Objectifs du Millénaire : lutte contre la pauvreté ou développement ?

17 septembre 2010 par Francine Mestrum


2015 s’approche et un constat s’impose. Les objectifs de réduction de la pauvreté fixés en 2000 à l’ONU ne seront pas atteints. Derrière de généreuses promesses, on ne peut que faire état d’un manque certain de volonté politique et d’une approche biaisée.

A l’approche de l’ année fatidique de 2015, nous voilà confrontés à une presqu’évidence : les Objectifs du millénaire (OMD) ne seront pas atteints. Si rien ne change, près d’un milliard et demi d’individus continueront à vivre dans la misère. Constat amer ou constat d’un échec annoncé ? Dès leur adoption en 2000, plusieurs experts – y compris de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
– déclaraient déjà qu’ils ne seraient pas réalisés. On les disait « trop ambitieux ». Comme si le monde, qui a connu depuis 1990 – année de référence pour les OMD - une hausse des richesses produites de 250 % n’était pas en mesure d’améliorer le sort de ses défavorisés. Peut-être le temps est-il venu de faire une analyse sérieuse des raisons de l’échec de cette lutte contre la pauvreté annoncée en grande pompe dès 1990 ?

Un programme ambitieux ?

Constatons tout d’abord que réduire la pauvreté extrême – celle qui tue – en l’espace de 25 ans, ne peut guère être qualifié de programme ambitieux, surtout quand on ne prétend en sortir qu’une moitié de ceux qui en souffrent. Si un quart de siècle, pendant lequel les richesses se sont accumulées à une vitesse inouïe, ne suffit pas à sortir de la misère 20 % de la population mondiale, des questions peuvent être posées sur l’efficacité de notre système économique et politique.

De plus, des doutes sur leur faisabilité étaient permis au vu de la double stratégie mise en place : d’une part, une stratégie contraignante des organisations de Bretton Woods (Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et Banque mondiale) avec les « Documents stratégiques de réduction de la pauvreté » (DRSP) [1] et, d’autre part, une stratégie volontariste mais non contraignante avec les OMD. Jusqu’à ce jour, rares sont les DSRP Document de stratégie de réduction de la pauvreté
DSRP
(En anglais, Poverty Reduction Strategy Paper - PRSP)
Mis en œuvre par la Banque mondiale et le FMI à partir de 1999, le DSRP, officiellement destiné à combattre la pauvreté, est en fait la poursuite et l’approfondissement de la politique d’ajustement structurel en cherchant à obtenir une légitimation de celle-ci par l’assentiment des gouvernements et des acteurs sociaux. Parfois appelés Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP).
À destination des pays retenus dans l’initiative PPTE, les DSRP poursuivent sous un autre nom l’application des Plans d’ajustement structurel.
qui ont véritablement intégré les OMD et qui vont au-delà d’un programme de réformes politiques et macro-économiques.

Mentionnons encore la faiblesse de l’aide au développement et sans aucun doute aussi le manque de volonté politique, au Nord comme au Sud, pour véritablement éradiquer la pauvreté.

Depuis 1990, les analyses académiques sur la pauvreté se sont multipliées. Une véritable industrie s’est développée, glosant sur les définitions, les mesures et les ciblages, confirmant ainsi les constats historiques et philosophiques sur le caractère politique de toute lutte contre la pauvreté. Comme le soutient le père de la sociologie de la pauvreté, Georg Simmel, les pauvres ne sont jamais la finalité de la lutte contre la pauvreté. C’est toujours la recherche d’une légitimité politique, l’imposition de réformes économiques ou l’affaiblissement de certaines forces sociales qui prennent le pas sur l’objectif légitime d’éradiquer la pauvreté.

Tout ceci n’invalide en rien les efforts louables des milliers de personnes, au Nord comme au Sud, qui ont travaillé à réaliser ce rêve lointain et à aider les communautés et les individus à s’émanciper et à développer leurs moyens de subsistance. Toutefois, si ces efforts doivent être couronnés de succès, une analyse plus approfondie s’impose pour éviter les échecs à l’avenir.

Pourquoi les OMD ne peuvent-ils être atteints ?

D’abord, il convient de souligner une fois de plus que la lutte contre la pauvreté n’est pas synonyme de développement. Aussi critique que l’on puisse être, aujourd’hui, à l’égard des rêves de développement industriel et d’un passé de coopération en faveur des intérêts des donateurs, le « développement » tel que défini par l’ONU à partir des années 60 sous l’influence de la majorité des nouveaux pays indépendants et de l’Amérique latine, visait à une diversification et une modernisation économique, à l’auto-détermination et à l’émancipation collective. En matière sociale, l’objectif était le développement d’un Etat social inspiré par le modèle occidental, avec un respect de tous les droits humains et des systèmes de redistribution des revenus et de solidarité. Ces principes restent aujourd’hui tout à fait valables, même si la crise écologique actuelle nous oblige à redéfinir certains concepts.

