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Séminaire du CADTM Afrique « Femmes, dette et microcrédit » - Acte II
Place à l’émancipation des femmes ! Solidaires face à la dette, unies contre les microcrédits
par Christine Vanden Daelen
1er mai 2014

Comme tout au long du séminaire, les travaux reprirent sous la houlette de chants, danses et slogans invitant les participantes à se remettre à l’ouvrage.

D’entrée de jeu, Lucile Daumas attira notre attention sur l’aberration qui structure la logique de la microfinance : « Pour les institutions de microcrédits, la lutte contre la pauvreté se limite à promouvoir l’accès à la banque pour les plus pauvres : une fois qu’ils auront un compte bancaire, ils seront mieux armés pour s’en sortir et pourront mettre un terme à leur dénuement… ».

Lucile précise que si les microcrédits sont chapeautés dans le monde par les États, les agences et banques de « développement », la Banque mondiale et des fondations privées, les client-e-s de la microfinance n’ont, la plupart du temps, pas d’autre alternative pour rembourser leurs prêts que de puiser dans leur épargne personnelle (lorsqu’elle existe), de vendre leurs biens (lorsqu’il en ont) ou de contracter de nouveaux crédits. Maria Elena Saludas embraya en établissant le lien entre micro et macrocrédit, entre endettement des personnes et endettement des États. Qu’elle soit au niveau des individus ou des États, la dette demeure est un instrument qui sert uniquement les intérêts du capitalisme. La dette publique est synonyme de fuite de capitaux et sert bien souvent à l’achat d’armes tandis que les microcrédits se développent sur le dos des pauvres. « S’ils n’ont pas beaucoup d’argent, ils sont du moins toujours plus nombreux et constituent de ce fait, un marché rentable ». Face à la complicité des États avec la microfinance et les IFI, Maria Elena affirme qu’il ne faut attendre d’eux aucune solution. « La seule alternative est l’éducation populaire tournée vers l’action et l’organisation et le renforcement de la lutte. Il est impératif de réaliser un audit de la dette des États et des microcrédits pour savoir ce qui est odieux et illégal et dès lors, à ne pas rembourser ». Les débats permirent d’affiner la compréhension du fonctionnement du « système dette », de mieux identifier les institutions qui détiennent richesses et pouvoir ainsi que l’idéologie qui les soutient et enfin, de mieux cerner pourquoi IFI et microcrédits mettent un point d’honneur à exploiter les plus vulnérables, les plus pauvres et donc encore majoritairement les femmes.

L’animation par Pauline Imbach de la ligne du temps [1] a permis de retracer l’histoire de l’endettement, d’expliciter les mécanismes qui ont conduit à la crise la dette de 1982 suivie de l’imposition des PAS pour enfin constater qu’une très grande partie de cette dette sert non pas les intérêts du peuple mais bien ceux des dictateurs et des créanciers. Pauline clôtura son intervention par cette remarque pertinente : « La question de la dette est purement politique. On peut la déconnecter de l’économie. De fait, la somme qu’elle représente [2] est tout à fait dérisoire pour le Nord tout comme pour les IFIs ! »

En fin de journée, les participantes se répartirent en groupes de travail pour identifier, à partir de leurs vécus et savoirs, les impacts de la dette sur les femmes.

Contrairement à ce qui était initialement envisagé, les femmes de Ouarzazate se joignirent à ces sous-groupes ainsi qu’à la totalité des travaux, ce qui est assez unique car en dépit des différences de langues, de niveaux de connaissances et d’informations, les échanges d’expériences et les apports réciproques avec les militantes du CADTM purent ainsi avoir lieu tout au long de ces quatre journées. Étant responsables (contre contribution financière bien entendu) des repas, les femmes en lutte contre les microcrédits organisèrent une rotation dans leur travail leur permettant à toutes d’être successivement parties prenantes à la formation. Il va sans dire que leurs contributions d’activistes de la base ont donné une tonalité particulière et ont enrichit considérablement ce séminaire international.

