Série : 1944-2021, 77 ans d’intervention de la Banque mondiale et du FMI (Partie 29)

Les divagations de la Banque mondiale concernant le nombre de pauvres sur la planète

6 avril par Eric Toussaint


(CC - Flickr - Chris Hoare)

Les estimations du nombre de pauvres à l’échelle de la planète présentées par la Banque mondiale ne sont pas fiables. Cet article le montre.


En 2008, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
a reconnu avoir fait des erreurs importantes dans ses calculs concernant la situation mondiale de la pauvreté. Tout en affirmant que « les estimations de la pauvreté établies par la Banque mondiale s’améliorent grâce à des données plus fiables sur le coût de la vie », l’institution avait découvert que « 400 millions de personnes de plus que l’on ne pensait précédemment vivent dans la pauvreté » [1]. C’était l’équivalent de plus de la moitié de la population de l’Afrique subsaharienne à l’époque !

Cela reflète le manque de fiabilité des statistiques publiées par la Banque mondiale, statistiques qui servent surtout à cautionner les politiques néolibérales dictées ou imposées à travers le monde par ses propres experts [2].

Selon son communiqué de 2008, « 1,4 milliard de personnes vivant dans le monde en développement (1 personne sur 4) subsistait avec moins de 1,25 dollar par jour en 2005 », alors que les estimations précédentes tournaient autour de 1 milliard de personnes.

Pourtant, la Banque mondiale ne manquait pas de se réjouir car ce qui compte pour elle, ce n’est pas le nombre de pauvres, mais la proportion de personnes pauvres. Pourquoi ? Parce qu’avec la démographie mondiale en progression, ce chiffre permet plus facilement de faire illusion. Si, par exemple, le nombre de personnes pauvres stagne, la proportion de pauvres baisse mécaniquement au fil des ans. Voilà pourquoi l’objectif dit « du millénaire » était de réduire de moitié, entre 1990 et 2015, la proportion de la population dont le revenu est inférieur à 1,25 dollar par jour. Il ne s’agissait pas de réduire le nombre de pauvres en chiffres absolus.

Mais avec les énormes erreurs de la Banque mondiale dans ses calculs sur la pauvreté, c’est tout l’édifice des politiques internationales contre la pauvreté qui s’écroulait. Les politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
(réduction des budgets sociaux, recouvrement des coûts dans les secteurs de la santé et de l’éducation, agriculture tournée vers l’exportation et réduction des cultures vivrières Vivrières Vivrières (cultures)

Cultures destinées à l’alimentation des populations locales (mil, manioc, etc.), à l’opposé des cultures destinées à l’exportation (café, cacao, thé, arachide, sucre, etc.).
, abandon de la souveraineté alimentaire, etc.), imposées par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale depuis le début des années 1980, ont détérioré les conditions de vie de centaines de millions de personnes dans le monde. Les critiques envers la Banque mondiale n’ont pas manqué à ce propos. Ainsi Thomas Pogge, professeur à l’université Columbia, écrivait en 2008 : « Les méthodes de calcul de la Banque mondiale sont extrêmement douteuses. Il y a des raisons de penser qu’avec une méthode plus plausible, on observerait une tendance plus négative et une pauvreté beaucoup plus étendue. (…) Tant que la méthode actuelle de la Banque mondiale et les données qui se basent sur elle conserveront leur monopole dans les organisations internationales et dans la recherche universitaire sur la pauvreté, on ne pourra pas prétendre prendre ce problème réellement au sérieux. » [3]

Le peu de sérieux des calculs de la Banque mondiale apparaît très clairement dans cette déclaration, de Martin Ravallion, un des principaux auteurs de la Banque sur la question de la pauvreté : « Les estimations les plus récentes de la pauvreté ont été établies à partir des enquêtes réalisées auprès de 675 ménages dans 116 pays en développement, représentant 96 % du monde en développement, » explique-t-il [4]. Comment peut-on oser prétendre publier des chiffres fiables concernant la situation de plusieurs milliards de personnes sur la base d’une enquête se limitant à 675 ménages ? Quel aveu de manque de sérieux ! Le même auteur reconnaît également qu’au début des années 1990, la Banque mondiale se limitait à des enquêtes menées dans seulement 22 pays.

En 2010, la banque mondiale a reconnu que pour calculer le nombre de pauvres à l’échelle de la planète elle se basait uniquement sur un échantillon de 675 ménages répartis dans 116 pays en développement

Sur le ton de la diplomatie, le même Martin Ravallion écrivait « De nouvelles données importantes ont révélé que le coût de la vie dans les pays en développement est plus élevé que nous ne le pensions, ce qui explique l’ampleur inégalée à ce jour des modifications apportées aux chiffres relatifs à la pauvreté dans le cadre de la dernière révision… » [5].

Comme je l’ai montré dans le texte « La Banque mondiale n’a pas vu venir le printemps arabe et préconise la poursuite des politiques qui ont produit les soulèvements populaires », la BM a présenté une analyse complètement fausse de la pauvreté et des inégalités dans la région arabe. Pour ce faire elle s’est fondée sur les statistiques publiées par des organismes nationaux officiels qui sont aux ordres des régimes autoritaires de la région.

