Mali

Sékou Diarra : « Les accaparements de terres font partie de l’agrobusiness »

22 novembre 2013 par Sékou Diarra , Jean-François Pollet


Sékou Diarra - Arnaud Ghys

Sékou Diarra, altermondialiste malien [et partenaire de longue date du CNCD-11.11.11], surveille les accaparements de terres de près. Au pays, il organise la résistance paysanne. En Belgique, il dénonce les transactions secrètes qui lient son gouvernement à de grosses sociétés transnationales, parfois européennes. Ou belges.

Selon la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, 60 millions d’hectares de terre ont été négociés depuis l’an 2000 en Afrique, c’est l’équivalent de la surface de la France. Dans quelle mesure le Mali est-il concerné ?

Les accaparements de terres sont très importants chez nous, car notre pays est traversé par le Niger, le second fleuve africain en importance. Les terres proches du fleuve sont aujourd’hui bradées à des investisseurs de tous horizons : des entreprises privées, nationales ou étrangères, des fonds souverains comme Malibya, le fonds libyen, et même des agences de développement, comme l’américaine USAID, qui a acheté 14 000 hectares pour un projet de développement agricole.

Quelle est l’ampleur du phénomène ?
Le gouvernement devrait le savoir, puisque c’est lui qui cède les terres, mais il nie les accaparements et refuse de communiquer les termes des contrats de concession. Selon lui, il n’y a que des opérations foncières bénéfiques au développement qui vont créer de la richesse et des emplois et favoriser la construction d’infrastructures. Or les accaparements sont bien réels et nous avons pu en mesurer l’impact sur la société malienne il y a deux ans, lors de l’édition 2011 du Forum des peuples, un rassemblement citoyen que nous organisons chaque année en réaction à la réunion du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. (le groupe des huit pays les plus riches du monde). Cette année-là, le forum avait pour thème les accaparements, nous avons vu le nombre de participants passer de 700 à 1 200 personnes. Les paysans étaient venus en nombre pour clamer leur colère.

Baisse des prix, hausse des accaparements

Les accaparements touchent-ils directement les paysans locaux ?
Il faut comprendre le phénomène dans le contexte plus large de l’agrobusiness. Les paysans louent leur terre à l’administration, en général des lots de trois hectares par famille sur lesquels ils cultivent du riz. Or les prix du riz baissent suite à l’arrivée sur notre marché de riz asiatique à bas prix. Les familles qui ne peuvent donc plus payer leur redevance sont expulsées et leurs terres relouées à de gros investisseurs. Les accaparements sont également liés à l’eau, indispensable à l’agriculture. Le gouvernement estime que deux millions d’hectares de terre pourraient potentiellement être valorisés à Niono, la région rizicole du Mali. Ces chiffres sont irréalistes, car l’irrigation de telles surfaces exercerait une pression insupportable sur le fleuve. Les conflits pour l’eau ont déjà commencé. Un homme d’affaires malien, Modibo Keita, a reçu une concession de 7 400 hectares (lire le reportage « La résistance des paysans dépossédés »). Quand il s’est aperçu qu’il manquait d’eau pour ses cultures, il a pris d’autorité d’autres terres, sur deux villages, pour se rapprocher du canal d’irrigation. Depuis les villageois sont privés d’une partie de leurs terres et vivent pratiquement enclavés dans la propriété de Modibo Keita. Nous avons porté l’affaire devant les tribunaux mais les juges ne veulent rien entendre.

Les accaparements sont-ils liés aux agrocarburants ?
Oui, mais personne ne le reconnaît, parce que cela provoquerait une levée de boucliers. On préfère parler de production d’huile. Tomota, un groupe malien, a réclamé des terres pour produire des plantes oléagineuses. Le groupe possède effectivement une huilerie qui triture le coton et l’arachide. Mais ses terres, il les réserve à la culture du jatropha, un arbre dont l’huile n’entre pas dans l’alimen- tation humaine, et qui est utilisée comme agrodiesel.

Combien de terres ?

Que faites-vous pour vous opposer aux accaparements ?
Nous récoltons des informations pour mesurer l’ampleur du phénomène. Avec l’aide d’Oxfam Pays-Bas, nous avons lancé une enquête en mai dernier dans quelques villages couvrant différentes zones du pays pour savoir combien de terres les villageois ont perdu, comment cela s’est passé, s’ils ont été dédommagés. Nous préparons aussi une réponse juridique. Avec l’aide des ONG belges, via le CNCD-11.11.11, nous avons formé 15 assistants juridiques. Ceux-ci aident aujourd’hui les familles confrontées à des accaparements de terres ou à des expulsions de logements, car les villes connaissent aussi de gros problèmes fonciers quand les municipalités créent de nouveaux lotissements, sans tenir compte des familles déjà installées sur les parcelles.

Et vous venez jusqu’en Belgique pour en parler ?
Des sociétés belges, mais aussi françaises et américaines, accaparent des terres chez nous. Il est important de venir expliquer aux citoyens ce que font leurs entreprises dans nos villages.

Propos recueillis par Jean-François Pollet
Source : interview publiée dans le magazine Imagine, septembre-octobre 2013, n°99.




Sékou Diarra

ex-président de la CAD Mali (la Coalition des Alternatives africaines « Dette et Développement » - membre du réseau CADTM).
Sekou Diarra est diplômé en politique économique et sociale, Membre du Collectif de Soutien de l’Association malienne des expulsés (AME).