Quand l’énergie « verte » suscite la révolte : communautés locales contre projets éoliens

19 novembre par Eva Betavatzi


Illustration : Thomas Burion

De l’Isthme de Tehuantepec au Mexique, aux crêtes des montagnes d’Agrafa en Grèce, l’opposition contre les projets éoliens grandit et s’internationalise. Les communautés locales et militant·es écologistes s’opposent à cette nouvelle industrie dite « verte » car elle détruit leurs lieux de vie et les paysages naturels des régions où elle s’implante.

Le Climate Justice Camp qui s’est tenu à Bruxelles en septembre accueillait une délégation de militantes et militants originaires de l’Isthme de Tehuantepec, au sud du Mexique, venu·es dénoncer le développement de parcs industriels éoliens sur les terres communales [1] de leur région. EDF et d’autres compagnies majoritairement européennes y développent depuis quelques années un ensemble de parcs industriels éoliens avec le soutien du gouvernement mexicain, de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et de la Banque interaméricaine de développement. À ce jour, 2 000 aérogénérateurs ont été installés le long de l’Isthme et d’autres suivront. En effet, au début des années 2000, le gouvernement de Oaxaca avait annoncé l’implantation d’un parc éolien qui produirait 7 000 MWh par an, un projet d’une ampleur colossale qui nécessiterait l’accaparement forcé de 100 000 hectares de terres.

Que ce soit au Mexique, en France, en Espagne ou encore en Grèce, l’industrie éolienne transforme les campagnes

Bien que le vent soit une source d’énergie renouvelable, les militantes et militants venu·es du Mexique ont démontré que le méga-parc éolien de l’Isthme de Tehuantepec ne peut être considéré comme un projet écologique. Il ignore les communautés humaines et non-humaines locales, et est responsable de la mort de centaines d’espèces. Des poissons sont tués par les vibrations des aérogénérateurs et les rejets d’huile synthétique [2] dans l’eau tandis que les pales tuent des oiseaux, en ce compris des espèces rares et des rapaces. Le bruit généré, les vibrations et les changements microclimatiques obligent les habitant·es à fuir. La quantité de béton coulé et de routes créées pour l’implantation des parcs éoliens ont bouleversé l’hydrographie du territoire. Le combat contre les éoliennes a fait l’objet de fortes répressions de la part du gouvernement, au point que certaines personnes en ont perdu la vie.

Le monde productiviste, prétendument vert ou pas, n’offre aucune bonne réponse à la crise écologique

En France, un groupe dénommé « Stop EDF Mexique » s’est constitué pour dénoncer l’investissement d’EDF à Tehuantepec et exiger l’arrêt immédiat des travaux. Une lutte avait été menée quelques années plus tôt dans l’Aveyron contre ce même « colonialisme énergétique engendré par l’industrie du renouvelable », une expression reprise d’un fascicule de l’Amassada, ce lieu de résistance né là-bas. En 2015, RET (filiale d’EDF) a voulu implanter un méga-transformateur de 7 hectares dans le Sud-Aveyron dans le but de distribuer la production énergétique de 1 000 éoliennes sur le réseau international suscitant l’indignation d’un grand nombre d’habitant·es.

Que ce soit au Mexique, en France, en Espagne ou encore en Grèce, l’industrie éolienne transforme les campagnes. Les éoliennes sont des équipements industriels de production d’énergie qui ont la particularité d’occuper de grandes étendues de terres. En Espagne, des régions entières sont sacrifiées à cette industrie. En Grèce, depuis plusieurs années, de nombreux projets de ce type ont été réalisés ou annoncés dans différentes régions du pays provoquant la colère des habitant·es. Agrafa, Eubée, Epire, l’Attique (région d’Athènes), le Péloponnèse, Astypalée, Céphalonie, Andros, Kos, Samothrace, la Crète, et bien d’autres, sont autant de régions, sur le continent et les îles, touchées par l’implantation de parcs éoliens industriels. En novembre 2020, 27 maires ont dénoncé ensemble ces projets de développement aux conséquences écologiques, économiques et sociales dramatiques pour les communautés locales. Les mouvements de luttes se sont multipliés à travers la Grèce, aussi vite que les permis d’implantation octroyés par le gouvernement Mitsotakis, et des actions de protestation, qui ont donné lieu des rassemblements importants, ont été organisées.

Pour nous qui vivons à Bruxelles, ces contestations peuvent paraître marginales, presque absurdes, à se demander si ces personnes ne préfèrent pas la pollution des énergies fossiles ou les déchets nucléaires au vent, cette source « propre » et renouvelable. Les projets d’implantation d’éoliennes sont de plus en plus grands, les aérogénérateurs de plus en plus hauts, les enjeux territoriaux de plus en plus importants, et c’est pourquoi la contestation contre les projets éoliens grandit elle aussi. Le monde productiviste, prétendument vert ou pas, n’offre aucune bonne réponse à la crise écologique et le débat entre énergie verte ou grise est un faux débat.




Notes

[1Dans la région de Tehuantepec il existe trois types de propriété : privée, publique et communale. Ce troisième type de propriété ne nous est pas connu en Europe mais à Tehuantepec, il représente 80 % du territoire. Les territoires communaux sont gérés par des assemblées d’habitant·es, de manières horizontale. L’espace ne sert ni à l’habitat, ni au loisir, le rôle des communautés humaines consiste à en être responsable, la priorité étant de s’assurer de la préservation des écosystèmes. Les projets de développement éoliens ont pour conséquence la disparition de ce type de propriété et la privatisation des terrains au bénéfice des multinationales.

[2Les fuites d’huile synthétique, de solvant et de peinture sont générées notamment à travers la vidange nécessaire à l’entretien des éoliennes.

Eva Betavatzi

membre du CADTM Belgique.

Autres articles en français de Eva Betavatzi (29)

0 | 10 | 20