Par ailleurs, au moment où ces lignes sont écrites, la Banque mondiale estime qu’une personne ne vit pas dans l’extrême pauvreté si, résidant dans un pays en développement, elle dispose pour vivre de plus de 1,9 dollar par jour. C’est évidemment tout à fait discutable. Cela fixe très bas le revenu quotidien qui permet de déterminer si une personne vit en dessous du seuil de pauvreté extrême. En conclusion ce montant de 1,9 dollar par jour ne constitue pas un indicateur fiable et les méthodes pour extrapoler à l’échelle de la planète le nombre de pauvres ne sont pas sérieuses.

La Banque mondiale avoue que la lutte contre la pauvreté enregistre sa pire régression en 25 ans

La Banque mondiale estime qu’une personne résidant dans une pays en développement ne vit pas dans l’extrême pauvreté si elle dispose de plus de 1,9 dollar par jour

À noter que dans ces récentes publications, la Banque mondiale annonce qu’en conséquence de la crise liée au coronavirus, plus de 100 millions d’êtres humains vont en 2020-2021 augmenter les rangs des victimes de l’extrême pauvreté. Dans un rapport publié en 2020, la Banque mondiale écrit : « la lutte contre la pauvreté enregistre sa pire régression en 25 ans. En 2020, le taux mondial d’extrême pauvreté devrait augmenter pour la première fois en plus de vingt ans, du fait de la pandémie de coronavirus ». Dans le même article, les auteurs de la Banque ajoutent : « le changement climatique pourrait entraîner de 68 à 135 millions de personnes dans la pauvreté à l’horizon 2030 » [6].

Ces estimations qui sont à prendre avec des pincettes vu les méthodes de calcul de la Banque indiquent néanmoins une évolution dramatique qui demande des solutions radicales et urgentes en faveur des droits humains.



  1. L’ABC de la Banque mondiale
  2. L’ABC du Fonds monétaire international (FMI) 
  3. Autour de la fondation des institutions de Bretton Woods
  4. La Banque mondiale au service des puissants dans un climat de chasse aux sorcières
  5. Conflits entre l’ONU et le tandem Banque mondiale/FMI des origines aux années 1970
  6. SUNFED versus Banque mondiale
  7. Pourquoi le Plan Marshall ?
  8. Pourquoi l’annulation de la dette allemande de 1953 n’est pas reproductible pour la Grèce et les Pays en développement
  9. Leadership des États-Unis sur la Banque mondiale
  10. Le soutien de la Banque mondiale et du FMI aux dictatures
  11. Banque mondiale et Philippines
  12. Le soutien de la Banque mondiale à la dictature en Turquie (1980-1983)
  13. La Banque mondiale et le FMI en Indonésie : une intervention emblématique
  14. Les mensonges théoriques de la Banque mondiale
  15. La Corée du Sud et le miracle démasqué
  16. Le piège de l’endettement
  17. La Banque mondiale voyait venir la crise de la dette
  18. La crise de la dette mexicaine et la Banque mondiale
  19. Banque mondiale et FMI : huissiers des créanciers
  20. Les présidents Barber Conable et Lewis Preston (1986-1995)
  21. L’opération de séduction de James Wolfensohn (1995-2005)
  22. La Commission Meltzer sur les IFI au Congrès des États-Unis en 2000
  23. Les comptes de la Banque mondiale
  24. De Wolfowitz (2005-2007) à David Malpass (2019-...) : les hommes du président des États-Unis restent à la tête de la Banque mondiale
  25. Le FMI et la Banque mondiale au temps du coronavirus : La quête ratée d’une nouvelle image
  26. Banque mondiale et FMI : 76 ans, ça suffit ! Abolition !
  27. La Banque mondiale, le FMI et les droits humains
  28. La Banque mondiale n’a pas vu venir le printemps arabe et préconise la poursuite des politiques qui ont produit les soulèvements populaires
  29. Les divagations de la Banque mondiale concernant le nombre de pauvres sur la planète

Notes

[1Banque mondiale, « Estimations de la pauvreté dans le monde en développement (mise à jour) » https://www.banquemondiale.org/fr/news/feature/2010/02/17/estimates-of-poverty-in-the-developing-world-updated consulté le 28 février 2021

[2Damien Millet et Éric Toussaint, « Carte blanche : La Banque mondiale découvre 400 millions de pauvres en plus », publié par le quotidien Le Soir, publiée le 13 septembre 2008,
https://plus.lesoir.be/art/carte-blanche-la-banque-mondiale-decouvre-400_t-20080913-00HX62.html consulté le 28 février 2021

[3Voir pour une analyse d’ensemble : Thomas Pogge, Politics as Usual : What Lies behind the Pro-Poor Rhetoric, Cambridge, Polity Press, 2010.

[4Martin Ravallion, directeur du Groupe de recherche sur le développement économique à la Banque mondiale dans Banque mondiale, « Estimations de la pauvreté dans le monde en développement (mise à jour) » https://www.banquemondiale.org/fr/news/feature/2010/02/17/estimates-of-poverty-in-the-developing-world-updated déjà cité

[5Martin Ravallion, directeur du Groupe de recherche sur le développement économique à la Banque mondiale, in https://www.banquemondiale.org/fr/news/feature/2010/02/17/estimates-of-poverty-in-the-developing-world-updated déjà cité

[6Banque mondiale, « Pauvreté », https://www.banquemondiale.org/fr/topic/poverty/overview consulté le 28 février 2021

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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