République démocratique du Congo : le hold-up permanent

15 décembre 2021 par Paul Martial


Image d’illustration, Joseph Kabila (sous licence CC BY-SA 2.0. Pour voir une copie de la licence, consultez https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/?ref=openverse&atype=rich )

L’affaire « Congo Hold-up », c’est près de 3,5 millions de documents et des millions de transactions bancaires qui ont été récupérés par Mediapart et l’ONG Plateforme pour la protection des lanceurs d’alerte en Afrique. Ces fuites ont fait l’objet d’études par un consortium de journaux et d’ONG. Les résultats de ces analyses mettent à nu le système de corruption en République démocratique du Congo (RDC) initié par son ex-président Joseph Kabila. Au-delà des révélations, cette affaire illustre les conséquences délétères pour le fonctionnement politique des pays touchés par ce fléau.

Kabila, au pouvoir en RDC pendant 18 ans, a mis au point un système de détournement de fonds en utilisant la BGFI, la Banque gabonaise et française internationale. Cette banque a été fondée par deux piliers de la Françafrique, la famille Bongo au Gabon et celle de Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville. Ces deux familles sont liées, Omar Bongo étant le gendre de Nguesso.

 Kabila prédateur

Joseph Kabila s’est approprié des pans entiers de l’économie du pays en utilisant les fonds publics pour financer ses sociétés. Qu’il s’agisse d’Egal, société importatrice de viande et de poisson, de la Sotexki, société de textile, de Port de Fisher avec comme actif Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
un yacht de luxe, ou de simples sociétés écran comme Sud Oil. Autre source de financement pour Kabila, les contrats miniers avec d’importants pots de vin notamment ceux passés avec des sociétés chinoises. Quant aux aides internationales, elles ont été gaspillées. Exemple, le sommet de la francophonie qui, pour deux jours de réunion, a coûté 90 millions d’euros, financé en partie par l’aide publique au développement de la France. Kabila et ses proches ouvraient des comptes pour leurs sociétés écran à la BGFI de RDC. Cette dernière procédait à des virements internationaux en utilisant sa filiale française ou d’autres établissements comme Citybank et la Commerce Bank. Les documents de « Congo Hold-up » ont mis à jour des concussions pour un montant de 350 millions d’euros.

Mais si l’essentiel des documents font la part belle au clan Kabila, ils mettent aussi en cause deux proches conseillers du président actuel Félix Tshisekedi.

 Les conséquences de la corruption

Cette corruption est évidemment condamnable d’un point de vue moral, et préjudiciable au niveau économique pour le manque à gagner pour la RDC. Comme l’indique la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
 : « Le pays se situe au troisième rang mondial pour le nombre de pauvres et la situation s’est encore aggravée à la suite de la pandémie de Covid-19. Selon les estimations, 73 % de sa population, soit 60 millions de personnes, vivent avec moins de 1,90 dollar par jour en 2018. » [1]

Mais la corruption des dirigeants pervertit aussi totalement le système politique. En effet, elle alimente la construction et l’entretien de réseaux clientélistes, souvent ethniques. Ce qui a un effet délétère sur la cohésion sociale du pays. Les élections deviennent un formidable marché où les voix, parmi une population de plus en plus appauvrie, s’achètent pour quelques dollars. C’est ainsi que l’on arrive à des paradoxes, où pour une élection présidentielle, le coût par électeur est plus élevé à Madagascar… qu’aux USA.

Cette façon de gérer le pays ne se contente pas de pervertir le processus démocratique, parfois elle l’annihile. L’enjeu du maintien au pouvoir devient vital, encouragé par leurs proches. À cet effet, les dirigeants déploient des stratégies allant de la manipulation des Constitutions à la fraude électorale généralisée.

Ces systèmes de corruption à grande échelle sont encouragés par le système capitaliste. La course aux ressources naturelles, parfois rares mais indispensables dans la fabrication de certains produits, pousse les multinationales à soudoyer les dirigeants pour obtenir les permis d’exploitation, maintenant ainsi la division internationale du travail funeste pour les pays pauvres. Cette corruption est parfaitement intégrée au système économique inter­national car l’essentiel des sommes détournées retournent dans les escarcelles des entreprises ou des banques occidentales.




Paul Martial

est animateur d’Afriques en Lutte, membre de la QI en France.