Spirale de l’endettement, encadrement méprisant : un éleveur raconte « sa » coopérative de l’intérieur

15 octobre par Nolwenn Weiler


(Crédit photo : Laurent Guizard)

Christophe Thomas, éleveur laitier en Côtes-d’Armor, arrive à peine à se rémunérer 680 euros par mois. Il raconte la multiplication des problèmes et des tensions avec la coopérative agricole dont il est adhérent.

Christophe a ce que l’on appelle une grosse ferme laitière. 240 bovins, dont 100 vaches laitières, deux robots de traite, et une production annuelle de 650 000 litres de lait. Installé depuis 30 ans dans la ferme où il a passé son enfance, il n’a cessé d’agrandir son troupeau et d’investir. À tort, pense-t-il aujourd’hui. Ses parent « faisaient 600 à 700 litres de lait par jour », soit deux à trois fois moins. «  Ils vivaient – modestement – mais ils vivaient. Là, je n’y arrive pas, parce que j’ai contracté trop d’emprunts et que le lait est tellement mal payé. Cela fait 30 ans que les coopératives me paient 30 centimes par litre de lait, en me promettant que l’année prochaine, ça ira mieux. 30 centimes, c’est rien du tout, c’est même pas le prix d’une sucette. »

Posée à quelques kilomètres de Guingamp, au nord de la Bretagne, la ferme de Christophe s’étend sur une petite centaines d’hectares, dans une campagne vallonnée et encore boisée. Ce matin, comme chaque jour, il prend la direction du bâtiment d’où s’échappent les meuglements des veaux qui attendent leur pitance. Il distribue des seaux de lait, donne le biberon aux plus timides, et repasse peu après leur distribuer des granulés de céréales. L’un des petits est trop peu vaillant pour qu’il le garde mais Christophe le nourrit quand même. Il le donnera ensuite à qui veut, en mettant une annonce sur le bon coin. « Certains les euthanasient, ces bêtes-là. Moi, je ne peux pas », glisse doucement l’agriculteur en enjambant la barrière derrière laquelle se pressent les veaux.

Né sur la ferme, dernier de sept enfants, Christophe s’est toujours imaginé paysan. Il n’avait pas 12 ans quand il a commencé à traire seul ; 18 quand il est devenu aide familial auprès de ses parents après avoir suivi une scolarité en alternance en maison familiale rurale ; et 23 quand il s’est installé. Nous sommes en 1994. Pour avoir un outil de travail plus fonctionnel, il fait construire un bâtiment neuf, et s’équipe d’une nouvelle salle de traite. Au bout de quelques années, fatigué par les astreintes de la traite, il s’équipe d’un robot. « 150 000 euros, 10 ans d’emprunt, et 10 000 euros d’entretien chaque année, résume-t-il. C’est sûr, cela fait cher le droit de se lever un peu plus tard le dimanche matin… »

Christophe aurait pu embaucher ; il y a réfléchi, mais s’est dit que cela ne fonctionnerait pas. « Je ne voyais pas comment commander quelqu’un au boulot », dit-il simplement. Pour pouvoir financer ce premier robot de traite, Christophe a recours au « prêt court terme PAC ». Négociés pour un an, avec des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
d’environ 2,5 %, ces prêts sont abondamment utilisés dans les campagnes pour que les agriculteurs continuent d’investir, alors même qu’ils peinent déjà à honorer leurs dettes en cours. « On entend souvent dire « ma PAC elle est bouffée », reprend Christophe, qui a droit à environ 20 000 euros chaque année. C’est à cause de ces prêts : quand la PAC tombe, en octobre, on n’en voit pas la couleur. Elle part directement à la banque, le Crédit agricole pour moi. »

À cette époque, le lait de Christophe est collecté par Unicopa, une coopérative agricole qui lui fournit par ailleurs aliments, pesticides, engrais et semences. « En 2011, cette coop a été rachetée par Sodiaal (qui possède notamment les marques Candia, Entremont ou Yoplait, ndlr) qui me réclamait des droits d’entrée très élevés : environ 15 000 euros ! » Christophe refuse de payer une telle somme et rejoint alors Triskalia (Paysan breton, Prince de Bretagne...), la coopérative du voisin avec lequel il s’associe cette année-là (ils se sont séparés depuis).

 S’agrandir pour s’appauvrir ?

