Les peuples ont apporté du jasmin parce que les dictatures sont périssables

15 mars 2011 par Pauline Imbach


Tunisie, Algérie, Libye, Jordanie, Égypte, Yémen, Maroc, Bahreïn, Iran, Soudan, Grèce, Burkina Faso... Chaque jour, la liste des peuples qui se soulèvent pour leurs droits et leur souveraineté s’allonge. La révolution des jasmins embaume désormais le monde bien au-delà de l’Afrique du nord et l’odeur de la révolte arrive aux narines de bien des dictateurs.

Dictature mon amour... Dégage !

Les jeunesses africaines sont confrontées depuis des décennies aux effets dévastateurs du modèle capitaliste. En effet, depuis les indépendances, du nord au sud de l’Afrique, le spectacle est grosso-modo identique. Malgré quelques spécificités régionales ou locales - fonction des ressources naturelles et des intérêts capitalistes en présence – le scénario est clair : à travers un pouvoir despotique, largement soutenu et alimenté par les institutions financières internationales (IFI), les transnationales et les États capitalistes au service de ces dernières, une minorité d’individus s’accapare les richesses, laissant la majorité de la population dans une grande misère.
A l’image des Ben Ali, Moubarak ou Khadafi, cette oligarchie est installée au Togo sous couvert d’Eyadema père et fils ; au Gabon avec Omar puis Ali Bongo depuis 1979 ; en Guinée équatoriale ou en Angola, dirigées respectivement par Théodore Obiang Nguema et José Eduardo Dos Santos depuis 1979 ; au Cameroun où règne Paul Biya depuis 29 ans ; au Burkina Faso où Blaise Compaoré détient le pouvoir depuis l’assassinat de Thomas Sankara en 1987 ; au Sénégal avec Wade au pouvoir depuis 2000 et qui cherche aujourd’hui à imposer son fils Karim...
Les fortunes de chacun de ces dictateurs sont à la hauteur du dépouillement de leur peuple. Mais le vent tourne et il emporte avec lui un mot d’ordre qui fait aujourd’hui écho dans le monde entier : « Dégage !  ».

FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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 : recettes miracles pour développement paradisiaque... Dégage !

Depuis les années 80, au nom d’un soi-disant développement et d’une stabilité financière internationale, le FMI intervient dans les politiques économiques et sociales des pays dits « pauvres ». Les plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
(PAS) avec pour clé de voûte : privatisations et endettement, transforment en 50 ans le continent africain en un camp de redressement très strict dévoué à la cause néolibérale [1]. Résultats sur mesure : boulimie des dirigeants et famine pour les peuples. La supercherie touche à sa fin, les révoltes actuelles répondent à ces politiques meurtrières et imposent la chute des bourreaux. Les jeunes, acteurs prédominants de ces évènements, sont les premières victimes et ne souhaitent plus que leur avenir soit hypothéqué. Chômage, exploitation, vie chère, etc, font partie de la liste des maux insupportables qui doivent être balayés.
Ainsi l’exemple tunisien éclaire largement sur le détournement des ressources financières pourtant disponibles pour faire face à l’urgence sociale. Mustapha Nabli ex-haut fonctionnaire de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, ex-ministre des finances de Ben Ali et actuel gouverneur de la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. de Tunisie a déclaré son intention d’affecter 577 millions d’euros du budget de l’État au remboursement du service de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique extérieure pour l’année 2011 [2]. Plus largement en 2008, les pays dits « en développement » ont remboursé 27,6 milliards de dollars de plus que ce qu’ils ont reçu en prêts extérieurs. Entre 1985 à 2008, cette somme atteint 774 milliards de dollars.
Si l’on regarde du côté des fortunes personnelles de ces despotes, celle de Ben Ali est estimée à près de 5 milliards de dollars, tandis que celle de la famille Kadhafi s’établirait à environ 87 milliards d’euros [3].
Autant de richesse confisquée aux peuples dont les droits et l’accès aux services publics de base se réduisent comme peau de chagrin.