Christine Vanden Daelen dans son exposé « La dette, les PAS : analyse des impacts sur la vie des femmes » repris bon nombre des constats élaborés la veille et les contextualisa en fonction des principales mesures macroéconomiques au menu de l’ajustement structurel [3]. En empêchant tout processus émancipatoire des femmes, la dette n’est pas neutre au niveau du genre. Elle approfondi la pauvreté des femmes, durci et aggrave les inégalités entre les sexes, renforce le patriarcat et la division sexuelle du travail, précarise la santé, l’éducation et l’emploi des femmes et génère une augmentation considérable de la charge de leur travail gratuit fourni pour amortir les effets dévastateurs des PAS tout comme un accroissement des violences à leur égard. Or, « alors qu’elles en supportent les pires conséquences, les femmes n’ont à payer aucune dette de quelque nature soit-elle. Ce sont elles les véritables créancières au niveau national et international. Elles sont titulaires d’une énorme dette sociale. Sans leur travail gratuit de production, de reproduction et de soins aux personnes, nos sociétés péricliteraient tout simplement ! ». Christine termina son exposé en rappelant que la participation des femmes à la lutte pour le non-paiement de la dette extérieure ne date pas d’hier. « Depuis son début dans les années 80’, les femmes sont les fers de lance d’un large mouvement de contestation au « système dette » et d’élaborations d’alternatives radicales à la mondialisation néolibérale ». Durant le débat, les échanges abordèrent de nombreuses thématiques telles que la corrélation entre taux d’endettement des États élevé et bas taux de scolarisation des filles ou encore les liens entre dette et migrations, les résultats des luttes émancipatrices des femmes africaines, la part de la contribution des hommes dans la lutte féminine, le recul des droits et des libertés des femmes en Europe, la dévaluation de la monnaie locale, l’audit de la dette, les acteurs du libre-échange dans le secteur du textile et des usines d’assemblage et enfin, le travail dévalué et extrêmement non protégé des ouvriers et ouvrières dans les usines en Asie. La relation intrinsèque entre exploitation sans cesse renforcée des femmes et patriarcat a également été mise en relief. Il fut admis que les PAS profitent de cette idéologie pour accentuer la charge du travail gratuit des femmes. Le tout permet de faire des économies sur leur dos pour notamment dégager des devises en vue du remboursement de la dette.

Les participantes se répartirent en sous-groupes de travail afin d’affiner leurs stratégies face à la dette illégitime.

Elles identifièrent une série d’actions à mener. Comme les organisations existantes sont la plupart du temps achetées et/ou infiltrées par l’État, les syndicats souvent sourds aux revendications et analyses des femmes et les associations militantes reproduisent en leur sein la domination masculine, les participantes proposent de constituer des collectifs autonomes de femmes. Elles estiment qu’il leur faut simultanément occuper l’espace public au maximum sans se laisser intimider par les menaces et la répression policière pour faire entendre la voix des femmes. Afin de créer un rapport de force conséquent, elles proposent d’accroitre sans cesse la sensibilisation, la mobilisation et les connaissances des femmes sur les thèmes de la dette et des alternatives à la mondialisation néolibérale. Puisque les femmes sont partout surchargées de travail, pour atteindre celles qui ne sont pas encore conscientisées, les militantes du CADTM Afrique proposent de les rencontrer sur leurs lieux de travail (publiques ou privés), d’aller dans les écoles, dans les universités, etc., afin d’impliquer le plus de femmes possibles qu’elles soient alphabétisées ou non. Des actions concertées le même jour, avec un scénario commun, dans tous les pays où sont présentes les associations du CADTM Afrique permettraient de renforcer la visibilité des luttes des femmes contre la dette et les microcrédits. L’élaboration d’un document identifiant les impacts spécifiques de la dette sur les femmes dans leurs pays respectifs a aussi été identifiée. Enfin, les participantes soulignèrent l’importance de la solidarité internationale : « Il faut l’alimenter et s’appuyer sur elle pour faire avancer les luttes locales, nationales et continentales ».

En ce qui concerne les interlocuteurs à interpeller pour faire avancer les luttes, les participantes au séminaire s’accordèrent sur le fait, qu’au vu de l’orientation néolibérale généralisée des gouvernements, le lobbying politique non ciblé était une perte de temps. Il faut privilégier une action visant des femmes et hommes politiques réellement à l’écoute des mobilisations populaires afin de construire avec eux alliances et travail collectif. Il est également important et judicieux de s’adresser aux médias et de préférence aux médias alternatifs, aux leadeurs/euses d’opinions, aux étudiant-e-s, aux universitaires, aux instituts de recherches, aux juristes et enfin, aux autres mouvements sociaux afin qu’ils comprennent et s’approprient les revendications des femmes en lutte contre la dette et les microcrédits.

