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Quelle est la part des facteurs environnementaux dans la croissance des migrations ?
par Nicolas Sersiron
4 juin 2021

Les causes visibles, connues

Quand un·e paysan·ne ne peut plus vivre de la terre qu’iel cultive parce que les conditions climatiques ont changé : sécheresses récurrentes, saisons des pluies raccourcies, déplacées, voire diluviennes avec inondations, que la montée de la mer noie les terres comme au Bangladesh, ou que les températures déjà élevées dans la région du Sahel sont devenues excessives, que fera-t-il ou elle ?

Quand l’environnement est fracassé par des coulées de boues, des pollutions dues à des extractions minières ou à des énergies fossiles, des barrages comme Belo Monte en Amazonie qui noie un millier de km2 et assèche les fleuves en aval, que les forêts sont rasées et brûlées (Amazonie, Indonésie) ou que les accaparements par la finance internationale et l’agriculture productiviste lui enlèvent sa terre et son eau, cela pour y implanter des cultures industrielles de soja, de canne à sucre ou d’hévéa, que fera l’habitant·e de ces régions pour nourrir sa famille ?

Quand un·e petit·e pêcheur/euse ne trouve plus de poissons parce que des bateaux-usines pour la pêche industrielle, venus d’Europe au large des côtes somaliennes ou des côtes d’Afrique de l’Ouest, des bateaux chinois dans le canal du Mozambique, ou ailleurs, ont anéanti la ressource halieutique, que fera-t-iel pour survivre ?

Les causes profondes, cachées

Pauvreté individuelle

Impossible de manger, boire, etc. lorsqu’un bouleversement environnemental ou climatique se produit si l’on n’a ni argent, ni assurance. Au Venezuela ou en Inde plus des 2/3 de la population vit avec 1/2 dollar par jour. Mais pourquoi ces peuples sont-ils si pauvres alors que leurs pays regorgent de ressources naturelles ou/et que leur culture ancestrale, leur savoir agricole sont si riches ? En Somalie, dans la Mer Rouge, les pêcheurs/euses, voyant leurs poissons volés par des bateaux étrangers, s’étaient transformé·es en pirates ! Au Sénégal de jeunes pêcheurs/euses sans travail tentent de rejoindre l’Europe depuis plusieurs décennies.


Pauvreté publique

La faiblesse des budgets publics est la conséquence d’un produit intérieur brut, PIB, très faible. Celui du Bangladesh est de 265 milliards de dollars, sa population de 165 millions d’habitants. Par comparaison, le PIB de la France est de 2 900 milliards de dollars pour 67 millions d’habitants. Un PIB dix fois supérieur avec 100 millions d’habitants en moins. Pour le Nigeria, l’Inde et tant d’autres, le rapport est le même. Les deux tiers des Indien·nes vivent avec moins d’1/2 dollar par jour. Ces chiffres disent combien toute dégradation environnementale, tout changement de politique vers une libéralisation-privatisation peut affecter durement les populations de ces pays, jusqu’à mettre en jeu leur survie.


Absence de filet social

Chômage payé, sécurité maladie, aides au logement, aides aux entreprises, etc. n’existent pas dans les pays pauvres. En Inde la grande majorité des employé·es n’a pas de contrat, iels travaillent dans le système informel. Quant aux centaines de millions de petit·es paysan·nes, iels sont aussi sans aucune protection publique, par exemple contre les prêteurs pratiquant des taux d’intérêt pouvant aller jusqu’à 5 % par jour. Quand un changement environnemental se produit, les populations ne peuvent plus se nourrir. N’ayant pas les moyens d’acheter de la nourriture, elles quittent leur territoire de vie ancestral.

Quels sont les autres facteurs qui poussent aux migrations ?