Jasmin du sud, plein tube ! Jasmin du nord, tu dors !

L’appétit financier, la corruption, l’oligarchie... ne sont pas des maux réservés aux populations des pays du sud. De multiples exemples attestent de l’appétit gargantuesque des oligarques nordiques.
Des frais de bouche aux salaires en passant par les moyens et frais de transport, tout montre l’opulence décomplexée de ces soi-disant « démocrates »...
Sans doute insuffisant pour leurs larges bourses et celles de leurs amis, et bien inspiré par leurs camarades dictateurs des pays du sud, les « démocrapules » de tout bord ont décidé que le temps des crises serait une véritable aubaine.
La recette est simple, efficace et vieille comme un dictateur africain : devant l’endettement public (largement causé par la faible taxation des grandes entreprises, des grosses fortunes et le sauvetage des banques... mais il ne faut pas le dire) la population se serrera la ceinture (ce qui veut dire le démantèlement des services publics, la casse du droit des travailleurs, ...mais il ne faut pas le dire non plus). En trois mots : dictature des créanciers !
Dès 2008 des « plans de sauvetage » ou « plans d’austérité » (c’est selon) sont apparus en Europe remettant l’ami FMI en selle. Après la Hongrie, l’Ukraine, la Grèce, la Roumanie, l’Islande et l’Angleterre... à qui le tour ? Pas de panique, il y en aura pour tout le monde. Au menu : gel des salaires des fonctionnaires et des retraites, hausse de la TVA, réduction drastique des budgets sociaux...
De l’autre côté de l’Atlantique aux États-Unis, berceau de la crise financière, le tableau n’est pas plus brillant. Juste avant la crise, les 10% des familles les plus riches concentraient 50% des revenus, mais la sacro-sainte consommation était maintenue grâce à un endettement des ménages atteignant 120% en 2008. Depuis 2006, avec l’éclatement de la bulle spéculative sur le marché de l’immobilier, 14,4 millions de maisons ont été saisies par les créanciers [4]...

En somme, la crise et la dette des pays du nord est le prétexte parfait pour renforcer l’accaparement des richesses par une minorité... Mais attention, ceux qui le font : ils ont été dé-mo-cra-ti-que-ment élus et DSK, qui planifie et coordonne du haut de son FMI, est socialiste. Alors pas de doute c’est pour le bien de tous. Pillez-nous, appauvrissez-nous, exploitez-nous... c’est bon !

Dictateurs physiques et financiers : dégagez !

Il est donc grand temps que cela sente le jasmin au nord et au sud de la planète. Que le bas peuple s’en gargarise, s’en désodorise, s’en autorise matin, midi et soir.
A chacun sa méthode, les résistances et alternatives foisonnent. Du slogan altermondialiste à une réalité palpable : la Tunisie a démontré que le changement est possible !
De la crise à lutte il n’y a qu’un pas. « Lorsque l’on nous parle aujourd’hui de crise économique, on oublie de nous dire que la crise n’est pas venue de façon subite, la crise existe de tout temps et elle ira en s’aggravant chaque fois que les masses populaires seront de plus en plus conscientes de leur droit face aux exploiteurs. Il y a crise aujourd’hui parce que les masses refusent que les richesses soient concentrées entre les mains de quelques individus ; Il y a crise parce que quelques individus déposent dans des banques à l’étranger des sommes colossales (...) ; Il y a crise parce que face à ces richesses individuelles que l’on peut nommer, les masses populaires refusent de vivre dans les ghettos, dans les bas quartiers (...) Il y a donc lutte et l’exacerbation de cette lutte amène les tenants du pouvoir financier à s’inquiéter. » [5]




Notes

[1Expression emprunté à Damien Millet, lire sur les PAS en Afrique http://www.cadtm.org/L-Afrique-muselee

[5Discours prononcé par Thomas Sankara à la vingt-cinquième Conférence au sommet des pays membres de l’OUA en 1987 à Addis-Abeba.

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