Se tenir debout avec les infirmières est un projet féministe

9 février par Silvia Federici


Les syndicats d’infirmières de vingt-huit pays s’attaquent aux gouvernements et à Big Pharma avec une demande simple : renoncer aux brevets sur les vaccins contre la Covid-19 et mettre fin à la pandémie dès maintenant. Dans son texte, Silvia Federici appelle les féministes à se rallier aux luttes des travailleuses de la santé.

Quelle est l’image marquante de la pandémie de la Covid-19 ? À mon avis, c’est celle de l’infirmière au chevet du malade, en première ligne de cette urgence mondiale, surmontant sa propre peur de la maladie pour soigner les patientes et patients et leur apporter du réconfort face à une mort probable. Pour des millions d’infirmières vivant dans des pays où les vaccins contre la Covid-19 demeurent rares, c’est une image de la vie quotidienne. Même dans les pays où le pire de la maladie s’est dissipé, on commence seulement à comprendre le poids de ce travail — jour après jour — sur les épaules des infirmières.

Nous leurs sommes redevables, et c’est pourquoi nous devons suivre leur exemple. À l’heure actuelle, les syndicats d’infirmières de vingt-huit pays1 se lèvent pour défendre les vies de celles-ci et protéger celles de leurs patientes et patients en attaquant en justice certains des gouvernements les plus puissants du monde avec une demande simple : renoncer aux brevets sur les vaccins contre la Covid-19 afin de mettre fin à la pandémie dès maintenant. Je crois qu’il est essentiel pour les mouvements féministes non seulement de soutenir ces syndicats dans leur bataille juridique, mais aussi de faire de cette lutte l’élément central de notre organisation dans les mois à venir.

En avril 2021, le premier ministre du Royaume-Uni, Boris Johnson, lors de ses interventions publiques largement diffusées après une semaine passée à l’hôpital pour se remettre de la Covid-19, a rendu hommage aux « deux infirmières qui se sont tenues à son chevet » durant son rétablissement. Environ un mois plus tard, l’une des infirmières, Jenny McGee, démissionnait de son poste, lassée du traitement réservé aux travailleuses de la santé par son gouvernement. « Le National Health Service m’a sauvé la vie, sans aucun doute », a-t-il déclaré. Un an plus tard, les travailleuses du NHS sont confrontées à l’érosion de leurs salaires et de leurs pensions.

Aux États-Unis, on entend les infirmières raconter des histoires d’épuisement physique, de manque d’équipement adéquat et de douleur émotionnelle liée à la perte de patientes et patients dont elles s’occupaient. Des vies d’infirmières ont également été perdues. Selon l’Organisation mondiale de la santé, au moins 115 000 infirmières dans le monde sont mortes des suites d’une infection de la Covid-19, et beaucoup de ces vies auraient pu être épargnées si les vaccins avaient été produits et distribués de manière équitable.

Malgré ces difficultés, les infirmières se mobilisent sans relâche. Elles dénoncent l’échec des hôpitaux, des systèmes sanitaires et des autorités locales et nationales. Et elles ont incité un mouvement mondial à les rejoindre : devant les fenêtres et debout sur les balcons, nous avons applaudi les infirmières en tant que « travailleuses essentielles », reconnaissant — pour la première fois, de mémoire — le rôle qu’elles jouent dans nos économies, nos sociétés et nos vies quotidiennes.

Cela dit, les applaudissements ne suffisent pas. Les infirmières ont besoin que nous nous joignons à leurs efforts pour revendiquer de meilleurs salaires et des conditions de travail plus sécuritaires. Leur lutte n’exige rien de moins que la reconfiguration de tout un régime économique mondial qui dévalorise systématiquement nos vies — celles des femmes et des soignantes en particulier — et qui valorise plutôt les précieux brevets qui protègent les profits de l’industrie pharmaceutique.

La mobilisation actuelle des infirmières contre Big Pharma est, en ce sens, une mobilisation féministe. La dévalorisation de leur travail est directement liée à la dévalorisation du travail reproductif des femmes, qui a été un élément structurel de la société capitaliste tout au long de son histoire. Tout comme la guérison a toujours été le travail des femmes — non reconnu, non compensé —, les soins infirmiers ont également servi d’architecture invisible à notre système social.

Cette architecture est internationale : il suffit de penser aux nombreuses infirmières qui, aux États-Unis par exemple, ont été contraintes d’émigrer de leur pays d’origine en raison d’une longue histoire de colonialisme, du réchauffement planétaire et des conditions de pauvreté créées par des programmes tels que « l’ajustement structurel ».

Soutenir nos infirmières, ce n’est donc pas seulement exiger un meilleur système de soins de santé. C’est remettre en question le caractère colonial de notre société et la domination des entreprises sur notre économie — deux maladies tout aussi dangereuses que la Covid-19 elle-même.

Cet appel à un vaste effort féministe en faveur des infirmières n’a que trop tardé. Les travailleuses de la santé ne sont pas seulement en première ligne de la pandémie ; elles ont également été à l’avant-garde de nos luttes pour la justice sociale partout dans le monde. Je me souviens très bien des campements d’Occupy et des affrontements avec la police lorsque les infirmières sont venues en aide aux personnes qui s’y trouvaient.

L’histoire de l’engagement civique des travailleuses de la santé est encore plus longue. Depuis la formation du Cassandra Radical Nurses Network en 1982 jusqu’à l’initiative de Rebel Nursing en 2000, les infirmières ont été les premières et les plus bruyantes à exiger la prestation de soins, non seulement dans les hôpitaux, mais aussi dans nos communautés et nos foyers.

Fidèles à cette tradition radicale, les infirmières n’ont pas peur aujourd’hui de dire la vérité sur les gouvernements qui osent s’opposer à la demande la plus simple et la plus urgente : vacciner le monde entier. Dans une plainte adressée à la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur le droit à la santé physique et mentale, elles s’en prennent aux puissants de l’Union européenne, du Royaume-Uni, de la Norvège, de la Suisse et de Singapour. « Ces pays ont violé nos droits et ceux de nos patientes et patients — et ont causé la perte d’innombrables vies » et « maintenant nous en témoignons », écrivent-elles.

Les infirmières sont nos guides pour sortir de cette crise et construire une société axée sur les soins, où personne n’est condamné à mourir en raison de son pays d’origine ou de la « propriété » d’une technologie permettant de sauver des vies.

Se tenir debout aux côtés des infirmières du monde entier est donc une tâche féministe primordiale — une tâche qui peut unir les femmes au niveau international et qui permet la réalisation de notre engagement à placer la vie au centre du monde dans lequel on vit.




Silvia Federici

est une militante féministe, enseignante et écrivain. Elle est professeur émérite de la Hofstra University (New York). Parmi ses publications : Point zéro, propagation de la révolution : salaire ménager, reproduction sociale et lutte féministe, Éd.iXe, Donnemarie, 2016 ; Caliban et la sorcière, femmes corps et accumulation primitive, Entremonde/Senonevero, Genève-Paris/Marseille, 2014.

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