Destructions, vols, accaparements

Quand un changement environnemental se produit, les populations ne peuvent plus se nourrir. N’ayant pas les moyens d’acheter de la nourriture, elles quittent leur territoire de vie ancestral

La destruction du territoire de vie d’une population par des multinationales extractivistes est importante : accaparements de forêts, de terres arables, d’eau douce dédiée à l’agriculture productiviste. Comment est-ce possible ? Dans de nombreuses régions du monde, les populations vivent sur des territoires et cultivent selon le système coutumier. D’une certaine manière, la terre « appartient » à celui qui la travaille. Le droit de propriété n’existe pas dans les civilisations orales, la terre est commune et partagée. Les Occidentaux opposent alors un droit de propriété - un écrit, obtenu des responsables politiques du pays - à des populations qui vivent sans titre sur leurs parcelles depuis des décennies. Des multinationales contraignent ainsi des peuples à quitter leurs territoires de vie à l’aide de la force publique. Ces accaparements, souvent en réalité des vols, ou payés avec quelques sacs de cacahuètes, résultent de la corruption des décideurs locaux et nationaux. Car la finance internationale a trouvé là un nouveau champ de spéculation. La terre agricole sera de plus en plus rare car le gaspillage des consommateur/trices des pays riches augmente et la population mondiale croît. Cette mainmise sur les terres est activement soutenue aussi bien par les pays industrialisés que par les institutions financières du type Banque mondiale et FMI : grands serviteurs de la finance internationale.

Du colonialisme au néocolonialisme

Les pays industrialisés, pour assouvir leur soif inextinguible de ressources naturelles, que l’on nomme extractivisme, utilisent la technique de l’endettement illégitime (illégal, odieux ou insoutenable) des pays dits en développement, PED. Ces pays, pillés depuis des siècles, ont été empêchés de développer une industrie de transformation par les pays pilleurs. Dès les indépendances, la soumission de leur économie par une finance voleuse a remplacé les armées coloniales d’occupation. Ce néocolonialisme a permis la continuité des pillages extractivistes. Pire encore, cet asservissement par la dette a abouti à l’augmentation exponentielle de l’extractivisme au moment de l’explosion de la société de consommation dans les pays riches. Ce que l’on appelle en France les trente glorieuses a été catastrophique pour les pays colonisés, devenus les PED, et leur population.

Pour que l’assujettissement des pays les plus pauvres à l’avidité des pays industrialisés soit complet, ces derniers, en plus de l’endettement illégitime, ont pratiqué la corruption des bourgeoisies au pouvoir et l’assassinat des présidents récalcitrants au pillage, tels Lumumba au Congo ou Thomas Sankara au Burkina Faso et bien d’autres, en Amérique du Sud et ailleurs.

Les pilleurs ont aussi attisé la montée des tensions internes aboutissant à des guerres ethniques, civiles, religieuses. Ils ont utilisé leurs services secrets pour provoquer d’autres coups tordus empêchant ces pays d’accéder à une réelle indépendance.

Technique de l’endettement, corruption, concurrence déloyale des multinationales

Dès qu’un pays ne peut plus honorer ses dettes, très majoritairement illégitimes, le FMI intervient avec un prêt de secours conditionné à l’application de politiques d’ajustement structurel, dites PAS. Les conditionnalités de ces prêts sont les mêmes depuis 40 ans. Privatisation des services publics et des grandes entreprises publiques, suppression de la santé et de l’éducation gratuite, fin des aides aux produits de première nécessité, libre-échange imposant une concurrence déloyale entre le petit producteur et les multinationales étrangères et surtout liberté de mouvements des capitaux, exfiltration légalisée des bénéfices hors du pays.

Les prêts aux PED ne sont jamais destinés à venir en aide à une population paupérisée, impactée par les changements climatiques ou des désastres environnementaux, mais à sauver les banques du Nord, voire les États prêteurs ; à maintenir la soumission des gouvernements par une forme de corruption pour qu’ils participent, même contre leur volonté, au pillage extractiviste des richesses minières, fossiles, halieutiques, agricoles et aux privatisations des entreprises de leur pays, cela au détriment de leur peuple ; à opérer un transfert financier du Sud pauvre au profit du Nord industrialisé par le remboursements des intérêts, et surtout accélérer le transfert de leurs richesses naturelles vers les pays industrialisés, aujourd’hui majoritairement la Chine ; à permettre au FMI, à la Banque mondiale et au Club de Paris regroupant les pays créanciers, de les pousser toujours plus avant dans le système ultralibéral. Comment ? En exigeant tous les remboursements et leurs intérêts, même si la dette est odieuse et insoutenable pour l’économie et la population du pays, et que payer revient à s’auto-piller !