Parmi les outils susceptibles de faire progresser le combat en vue de l’audit et de l’annulation des microcrédits et de la dette publique illégitimes, les femmes membres de l’association contre la microfinance de la région de Ouarzazate et les militantes du CADTM Afrique mentionnèrent : la réalisation de boites à outils en destination d’un public analphabète, l’élaboration de brochures pédagogiques, de banderoles, d’affiches, l’écriture de communiqués de presse, la réalisation de sketches, de chants et de slogans faisant passer au plus grand nombre leurs revendications. Le renforcement et l’élargissement de la liste électronique Luttes féministes internationales du CADTM (luttefemint chez cadtm.org) permettra de coordonner les actions des militantes et de faire circuler l’information sur leurs luttes et évènements qui structurent politiquement leur quotidien.

Après ce travail intense d’élaboration collective, Émilie Atchaka de la CADD Bénin partagea son expérience d’alternative concrète au microcrédit : la création d’une mutuelle d’épargne-crédit solidaire et autogérée par les femmes. Elle a synthétisé très concrètement, documents à l’appui, le fonctionnement de l’association qui regroupe plus de 4.500 membres. Pour éviter les travers de la microfinance qui accorde des crédits a tout va sans se soucier ni des capacités de remboursement des « client-e-s » ni de la rentabilité du projet à l’origine de la demande de crédit, au CADD existent des Comités qui étudient la faisabilité et la rentabilité de l’activité présentée pour obtenir un prêt tout en en assurant son suivi. De plus, si une femme rencontre quelques difficultés avec son projet, la CADD lui propose des alternatives afin de prévenir tout surendettement. L’épargne constituée par les membres de la CADD leur servira, entre autres, à assurer leurs vieux jours. Émilie précise qu’il n’y a pas de garantie exigée en contrepartie de l’octroi du crédit. Le taux d’intérêt est de 2 % dégressif et ce sont les femmes qui décident de l’échelonnement des remboursements. La CADD, pour assurer son indépendance, son autonomie, fonctionne à partir de ses fonds propres. Ses responsables sont des militantes. Notons qu’une partie des capitaux générés par les faibles intérêts perçus par la CADD servent en partie à renforcer les capacités des femmes via des formations sur la gestion d’un commerce et l’alphabétisation. Il apparait très clairement, via les explications d’Emilie, que cette initiative d’épargne-crédit solidaire et autogérée en favorisant l’autonomie financière des femmes leur ouvre la porte vers une réappropriation de leur futur, une reprise de confiance en leurs capacités masquées par une pauvreté brisant toute confiance en soi. De plus, en permettant aux femmes de se dégager de la survivance, « la CADD favorise leur engagement politique et le développement d’une réflexion critique plus globale ». Le débat fut structuré par des demandes précises qui témoignent de l’intérêt très fort des participantes pour cette alternative à la microfinance. Si ATTAC Burkina Faso manifesta sa volonté de stimuler la création d’une mutuelle d’épargne-crédit semblable à celle mise sur pied par la CADD, les femmes de Ouarzazate déclarèrent que les contenus du séminaire les ont motivées à s’engager dans des alternatives très concrètes telles que la création de Coopératives de fabrication de tissus.

La nécessité unanimement partagée de mettre en pratique des alternatives sans pour autant servir de substitut aux responsabilités fondamentales de l’État ni d’abandonner la lutte pour une justice sociale garantie par des services publics gratuits et de qualité constitua une excellente conclusion à cette troisième journée de formation. La soirée fit place à la danse, aux rires et aux chants. Les femmes de l’association de lutte contre les microcrédits de Ouarzazate, désireuses de partager quelques aspects de leur culture, vêtirent les militantes du CADTM de l’habit traditionnel amazigh. Aux sons des tambourins et darboukas, des pieds qui frappent la terre et des mains qui claquent en rythme, la fête battit son plein jusqu’à étonner les habitant-e-s du quartier peu habitué-e-s à tel tumulte nocturne...

Lors de la matinée précédant le lancement de la caravane, les participantes élaborèrent le plan d’action de la Coordination internationale des luttes féministes du CADTM :

