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Le Covid-19 à l’assaut de la dette
Eric Toussaint interviewé par Christophe Koessler pour le quotidien Le Courrier (Genève)
par Eric Toussaint , Christophe Koessler
20 avril 2020

Selon le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), les ressources limitées des pays du Sud devraient servir à lutter contre la pandémie plutôt qu’à rembourser les créanciers internationaux.

La crise du coronavirus et ses conséquences économiques en cascade pourraient bien plonger nombre de pays du Sud dans une crise sans précédent, enfonçant des millions de personnes dans la pauvreté. Anticipant le désastre, de nombreuses ONG et mouvements sociaux appellent une nouvelle fois à l’annulation des dettes extérieures – très souvent insoutenables – que la plupart des pays en développement ont contracté auprès des Etats riches et des institutions multilatérales internationales.

Du pape François au G20 en passant par le président français et le Fonds monétaire international (FMI), plusieurs appels et déclarations fracassantes se succèdent depuis quinze jours. Le coronavirus serait-il le déclencheur de la résolution de la crise de la dette pour les pays pauvres ? Réponse de l’économiste Eric Toussaint, infatigable militant du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM).


Lundi, le FMI a annoncé le versement d’une « aide d’urgence » à vingt-cinq pays parmi les plus pauvres du monde, qu’en pensez-vous ?

Eric Toussaint : C’est une arnaque, une fois de plus. Le FMI a annoncé que le paiement de la dette sera allégé pour un montant de 500 millions de dollars. Quand on vérifie, on se rend compte que le FMI sera bel et bien remboursé ! Les dix-neuf pays africains concernés et les six autres bénéficiaires devront puiser dans un fonds créé par le FMI et alimenté par certains pays riches, comme les Pays-Bas. Le FMI ne renonce donc pas à recevoir l’argent.

Ces dons ne vont donc pas permettre aux pays pauvres de faire face à la situation sanitaire – pour acheter du matériel médical et embaucher du personnel notamment –, mais ils vont servir à rembourser le FMI. C’est une méthode utilisée par l’institution financière avec les pays africains depuis très longtemps. Se faire rembourser grâce à la contribution d’autres pays afin de maintenir le lien débiteur-créancier qu’impose le FMI. Cela lui permet de continuer depuis quarante ans à dicter le même type de politiques aux pays concernés. Cela a entraîné une énorme dégradation du secteur de santé et des services publics, et les désarme face à l’épidémie actuelle.


Le G20 a donné mercredi son aval à une suspension du service de la dette des pays les plus pauvres. Est-ce un grand pas en avant ?

Non, car il ne s’agit pas d’une annulation, mais d’un report de paiement octroyé au cas par cas. Cela ne concerne que la dette bilatérale et donc exclut une grande partie des dettes de ces pays : les dettes multilatérales et celles dues au secteur privé. La décision du G20 concerne tout au plus septante-six pays très pauvres. Parmi eux seront choisis ceux qui ne sont pas en retard de paiement à l’égard du FMI et de la Banque mondiale.

Or la plupart des dettes réclamées à ces pays sont illégitimes car elles n’ont pas servi les populations, elles ont été utilisées contre leurs intérêts. Elles doivent être annulées.


Fin mars, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a justement demandé d’aller plus loin en annulant la dette des pays en développement à hauteur de 1000 milliards, qu’en pensez-vous ?

Sur ce point, la CNUCED a raison. L’ONU reconnaît qu’il faut passer par pertes et profits les créances de nombreux pays du Sud. La CNUCED a aussi précisé que les pays débiteurs peuvent se déclarer unilatéralement en suspension de paiement sans que les créanciers puissent exiger des arriérés à l’avenir.


Le président Emmanuel Macron a déclaré lundi que la dette africaine devra être annulée. Est-ce le signe d’un changement ?

C’était un pur effet d’annonce. Le lendemain, son ministre des Finances a dit que cela ne sera pas possible faute d’accord des autres pays européens.


Pensez-vous que les créanciers vont tout de même devoir renoncer à une partie de leurs dettes en raison de la crise actuelle ? Ils n’ont pas intérêt à ce que des pays entiers « fassent faillite »…

Franchement, je ne ferai pas de pari là-dessus. Tant d’années se sont écoulées sans qu’aucune authentique annulation de dette n’ait été octroyée malgré tous les arguments valides qui plaident en ce sens. Les annulations qui ont eu lieu durant ces trente dernières années ont toutes été liées à des intérêts géostratégiques. Au début des années 1990, les Etats-Unis ont effacé une partie de la dette de l’Egypte sous Moubarak parce que son gouvernement avait appuyé l’intervention militaire au Koweit contre l’Irak. Quatre-vingts pour cent des dettes de l’Irak ont été gommées en 2004 après le renversement de Saddam Hussein parce que cela arrangeait la grande puissance et ses sociétés pétrolières. Il y a d’autres exemples.