Les multinationales, grâce aux PAS, peuvent s’approprier les ressources et les entreprises qu’elles souhaitent. Pour verrouiller le tout, des ALE ou APE (accords de libre-échange ou de partenariat économique) sont souvent imposés par le FMI et la Banque mondiale. Ils contiennent des clauses ISDS (arbitrages par des juges privés). Ainsi les multinationales sont certaines de ne quasiment jamais perdre leurs investissements dans un pays étranger, même si de nouveaux gouvernements veulent défendre les ressources naturelles de leur pays. Ainsi, si les investissements impactent cruellement les populations et l’environnement, les arbitrages seront en défaveur des États impactés. Le plus souvent ils perdront contre les multinationales.

Impossible remboursement, destruction des économies, changement climatique, exils

Le poids de la dette financière est cruellement d’actualité dans les pays du Sud en 2020. Nombreux sont les pays devenus incapables de verser intérêts et remboursements. Ils seront malheureusement rejoints par d’autres si le prix du baril ne remonte pas. Dans ces économies dites primaires, non industrialisées, l’essentiel des ressources budgétaires est fournie par l’exportation des matières premières brutes. Or leurs prix sont parallèles à ceux du baril de pétrole, sauf exception. Ce dernier qui était monté largement au-dessus de 100 dollars entre 2011 et 2014, ne dépasse pas les 50 dollars depuis 2015, entraînant dans sa chute le prix des ressources naturelles.

Près de nous, la destruction de l’économie grecque depuis 2010-2015 par le FMI et la BCE, et la privatisation de la nature, au nom de son sauvetage est un exemple d’application des PAS. Plages, îles, mines, eau, ports, aéroports ont été vendus et la population lourdement appauvrie. Résultat : tous les diplômés sont partis travailler à l’étranger. La Grèce privatisée mettra 30 ans ou plus pour retrouver une économie assurant une vie digne à tous et toutes. La dette publique frôle les 190 % en 2021. Ce traitement de choc ultralibéral a produit le même résultat que celui subi en 1973 au Chili où tout a été privatisé, y compris l’eau des fleuves. La pauvreté y est toujours forte, la liberté faible. Les exils furent nombreux.

Sécheresses et inondations provoquent une instabilité telle qu’il devient impossible de vivre et se nourrir sur certains territoires ancestraux. À travers de terribles épreuves, au péril de leur vie, quelques un·es tentent de rejoindre les pays qui se sont enrichis en volant les biens communs de l’humanité, voire précisément ceux de leur pays, au cours des siècles passés. L’Afrique subsaharienne regroupe près d’un milliard de personnes. Sa responsabilité dans le réchauffement planétaire est d’environ 1 %. Pourtant, les températures ont augmenté, dans certaines régions déjà chaudes, si fortement que la vie y est devenu presque impossible.

Il n’y a que peu de migrations environnementales là où il existe des revenus dignes. À Phoenix, en Arizona, le thermomètre dépasse régulièrement les 50°C et il est impossible de sortir dans la rue en été tant que le soleil n’est pas couché. Pourtant il n’y a pas de migrations notables des populations quittant Phoenix. La ville finance des recherches pour résister aux vagues de chaleur de plus en plus longues. En 2050, la ville sera sans doute invivable, mais en attendant la résistance s’organise, et les climatiseurs tournent à fond, ce qui, malheureusement, participe au réchauffement…

Externalités négatives, les déchets

Les externalités négatives ne sont jamais prises en charge par les multinationales extractivistes. Elles sont pourtant immenses : dépossession des ressources, pollutions des terres, stérilisation des sols, accaparements, déplacement de centaines de milliers d’habitant·es comme en Éthiopie, consommation et pollution de l’eau par les monocultures industrielles, déforestations massives pour l’hévéa, le soja, les palmiers à huile ou la canne à sucre, pollutions généralisées des eaux et de l’air par les pesticides, et enfin ethnocides. Les Bunong du Cambodge, tribu de chasseurs/euses-cueilleurs/euses, ont vu leur forêt rasée par Bolloré-Socfin, et remplacée par une plantation d’hévéas. Les déchets de cette industrialisation et de la consommation effrénée des pays industrialisés issus majoritairement de la transformation des richesses naturelles du Sud, sont très souvent réexportés vers le Sud. D’abord les PED, les pays pillés, empruntent aux pays riches pour tenter de réparer les dégâts des siècles de colonisation. Ensuite pour payer leurs dettes, ils exportent leurs ressources naturelles, sans y gagner grand-chose, sinon les migrations cesseraient. Et ensuite ils importent, bien sûr contre leur volonté, les déchets de la transformation industrielle de leurs ressources naturelles par les industries du Nord et le gaspillage généralisé des pays riches, nommé consommation.

