Le contexte international des indignations mondiales (4/5)

Quelques traits communs des mobilisations en 2011

10 janvier 2012 par Eric Toussaint


En 2011, du printemps arabe à Occupy Wall Street en passant par les Indignés, on retrouve plusieurs points communs.

1. Les manifestants-tes ont réoccupé la place publique, ils s’y sont même installés, ils ont également multiplié les manifestations de rue. Dans le passé, les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
radicales commençaient souvent sur le lieu de travail ou d’étude et impliquaient l’occupation des installations (usines, écoles, université…). Bien que les grèves et les occupations d’usine ou d’établissements scolaires n’aient pas été absentes dans certains pays comme l’Egypte ou la Grèce, la forme d’action la plus répandue adoptée par les participants aux actions a consisté à reconquérir l’espace public. Une partie importante des manifestants n’a pas la possibilité de s’organiser sur le lieu de travail, notamment à cause de la répression et de l’atomisation des travailleurs. Un grand nombre de participants n’ont pas d’emploi (c’est une des raisons de leur engagement dans l’action) ou doivent se contenter d’un emploi précaire. Parmi les manifestants, dans certains pays, il y a un grand nombre de diplômés sans travail. Dans des pays comme l’Espagne, touchés de plein fouet par la crise de l’immobilier, ou comme Israël, où le manque d’habitations pour les revenus modestes est criant, les personnes victimes de la crise de l’immobilier peuvent être fortement représentées. Outre ces raisons, la volonté d’occuper la place publique renvoie bien sûr à la volonté de se regrouper, de compter ses forces, de faire une démonstration de puissance face à un pouvoir qui est perçu en Tunisie, en Espagne, en Grèce, en Egypte (ou, pour une bonne part des manifestants, aux Etats-Unis) comme complètement sourd aux besoins et aux demandes de la majorité des citoyens et citoyennes du pays. L’exigence d’une authentique démocratie est au cœur du mouvement.

2. Dans plusieurs pays, la communication et la mobilisation via les réseaux sociaux (facebook, twitter, etc.) ont joué un rôle important même s’il ne faut pas exagérer le phénomène.

3. La forme « assembléiste » du mouvement constitue une caractéristique commune. Dans le même esprit, il y a une réticence, voire carrément un refus, d’élire des délégués-ées. On veut la démocratie directe et participative.

4. Dans plusieurs pays, la désobéissance civique a été revendiquée et pratiquée systématiquement comme un acte de résistance face au pouvoir totalitaire (dans le cas de la Tunisie et de l’Egypte) ou face à un pouvoir autiste qui n’hésite pas à utiliser la répression pour vider les places publiques ou empêcher purement et simplement des rassemblements (comme c’est le cas aux Etats-Unis régulièrement). On est à cent lieues des manifestations traditionnelles qui ressemblent plus à des processions qu’à des marches de protestation. D’une certaine manière, le mouvement traduit un saut qualitatif. Alors que jusque là l’idéologie dominante et la répression avaient réussi à individualiser, à atomiser les comportements sur la base de la peur (peur d’être réprimé, peur de perdre son emploi, peur de perdre son logement, peur de perdre son droit à la retraite, peur de perdre son épargne…), l’ampleur de la crise et le fait qu’une masse critique de manifestants a été atteinte a permis à beaucoup de personnes de surmonter l’isolement avec notamment l’idée qu’il n’y avait plus grand-chose à perdre. Pour la majorité des participants au mouvement, il s’agit du premier combat collectif à dimension politique.

5. Dans la plupart des cas, il n’y a eu d’élaboration d’un programme de revendications, même si les commissions de travail du mouvement des Indignés espagnols ont produit des propositions et des déclarations. A ce titre il convient de souligner l’importance de la déclaration commune entre la Puerta del Sol et la Place Syntagma intitulée : Appel Sol-Syntagma et qui affirme notamment : «  Non au paiement de la dette illégitime Dette illégitime C’est une dette contractée par les autorités publiques afin de favoriser les intérêts d’une minorité privilégiée.

Comment on détermine une dette illégitime ?

4 moyens d’analyse

* La destination des fonds :
l’utilisation ne profite pas à la population, bénéficie à une personne ou un groupe.
* Les circonstances du contrat :
rapport de force en faveur du créditeur, débiteur mal ou pas informé, peuple pas d’accord.
* Les termes du contrat :
termes abusifs, taux usuraires...
* La conduite des créanciers :
connaissance des créanciers de l’illégitimité du prêt.
. Cette dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
n’est pas la nôtre ! Nous ne devons rien, nous ne vendons rien, nous ne payerons rien !
 » [1]. Dans le cas de la Tunisie et de l’Egypte, il y a eu cependant un accord sur une revendication centrale le départ du dictateur qui s’est exprimé dans une exhortation très claire : « Dégage ! ».

6. Les manifestants ne se sont pas regroupés sur base identitaire : l’ethnie, la religion, la classe, la génération, l’orientation politique. Le mélange dominait même si certaines catégories parmi les plus exploitées sont sous-représentées dans certains cas. La formule adoptée aux Etats-Unis par Occupy Wall Street a rapidement commencé à faire le tour de la planète : « Nous sommes les 99% ».

On pourrait ajouter une septième caractéristique commune : dans aucun cas, le Forum Social mondial, le Forum social européen, le Forum social des Amériques n’ont constitué une référence pour les manifestants. Le terme altermondialiste ou antiglobalisation ne fait pas non plus partie des références. De ce point de vue, le cycle ouvert par la création du Forum social mondial en 2001 semble s’être bel et bien refermé, un autre cycle s’est ouvert, on verra sur quoi il débouchera. L’important, c’est d’y participer.

Au-delà des points communs, des différences sautent aux yeux. Dans les pays d’Afrique du Nord et du Proche Orient, les cibles principales sont les régimes dictatoriaux et les régimes autoritaires (même si la question sociale est bien présente et est à la base du mouvement). Dans les pays les plus industrialisés, les cibles sont les banquiers et les gouvernants à leur service. La défense des biens communs est un point de convergence. La question sociale s’exprime sur le mode du refus du travail précaire, du rejet des privatisations des services publics (l’éducation, la santé…), de la nécessité de trouver une solution à la question du logement et de la dette hypothécaire (en particulier en Espagne et aux Etats-Unis, pays dans lequel il faut ajouter la dette des étudiants qui totalise 1000 milliards de dollars), du refus de payer la crise provoquée par le 1% de très riches…

Dans les pays les plus industrialisés, il y a aussi une différence très grande entre la radicalité du mouvement en Grèce, où on se rapproche d’une possible crise prérévolutionnaire sur le mode de l’Argentine en 2001-2002, et la situation en Espagne, sans parler des Etats-Unis. Les histoires différentes de ces pays et de leurs mouvements sociaux, le degré d’implantation différents des partis politiques de la gauche dure (la gauche radicale grecque en y incluant le parti communiste peut représenter près de 25 à 30% de l’électorat et influencer une partie importante du mouvement syndical, de même au Portugal, c’est bien sûr totalement différent aux Etats-Unis) ne sont pas gommés par le mouvement qui a vu le jour en 2011.




Éric Toussaint, docteur en sciences politiques, président du CADTM Belgique, membre du Conseil international du Forum social mondial depuis sa création et du Conseil scientifique d’ATTAC France. A dirigé avec Damien Millet le livre collectif La Dette ou la Vie, Aden-CADTM, 2011. A participé au livre d’ATTAC : Le piège de la dette publique. Comment s’en sortir, édition Les liens qui libèrent, Paris, 2011.

Notes
Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.