Mumbaï la géante

13 février 2004 par Alain Saumon


A 6 heures du matin, à la sortie de l’aéroport, ce mercredi 14 janvier, la ville s’éveillait avec les pétarades des camions et des rickshaws. Toutes sortes d’odeurs, plutôt nauséabondes, nous imprégnèrent. Les taxis et leurs rabatteurs s’empressaient autour de nous. Quelques gamins nous tiraient par la manche pour nous soutirer quelques pièces d’euros, miettes pour nous, festin pour eux. Si tôt le matin, avant le lever du jour, les rues étaient libres, la vieille Tata filait vers notre hôtel, derniers moments d’espaces dégagés avant l’immersion permanente dans la circulation exubérante, cacophonique et noirâtre.

Personne ne sait combien il y a d’habitants dans cette mégapole : 14 ? 16 millions ? A l’ONU on pense qu’il y en aura plus de 20 millions avant 2015. Aujourd’hui la moitié des habitants vit dans des bidonvilles. Le plus grand d’entre eux, près de l’aéroport, en compte environ 500 000. L’après-midi, le CADTM au complet (Africains et Européens, une douzaine de personnes) est allé visiter un petit dispensaire médical situé à la frontière entre habitat très précaire mais en dur et abris de bric et de broc, de bidons et de cartons. J’ai fait un tour à pied dans l’enchevêtrement insensé de matériaux même pas récupérables, sur une autre planète, au milieu des immondices, entre des marigots où des gamins, la morve au nez, jouaient dans la fange et les étrons. Et nous étions à la saison sèche ! Tuberculose et autres affections physiques et psychologiques graves sont le lot quotidien dans type d’environnement et de pauvreté... ça remue les tripes.

Hormis au centre et dans les quartiers chics, au sud et au sud-ouest de la ville, les tas d’ordures sont partout. Jamais très grands mais omniprésents. On ne sait qui les ramasse ni quand ? Dans les nombreux quartiers où les robinets d’eau et les sanitaires manquent cruellement, des parties de rues servent de chiottes ; au bout de la rue longeant le parc où se tenait le FSM, nous croisions hommes et femmes accroupis, tout à leurs besoins dans l’indifférence des passants. Les déjections humaines et les flaques d’urine horrifiaient Victor et tous nos autres amis africains, les Européens jouant le plus souvent les blasés.

Dès janvier 2003, j’avais été ravi que le quatrième forum mondial se déroule en Inde, hors des espaces bien proprets des nomenclaturas latino-européennes, dans les immondices et les turbulences du surpeuplement. Presque comme un souhait méchant, histoire de redresser la barre de notre approche de la misère et du désarroi. L’Inde, bientôt 1,1 milliards d’habitants, dont environ 80 millions, d’après Wolfgang Sachs, vivraient selon des « standards européens ». L’Inde, lanceur de satellites et fossoyeur de masses humaines. L’Inde, dans sa grande variété et son immense pauvreté, dans un mélange que d’aucuns dénomment démocratie absolue et primauté du groupe sur l’individu est, à mon sens, le royaume absolu du je-m’en-foutisme. Le Bombay Times du 24 janvier publiait en première page quatre photos montrant un homme se faisant heurter par un train de banlieue sur un quai de gare puis gisant au milieu de la foule indifférente dont l’unique objectif était de ne pas rater le train. Sur la dernière photo l’homme était par terre, une flaque de sang entourant sa tête sur le ciment, encore personne pour s’occuper de lui alors que le train suivant, trois minutes après, était à quai. Dans l’article consacré à ce non-événement, on déplorait 250 morts dans les gares, depuis le premier janvier, sur les deux lignes qui desservent les banlieues gigantesques de ce cauchemar urbain. 10 morts par jour ! vous imaginez ça à Paris ou à Londres ? On en causerait dans les chaumières !

Il y a 35 ans j’ai vécu plusieurs mois dans les rues de ce pays grand comme 6 fois la France mais 18 fois plus peuplé. Dont deux semaines au centre de Bombay couramment appelée aujourd’hui de son nom indien, Mumbaï. La ville était moins grande, l’exode rural n’avait pas encore battu son plein. Déjà à l’époque des myriades de marchands encombraient les rues. Des mini ou des micro commerces. Les gamins vendant à la sauvette des cigarettes à l’unité entre les arracheurs de dents sur la voie publique et les vendeurs de goyaves, les vendeuses de gris-gris et de plantes médicinales locales le disputant aux cordonniers et autres cireurs de chaussures sur le trottoir, les sadhous et diseurs de bonne aventure accrochant le quidam au milieu des étals de chaussures en plastique, de T shirts ou de montres bon marché... La diversité, le bigarré, le folklorique étaient de mise dans l’embrouillamini patent. Il y a toujours autant de vendeurs, sinon plus. Mais j’ai été étonné par la grande « standardisation » des marchandises : relativement peu d’artisanat, exit les arracheurs de dents et les diseurs de bonne aventure ; montagnes de T shirts, chaussures, chemises, briquets, colliers et babioles en plastique, jouets ordinaires... Les mêmes qu’au Caire ou à Mexico. Seuls les boutiquiers bien installés proposent des produits typiques, saris, étoles, bols en laiton, henné, breloques dorées et ciselées etc. D’une manière générale, les femmes continuent à s’habiller à l’indienne. Les hommes ont quasiment tous fait le passage aux vêtements européens, pantalons et chemises classiques. La foule est moins faconde, les disparités moins enchevêtrées ; le lissage est perceptible, comme si une petite classe moyenne prenait le dessus sur la volubilité des couleurs et des formes, régulait le tintamarre, standardisait l’apparence. Au centre ville, je n’ai pas vu de mourant dans les rues, les innombrables estropiés de la cour des miracles ont presque disparu ou sont très discrets, on dirait que les quelques mendiants qui subsistent sont « accrédités »... De toute évidence le ménage a été fait durant ces dernières décennies.

Les conditions d’existence se sont-elles aggravées ou améliorées dans la ville la plus riche du pays ? En arrivant par bateau, dans la baie bien abritée, à l’est de l’urbanisation, une succession longitudinale sud-nord de hauts immeubles, comme la crête écaillée d’un caméléon, montre que les affaires vont bon train. Banques, industrie textile et industries lourdes prospèrent dans la capitale économique de l’Inde. Le cinéma aussi y a une grande importance ; et dans le quartier dédié, Bollywood, la production du septième art reflète les modèles que l’on voudrait voir s’imposer. Des films et des « séries » télévisées où l’image d’une classe moyenne, entreprenante et décidée, est rabâchée à longueur de séquences... la jeune femme ne tombant bien évidemment amoureuse que du plus débrouillard dans le business. L’Inde en mouvement, celle qui prépare dans ses universités les chercheurs qui rafleront à bas prix les beaux contrats d’ingénierie de demain. Encore très présent, le problème des castes sera peu à peu laminé par la dominance de la caste de l’argent, du monde des affaires et de la marchandisation, soi-disant tous égaux devant le pouvoir du fric.




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