Pourtant, en 1996, une initiative avait été lancée pour réduire le fardeau des pays les plus pauvres très endettés (PPTE). N’a-t-elle pas abouti ?

Cette opération lancée par la Banque mondiale et le FMI a octroyé des allégements au compte-goutte, conditionnés à des politiques d’ajustement structurel qui ont affaibli les services publics et les économies en question.

Ces pays ont dû suivre un parcours du combattant pour satisfaire à des tas de conditions en échange d’une remise. On se rend compte qu’ils sont très vite repartis vers le même niveau d’endettement et l’ont même dépassé. Cela n’a donc pas du tout été une solution. Car les politiques économiques qui leur ont été dictées ont maintenu de fait leur dépendance fondamentale envers les dettes.


Qu’est ce qui permet malgré tout d’espérer des annulations plus conséquentes ?

J’espère aujourd’hui que cette crise sanitaire va pousser les populations à se mobiliser et faire pression sur leurs gouvernements. Je suis en contact par exemple avec des activistes en Afrique du Sud car c’est un des pays les plus impactés par le coronavirus et il se trouve dans une crise extrêmement forte de la dette. Il est possible que la pression de la rue s’accentue.

Tout dépendra de mobilisations populaires. Le CADTM, de concert avec le mouvement paysan la Via Campesina, la Marche mondiale des femmes, Attac et d’autres, s’activent pour les favoriser.


Les principaux créanciers de pays du Sud peuvent-ils renoncer au remboursement de ces dettes sans se mettre en danger eux-mêmes ?

L’annulation ne représenterait pas un effort important pour eux. En réalité, s’ils ne renoncent pas à leurs créances, c’est avant tout pour conserver les relations de subordination qui existent entre pays débiteurs et créanciers. La dette des pays pauvres à l’égard de l’ensemble de ces créanciers représente grosso modo 1000 milliards de dollars. Ce n’est pas une somme considérable pour les pays riches. A titre de comparaison, le plan de relance annoncé aux Etats-Unis dans le cadre de la crise actuelle du Coronavirus se chiffre à 2000 milliards, celui de l’Allemagne à 1000 milliards.

L’Argentine temporise, l’Équateur se couche

L’Argentine vient de décider de repousser le paiement de sa dette jusqu’à 2024-2025. Montre-t-elle l’exemple ?

Eric Toussaint : C’est une mesure tout à fait incomplète. Le nouveau président antinéolibéral Alberto Fernández, entré en fonction en décembre dernier, avait toutes les cartes en main pour mettre sur pied un audit, sous contrôle citoyen, de la dette argentine. Il ne l’a pas fait. Les nouveaux prêts contractés par son prédécesseur Mauricio Macri auprès du FMI, d’un montant de 44 milliards de dollars, avaient été fortement contestés, y compris par des procédures juridiques, jugeant que ces accords violaient la Constitution.

Alberto Fernández les avait lui-même dénoncés durant sa campagne. Une fois en place, il aurait été tout à fait légitime pour lui de dénoncer les accords signés. Mais il a préféré entrer en négociation avec le FMI et ainsi, de fait, reconnaitre la dette contractée par Mauricio Macri. Depuis, la situation de l’Argentine s’est dégradée et elle est entrée dans une suspension sélective de paiements. On ne sait pas si elle ira plus loin. Des députés de la majorité présidentielle continuent à réclamer un audit. Plusieurs ont signé un appel en ce sens, dont l’ex-ministre de l’Economie de la vice-présidente Christina Kirchner.


L’Équateur a décidé, lui, fin mars, de payer rubis sur l’ongle 324 millions de dollars. Pourquoi ?


L’Assemblée nationale équatorienne avait voté la veille une résolution demandant au gouvernement d’ajourner ce paiement. Le président Lenin Moreno a pourtant versé l’argent. Il ne manquait pas d’arguments pour le différer puisque son pays était directement touché par le virus. On est confronté à un gouvernement qui préfère donner la priorité aux créanciers qu’aux besoins vitaux de sa population. Une décision dramatique quand on sait que le système de santé se trouve dans un état lamentable, affaibli par deux années de politique anti-sociale imposée par le même FMI, avec la participation active de M. Moreno. PROPOS RECUEILLIS PAR CKR

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

Christophe Koessler