Tout en discutant, Christophe s’en va chercher le lait qu’il a mis à chauffer. « Sinon, les petits refusent de boire », précise-t-il. Il monte ensuite vers la stabulation où se trouvent les vaches et, d’un geste rapide, leurs distribue du sel, complément alimentaire indispensable pour les maintenir en bonne santé. À l’arrière, le robot de traite accueille en continu les bêtes qui viennent se faire traire toutes seules en même temps qu’elles se nourrissent. « Tu fais des emprunts, t’es obligé de rembourser. Et pour ça, il faut faire les quotas, et donc donner de l’aliment, encore et encore. Sinon, à la banque, ils te disent que ça ne va pas. » Christophe fait rentrer 20 tonnes d’aliments chaque mois. Coût annuel total : environ 80 000 euros.

« En reprenant la ferme du voisin, je pensais que j’allais mieux m’en tirer, soupire Christophe. La coopérative m’a largement encouragé. On nous disait que la conjoncture allait s’améliorer, puisque beaucoup de paysans arrêtaient de travailler, qu’il fallait s’agrandir, que l’on allait pouvoir augmenter nos revenus. En fait, je me suis mis dans la galère. La charge de travail a doublé sans que ça suive côté revenus. » Pour pouvoir traire les 100 vaches que compte désormais son troupeau, l’agriculteur investit dans un second robot de traite, et contracte un nouvel emprunt, en plus de continuer à recourir au prêt court terme PAC. D’ici peu, ce robot-là sera payé. Et Christophe espère que son revenu, 680 euros par mois environ, va enfin augmenter. « Pour m’en sortir, il faudrait que j’ai 100 euros de plus pour 1000 litres de lait. Ce qui reviendrait à vendre le yaourt un centime de plus, en nous assurant bien sûr de toucher la plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
. Malheureusement, ce n’est pas au programme je crois. »

Malgré ces conditions difficiles, et avec un salaire ridicule au regard de ses heures de travail, Christophe arrive à tenir la barre de son exploitation. Le salaire de son épouse Isabelle, infirmière à l’hôpital, les aide à assurer le quotidien de leurs trois enfants. Les vrais ennuis, pour lui, commencent en 2018, à la fin du mois de mars. L’apparence des bouses de ses vaches l’alertent. Trop vertes. Trop molles. « J’ai tout de suite su que c’était l’aliment », se remémore-t-il. Il court voir dans les silos que la coopérative Triskalia approvisionne tous les mois d’un mélange de soja et de colza et s’aperçoit qu’il y a un souci. « C’était vert, on aurait dit de la luzerne. Normalement, c’est plutôt marron. » Les effets sur le troupeau sont catastrophiques : certaines vaches se mettent à saigner du nez, d’autres avortent. Toutes sont essoufflées. À la peine de voir ses animaux souffrir s’ajoute pour Christophe l’angoisse de voir plonger le fragile équilibre de la ferme.

 « Ils m’ont pris pour un imbécile, m’ont traîné plus bas que terre »

Contactée par l’agriculteur, Triskalia nie toute responsabilité, avant de reconnaître qu’il y a un problème, mais en délivrant les informations au compte-goutte, voire en les masquant. C’est à ce moment-là que Christophe bascule de la résignation à la colère. « Ils m’ont pris pour un imbécile, m’ont traîné plus bas que terre, raconte-il. À chaque fois, ils m’envoyaient un nouveau chef. Tous étaient très hautains. Il y en a même un qui a demandé à ma femme si elle savait écrire ! » Il s’avère que Triskalia a livré des aliments pour lapin, qui ne sont pas du tout adaptés à l’estomac des ruminants. Les analyses payées par Christophe (1649 euros) révèlent la présence d’antibiotiques, dont plusieurs absolument déconseillés pour les bovins, et deux interdits chez les animaux dont le lait est destiné à être consommé.

« Leur flore intestinale a été bousillée », détaille l’agriculteur, encore « écœuré » par la façon dont il a été traité. « La direction des services vétérinaires (DSV) a fouillé mon armoire à pharmacie et toutes mes ordonnances comme si j’étais coupable de quelque chose alors que ce sont eux qui ont merdé. Je me suis rendu compte que l’on ne représente rien pour eux. On n’a qu’à travailler tous les jours, sans rien gagner ou presque, et surtout, ne rien dire, jamais. Ils m’ont bien dit quand ils sont venus : tu peux toujours attaquer, tu n’obtiendras rien. »

Christophe décide quand même de déposer plainte pour empoisonnement, le 3 août 2018. « La plainte a été classée sans suite il y a quelques mois, précise son avocat François Lafforgue. Mais la procédure se poursuit côté civil. » Elle pourrait permettre à Christophe d’obtenir une indemnisation. La coopérative n’a pas l’air prête à financer les 70 000 euros que Christophe a perdus [1]. Fin septembre, il est informé que la coopérative conteste sa responsabilité car Triskalia, absorbée dans une fusion en 2020 (par le groupe Eureden), n’existe plus... Pire : ils demandent 2000 euros à Christophe, pour « frais de procédure ». Tout cela sera débattu en audience dans le courant du mois de novembre. « Ça m’a un peu énervé de recevoir leur courrier, soupire Christophe. Il faut – encore – que l’on attende. Cela n’en finira donc jamais ? »

