pour soutenir l’économie au moment de l’écroulement provoqué par le Covid. Ce qui vaut pour la Fed vaut d’ailleurs pour pratiquement toutes les banques centrales dans le monde.

Le débat qui a eu lieu en tout cas pour le renouvellement de Jerome Powell à la tête de la Fed montre qu’une page se tourne : le temps où la Réserve fédérale, drapée de l’aura de son indépendance et censée être dotée de super pouvoirs, était placée sur un piédestal, où sa politique monétaire était incontestée, est révolu. Elle est désormais entrée de plain-pied dans le débat politique.


Avec l’aimable autorisation de l’autrice


Source : Mediapart

Martine Orange