Les pires et les plus dramatiques de ces déchets sont les gaz à effets de serre, GES. Il y a aussi l’envoi des rebuts électroniques, vieux plastiques, cargos, voitures, trains, gasoil mal raffiné, etc.

Sans le pillage des ressources naturelles, réchauffement et dérèglement climatiques n’existeraient pas. Les premiers impactés par le changement climatique sont les pays les plus pauvres, souvent les plus chauds, ceux qui n’ont pas les moyens de s’adapter ou de résister. Impossible de fermer les frontières aux GES ! Les pays du Nord et la population restent inconscients et/ou sourds aux drames qui se jouent ailleurs. Un peu plus de soleil en Europe ne change pas la vie. Pour le moment, c’est ce que la majorité croit !

Dette écologique vs. profits

La somme de ces externalités négatives est nommée dette écologique. À l’inverse de la dette financière dont les créanciers du Nord exigent le remboursement, cette dernière n’est jamais réparée, compensée ou prise en compte par les pays pilleurs. Pourquoi ? Parce que les profits des grands actionnaires des multinationales ne pourraient pas exister sans ces vols des ressources naturelles. Vol car non prise en charge des dommages causés à la nature et aux habitant·es, de la disparition définitive de ces ressources. En plus, les prix des ressources naturelles sont très faibles car fixés dans les bourses du Nord. Quel serait le montant des dividendes versés par Total à ses actionnaires si le prix du pétrole extrait devait compenser le coût du réchauffement produit par sa combustion aux peuples impactés ? Zéro ! Ou bien le prix du pétrole exploserait !

Les pays riches ne veulent pas partager les bénéfices, avec les pays pauvres et leurs peuples, des transformations en biens marchands des ressources qui leurs sont volées. Pourtant cela résoudrait rapidement la question des migrations. Il est plus facile de fermer les frontières, de créer la police Frontex, dont le budget ne cesse d’augmenter, de laisser les racistes et xénophobes étaler leur haine, aux États-Unis de renforcer et allonger le mur les séparant des pays du Sud, que de reconnaître sa responsabilité dans la cause de ces migrations.

Quel avenir ?

Les changements climatiques pèsent lourdement sur les paysan·nes et les habitant·es des PED, bientôt ils impacteront l’ensemble de l’humanité. Celleux qui encore aujourd’hui gobent les arguments des climatosceptiques sont celleux qui ne veulent pas voir que la plus grande partie de l’humanité vit dans la pauvreté pour que, elleux, vivent dans le confort matériel et le gaspillage, source des profits des actionnaires et du réchauffement. Les PED sont asservis par les pays pilleurs pour satisfaire leurs besoins consuméristes créant en retour une pauvreté chronique chez les pillés. Pour ces derniers les changements climatiques sont une sanction supplémentaire, foncièrement injuste. Bien que n’ayant aucune responsabilité dans leur propre pauvreté, et encore moins dans les désastres environnementaux qu’iels endurent, de plus en plus d’habitant·es subissent de fait une dramatique double peine. Pour espérer survivre, l’exil devient alors la seule issue. Quel qu’en soit le prix ! Dans un monde comprenant enfin que le partage entre les humains et le respect de la nature sont l’avenir de toustes, le climat cessera de se dégrader et l’exil disparaîtra.

Article extrait du magazine AVP - Les autres voix de la planète, « Dettes & migrations : Divisions internationales au service du capital » paru en mai 2021. Magazine disponible en consultation gratuite, à l’achat et en formule d’abonnement.


Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.