Lisez l’Appel de Bamako.

8 mars 2006 par Jacques Bidet


L’Appel adopté par le Forum Social de Bamako, repris à Caracas, s’inscrit dans la lignée de deux grands précédents, le Manifeste Communiste de 1848, et la Déclaration de Bandung, 1954. Le premier appelait la classe ouvrière à se dresser contre le capitalisme. La seconde convoquait le Tiers-monde face à l’impérialisme. La nouveauté de cette troisième Adresse universelle réside moins dans les objectifs qu’elle énonce que dans le coup d’audace qu’elle représente, visant à susciter à son tour un « nouveau sujet historique », au moment, néo-libéral, où le capitalisme vient à se fondre dans la configuration impérialiste.

Cet Appel est proposé à la discussion des nombreuses associations que rassemble le Forum. Que l’initiative soit partie d’intellectuels de culture européenne ne doit pas masquer le fait qu’il renvoie à une expérience qui traverse aujourd’hui tous les continents.

Ce qui donne sa pertinence à ce projet de « transformation radicale du système capitaliste », c’est bien la nature du « nouveau sujet historique », « populaire, pluriel et multipolaire », qui en est désigné comme le porteur. Un sujet : une capacité de dire NOUS. En l’occurrence : NOUS TOUS. Non pas le Nous de majesté de l’humanité résumée dans une institution suprême comme l’ONU. Car c’est un NOUS toujours en même temps concret et local, un NOUS de « classe », et tout autant de « race » et de « genre », un NOUS transnationaliste, qui s’organise face au capital transnational. L’Appel se veut, par les propositions concrètes qu’il avance, une tentative de solution de l’équation de ce « nous », sujet pluriel mondial.

Le « capitalisme mondialisé » tend à unifier la planète sous l’égide d’une loi supposée naturelle d’appropriation privée et de profit, valant censément constitution universelle, promue par des institutions financières et militaires contrôlées par les puissances du Nord. Sur ce terrain global, il suscite un adversaire global. Car toutes les aspirations à vivre humainement, dans tous les domaines et à toutes les échelles, trouvent, en dépit des décalages et des contradictions entre les peuples, un point de rencontre forcé dans ce dispositif universel qui prétend d’en haut les encadrer, et qui pénètre jusqu’à leurs fibres tous les corps.

La référence ultime est « le citoyen », « responsable en dernier ressort de la vie sociale, politique, économique et culturelle ». Son champ d’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
va du local, de l’entreprise, au national (niveau décisif), au régional et au mondial. Son défi est de construire une « civilisation universelle », dans la diversité des cultures et le libre choix des personnes. Citoyen du monde.

Il ne s’agit pas d’un simple sujet moral, d’un idéal auquel se référer. C’est un sujet de droit, dont la résistance, ici et maintenant, est légitime. Ce droit fixe au marché « sa place », limitée, stipulant le « statut non-marchand » de la vie humaine (santé, alimentation), de la culture (éducation, science) et de la nature (la biodiversité, les ressources non reproductibles − pétrole, eau, terre − étant à gérer, par les nations et les peuples, comme des « biens communs de l’humanité »).

Ce droit est placé sous le principe de responsabilité. Le premier mot de cette critique du capitalisme est « la destruction de la planète et de millions d’êtres humains ». La voie ouverte par Marx se trouve confirmée par l’exigence du respect de la nature et de la vie, et se redynamise à partir de la communauté revendiquée de la production intellectuelle. Le fiasco écologique est rapporté à la « consommation » individualiste, elle-même raccrochée à la « violence impérialiste » financière qui domine le marché. La « société civile » n’est pas convoquée comme une alternative à l’Etat : elle désigne l’ordre privé émancipé moderne, qui inclut la multiplicité de ses formes associatives. Et elle est appelée à assumer sa responsabilité citoyenne : à multiplier l’espace public, en « réseaux », « observatoires », médias et initiatives de tout genre. Ainsi tous les thèmes critiques − exploitation, société de consommation, domination occidentale, patriarcat, société civile, pluralisme − que l’on a pu opposer les uns aux autres, entrent-ils maintenant en convergence, en fusion.

La « stratégie mondiale du travail » reconnaît une « place essentielle aux pauvres et opprimés, à leurs luttes et à leurs mouvements » : ils sont le grand nombre, unis dans la gestion globale de la planète par l’impérialisme financier. Ainsi s’esquisse un double front. Un « front du Sud », mais « à reconstruire » dans le contexte de la dynamique des régions, capables de développer, comme aujourd’hui en Amérique latine, un processus de résistance à l’axe Nord/Sud. Et un « front uni des travailleurs », « à construire », « classe ouvrière mondiale » à faire émerger, mais en y incluant son autre face, invisible, féminine, paysanne, flexible, migrante, informelle et précaire, innombrable.

L’esprit de résistance fait fond sur la force et l’expérience de tous les mouvements de production coopérative, d’organisation syndicale, d’émancipation solidaire, de révolte libertaire, de service public, d’éducation populaire, d’espace public et politique, de réseaux de recherche et d’information. Il exige d’autres règles, sur le terrain d’institutions comme le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
ou l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
, qui ne sont pas simplement internationales, mais aussi mondiales : des « règles alternatives », qui assurent en premier lieu « l’autonomie » (et d’abord la « souveraineté alimentaire ») des nations, qui retirent l’agriculture de l’OMC, abolissent les « droits de polluer », etc. Et des tribunaux pour juger les crimes économiques.

La nouvelle internationale sera une mondiale, où « mondial » désigne ce foyer de forces infiniment complexe − co-imbrication de tous les espaces, de toutes les contradictions et de tous les rêves d’avenir − cette chose inédite qui est « le monde ».

Ceux qui pensent que la musique du Forum Social Mondial (mondial, justement) ne relève que d’une mode passagère se trompent.

Jacques Bidet
Philosophe, professeur émérite à Paris-X
Dernier ouvrage paru, Explication et reconstruction du Capital UF 2004

Tribune parue dans l’Humanité, 21 février 2006.
[->www.humanite.presse.fr/journal/2006-02-21/2006-02-21-824637.