Or, dans des pays où le taux de pauvreté est supérieur à 50 %, voire avoisine les 80 ou même 90 %, comme c’est le cas en Afrique, il est évident qu’un développement des activités économiques et de la capacité de production, ainsi que celui des infrastructures, devra précéder une réduction de la pauvreté. En d’autres mots, celle-ci ne peut être que le résultat d’un processus de développement économique et social réussi. Jamais elle ne peut le remplacer ! Pour que les politiques de réduction de la pauvreté puissent avoir du succès, il faudra donc renverser les priorités et commencer par le développement régional ou national. L’ONU l’a compris et demande aujourd’hui des plans de développement nationaux. C’est dans le cadre de tels plans que la pauvreté peut être durablement réduite.

Ensuite, les OMD ne sont qu’un reflet très faible des multiples plans d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
adoptés lors des différentes conférences mondiales de l’ONU dans les années 90 sur l’environnement, la population, les droits humains, les femmes, le développement social, l’habitat, l’alimentation … Le Secrétaire général de l’ONU de l’époque, Kofi Annan, l’avait bien compris en déplorant le caractère très partiel des OMD. C’est pourquoi, depuis quelques années, les Nations Unies parlent des « OMD » mais aussi des « Objectifs du développement internationalement acceptés » (IADGs , sigles en anglais). L’abandon des plans d’action est particulièrement grave dans le cas de la Conférence sur le développement social de 1995. Celle-ci parlait notamment de la pauvreté, de l’emploi et de l’intégration sociale et, bien qu’imprégnée par le néolibéralisme de l’époque, permettait des politiques bien plus ambitieuses que celles des OMD. Les multiples conférences mondiales onusiennes ont été organisées après la fin de la Guerre froide et étaient censées revitaliser la coopération au développement, libérée des contraintes idéologiques. Mis en œuvres, ces plans d’action auraient permis un développement économique et social durable de l’ensemble de la planète, dont la réduction de la pauvreté aurait été la conséquence. Cela n’a pas été le cas.

Enfin, des questions peuvent être posées sur le choix de la priorité d’une réduction de la pauvreté. En effet, réduire la pauvreté tout en ignorant les inégalités est un choix typiquement néolibéral. La pauvreté extrême devient une violation du droit civil à la vie. La philosophie libérale oblige à respecter ce droit humain mais permet d’ignorer les droits économiques et sociaux. Il est tout à fait possible de réduire la pauvreté pendant que les inégalités augmentent, ce qui se passe en ce moment. Or, plusieurs arguments objectifs plaident pour une réduction des inégalités : le sentiment d’injustice sociale, la stabilité politique, le besoin de frontières pour limiter les migrations et l’asymétrie des relations de pouvoir. De plus, comme la Banque mondiale le constate elle-même, les inégalités importantes freinent la croissance et empêchent que celle-ci bénéficie aux pauvres. Cependant, ces constats n’ont toujours pas infléchi les politiques néolibérales.

Rêvons un instant. Imaginons que les OMD soient atteints en 2015. Vivrons-nous pour autant dans un monde plus juste ? Avec près d’un milliard de personnes extrêmement pauvres et souffrant de la faim ? Avec, en 2009, 10 millions de super-riches possédant 39.000 milliards de dollars en actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
financiers ?

D’autres politiques sont nécessaires

La crise économique et sociale d’aujourd’hui, les crises écologique et alimentaire montrent ce que le non-respect des OMD annoncent : les politiques actuelles prônées par les institutions de Bretton Woods, le G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. et le G20 G20 Le G20 est une structure informelle créée par le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) à la fin des années 1990 et réactivée par lui en 2008 en pleine crise financière dans le Nord. Les membres du G20 sont : Afrique du Sud, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Union européenne (représentée par le pays assurant la présidence de l’UE et la Banque Centrale européenne ; la Commission européenne assiste également aux réunions). L’Espagne est devenue invitée permanente. Des institutions internationales sont également invitées aux réunions : le Fonds monétaire international, la Banque mondiale. Le Conseil de stabilité financière, la BRI et l’OCDE assistent aussi aux réunions. ne correspondent pas aux besoins des peuples et certainement pas aux besoins des plus pauvres. Comme l’indique un des derniers rapports de l’ONU sur la pauvreté, d’autres priorités seront nécessaires si l’on veut réellement réduire, voire éradiquer la pauvreté. Celle-ci n’est pas un problème des pauvres mais de l’ensemble des sociétés qui ont besoin d’une redistribution des revenus et d’une réduction des inégalités. Les réponses devront être cherchées du côté d’un rétablissement de l’autonomie politique des pays pauvres , d’une fiscalité mondiale et d’un changement de cap des politiques économiques.

Source : CNCD




Notes

[1Les Documents stratégiques de réduction de la pauvreté, ou DRSP, sont des documents que les pays pauvres sont obligés d’introduire auprès du FMI et de la Banque mondiale afin de recevoir une réduction de leur dette