  • Sur la question de la pérennisation du soutien du CADTM Afrique à la lutte des femmes contre les microcrédits, plusieurs propositions furent avancées : systématiser la communication sur les méfaits des microcrédits et sur la lutte des femmes contre ces prêts de la honte ; assurer la restitution du séminaire - sur base de ses rapports écrits journaliers [4], des exposés et diaporamas présentés [5], de la brochure réalisée par ATTAC/CADTM Maroc « Le microcrédit ou le business de la pauvreté » [6] et des supports visuels qui émergeront de cette formation - afin de renforcer la sensibilisation et la mobilisation des militant-e-s des associations membres du CADTM sur la lutte contre la microfinance, la dette et leurs impacts pour les femmes ; diffuser sur les sites des organisations du CADTM Afrique les principaux documents de travail du séminaire ; faire au maximum circuler sa déclaration [7] notamment auprès des syndicats pour les manifestations du 1er mai ; réaliser des interventions (également en langues locales) sur les microcrédits et le « système dette », leurs logiques et les déstructuration sociales qu’ils génèrent sur les radios associatives et universitaires ; sensibiliser avocat-e-s et juristes sur la légitimité du combat des femmes contre les microcrédits de la région de Ouarzazate afin qu’ils les soutiennent et contactent leurs confrères à l’international ; renforcer la diffusion de la pétition de solidarité avec les victimes des microcrédits au Maroc [8] ainsi que toutes les informations à venir sur l’évolution des poursuites judiciaires à l’encontre d’Amina Mourad et de Nasser Bensmaïni, porte-paroles du mouvement condamnés actuellement à un an de prison ferme et à 10 000 dinars d’amende ; la poursuite par ATTAC/CADTM Maroc du suivi de la solidarité avec l’association des victimes des microcrédits de Ouarzazate et l’organisation de sessions de formation pour les femmes de cette association ;
  • La CAD - Mali se propose d’accueillir le prochain séminaire international de renforcement des femmes du CADTM Afrique sur la dette et l’audit ;
  • Organisation durant la semaine internationale d’action contre la dette et les IFI, le samedi 11 octobre 2014, d’une action visibilisant la lutte des femmes contre la dette et les microcrédits. Cette action pourra prendra la forme de sittings, d’un Tribunal populaire, de marches, … Elle sera coordonnée via la liste électronique luttesfemint chez cadtm.org et son scénario ainsi que l’institution devant laquelle elle se tiendra (bureaux de la Banque mondiale, agences de microcrédits, Parlement, Banque centrale, etc.) seront ultérieurement définis par les associations membres du CADTM Afrique en fonction de leur contexte politique et militant ;
  • Poursuite par la Coordination internationale des luttes féministes du CADTM des recherches et analyses sur les impacts de la dette et des microcrédits sur la vie des femmes en vue de réaliser un document commun. Les participantes au séminaire s’engagent à communiquer l’avancement des travaux de leur organisation sur ce thème via la liste luttesfemint chez cadtm.org. La CAD-Mali a déjà réalisé un travail sur les liens entre dette et régression des droits et conditions de vie des femmes, ATTAC/CADTM Maroc a publié une brochure sur les microcrédits et les luttes des femmes tandis que la Plateforme d’Information et d’Action sur la Dette (PFIAD) du Cameroun est en train de fixer les termes de référence d’une recherche sur la thématique de l’endettement et de ses conséquences pour les femmes ;
  • Création (là où elles n’existent pas encore [9]) de Coordinations féministes nationales, de groupes de travail féminins, au sein des associations membres du CADTM Afrique.

En fin de parcours, l’évaluation collective, à chaud, du séminaire amena à une conclusion unanimement partagée : Il faut continuer ! Il faut renouveler ce type de formation ! Les militantes du CADTM Afrique ont encore besoin de se renforcer afin de devenir des relais sur la question de la dette, des microcrédits et de l’audit. Un CADTM Afrique comptant parmi ses membres des femmes s’étant appropriées ses thématiques prioritaires de travail sera un CADTM Afrique renforcé et encore plus représentatif des populations pour lesquelles il se bat.


Notes :

[1Cet outil est disponible sur le site du CADTM : https://cadtm.org/La-ligne-du-temps,8628

[2La dette extérieure publique des PED est estimée en 2011 à 1.532 Milliards de dollars. Celle de l’Afrique Sub-saharienne se monte à 180 Mds $…A titre de comparaison, les dépenses militaires annuelles au niveau mondial atteignent (en 2011) 1. 740 Mds $, tandis que les dépôts des riches des PED dans les banques du Nord en 2007 sont de 2.380 Mds $. Cf. « Les Chiffres de la dette 2014 », CADTM.

[3Son exposé est disponible ici : https://cadtm.org/La-dette-les-PAS-analyse-des

[4-Ils seront accessibles sur le site du CADTM

[5Idem

[9Des Coordinations féministes existent au sein d’ATTAC Togo, de la plateforme CADTM Sénégal et de la CADD Bénin. Elles ont déjà réalisé une série d’actions concrètes et identifié des perspectives et projets futurs. Pour plus d’informations à ce sujet, voir les comptes-rendus journaliers du séminaire qui seront disponibles sur le site du CADTM.

Christine Vanden Daelen

Permanente au CADTM Belgique