 « Les tenants du système agro-industriel préfèrent les moutons, ceux qui ferment leur gueule »

« Il est moins docile que la moyenne », avance Serge Le Quéau, porte-parole de Solidaires, soutien des victimes de pesticides depuis des années, et rencontre inattendue pour Christophe, plutôt éloigné des milieux écolos avant cette histoire. « C’est quelqu’un de trop indépendant, trop tenace, poursuit le militant syndical. Les tenants du système agro-industriel préfèrent les moutons, ceux qui ferment leur gueule. Et s’ils ne respectent pas la loi du silence, gare à eux. » Christophe confirme : « Le monde agricole était 100 % contre nous. Il y en a un de la « fédé » (FDSEA, ndlr) qui m’a appelé pour me dire : mais qu’est-ce que tu fais, là ? On ne doit pas mal parler de sa coop. »

C’est la société civile, via Solidaires et l’association de soutien aux victimes des pesticides de l’ouest, qui est venue au secours de Christophe et de sa famille. René Louail, agriculteur, syndicaliste et ancien élu au conseil régional soutient également l’éleveur. « Quand on conteste un mode de fonctionnement, les pressions sont réellement très fortes dans le milieu agricole. C’est difficile à imaginer, avance Thierry Thomas, un voisin, agriculteur à la retraite, et militant à la Confédération paysanne. Il y a aussi une autopersuasion à se dire que si on l’ouvre, il y aura des rétorsions, notamment au niveau des aliments. Ce qui n’est pas (toujours) vrai. »

 Des agriculteurs « ficelés »

Frais de vétérinaire, perte de veaux, rachats de vaches, procédure judiciaire, temps de travail démultiplié : à l’été 2018, les comptes de la ferme passent dans le rouge ; et obligent Christophe à recourir aux « avances sur payes de lait ». Il s’explique : « La coopérative me fournit les semences, traitements et engrais ; elle me fait un échéancier et l’argent est prélevé directement sur ma paye de lait. Les taux d’intérêt sont très élevés. Comme ça, on est ficelé un peu plus encore. Mais ça, il n’y a pas beaucoup de paysans pour le dire. » Les avances sur le paiement des production se pratiquent depuis longtemps, et de plus en plus souvent, à mesure que le monde paysan s’enfonce dans l’endettement.

« Quand je suis arrivée à la ferme, se souvient Isabelle, l’épouse de Christophe, on allait faire les courses au Trieux, du nom de la coopérative qui possédait le magasin, une sorte de supérette rurale où l’on trouve du petit matériel agricole mais aussi des vêtements, de quoi jardiner et un peu d’épicerie. Il y avait aussi le vétérinaire qui était là. On pouvait lui demander conseil, avant de passer dans les différents rayons du magasin. Ensuite, on partait sans rien débourser. Du moins, c’est l’impression qu’on avait. » Le Trieux appartenant à Unicopa, le montant des courses était prélevé directement sur la paye lait. Pratique, surtout quand on a un compte à découvert... Cette avance était évidemment monnayée.

« En fait, ils nous avancent de l’argent pour pouvoir nous enfoncer, grince Christophe. Une année j’avais du retard. Je vendais mes taurillons à la Socopa, une filiale de Triskalia. Sans me prévenir, ils ont gardé l’argent des taurillons. J’ai du changé de client pour qu’ils arrêtent de garder le pognon sans me prévenir. » Fatigué de trimer sans rien gagner, Christophe s’interroge sur son mode de production, la constitution de son troupeau, et la commercialisation de ses produits. « Avec 30 centimes le litre de lait, tu peux juste payer tes dettes. En fait, tu les payes eux, mais pas toi. Le système fait travailler du monde, mais il ne rapporte que à quelques-uns. Si on n’est pas complètement fou, il faut en sortir, bien sûr. Mais ce n’est pas si simple. Les coopératives sont partout. C’est difficile de se passer d’elles. »




Source : Basta !

Notes

[1L’important préjudice subi par Christophe entre mars 2018 et novembre 2019, moment où l’état de son troupeau se stabilise, a plusieurs origines : pertes de vente de lait, perte de vente d’animaux, rachat d’animaux, frais de vétérinaire, paiement des analyses, frais d’avocat.