Les OMD vont-ils offrir un monde meilleur ?

8 janvier 2011 par Damien Millet , Hugo Combe


En septembre 2000, les États membres de l’ONU prennent un pari de taille : ils s’engagent, individuellement et collectivement à réaliser, en quinze ans, huit objectifs pour réduire la pauvreté dans le monde. Des objectifs très controversés : tandis que certaines organisations nternationales n’y voient qu’une demi-victoire, le mouvement altermondialiste, quant à lui, remet vivement en question le bien-fondé même des OMD et va jusqu’à crier au scandale.

« Ces objectifs sont timides, frileux, modestes et inadaptés ! »

Point de vue de Damien Millet, porte-parole et ancien président de la section française du Comité pour l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers-monde, interview d’Hugo Combe.

Hugo Combe : Le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde (CADTM) semble extrêmement
critique à l’égard des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). Pourquoi ?

Damien Millet : Nos critiques des OMD sont du même ordre que celles que nous formulons sur
la logique économique mondiale1. Le problème majeur est que l’on ne se donne pas les moyens
d’atteindre ces objectifs alors même qu’ils existent. Par exemple, avec ou sans OMD, les pays du
nord avaient déjà décidé dès 1970 de reverser 0,7 % de leur revenu national brut à l’Aide publique
au développement. Or en 2008, seulement cinq d’entre eux ont respecté cet engagement : la
Suède, les Pays-Bas, le Luxembourg, la Norvège et le Danemark. À quoi bon se fixer des objectifs
du millénaire pour le développement dans ce contexte ? Cela nous paraît très hypocrite : on fait
croire que le problème est traité alors qu’il ne l’est pas puisque les pays riches n’ont aucun compte
à rendre pendant quinze ans. De plus, on essaie de nous convaincre que l’on peut remédier à la
pauvreté sans changer le système économique mondial, alors que ce dernier en est la principale
cause.

Ne vaut-il quand même pas mieux de tels objectifs que rien ?

D. M. : A priori, nous n’avons rien à redire sur les huit objectifs, en particulier les sept premiers.
Mais si l’on y regarde de plus près, on est en droit de se poser des questions sur la manière dont
ils ont été élaborés et sur les indicateurs choisis. Par exemple, le premier objectif vise à réduire de
moitié la pauvreté dans le monde. D’abord, pourquoi réduire de moitié la pauvreté et pas
simplement la supprimer ? Ensuite, on voit qu’il s’agit de réduire la proportion de personnes
pauvres de moitié, mais pas leur nombre absolu. Or, compte tenu de l’évolution démographique
mondiale, si le nombre de pauvres reste le même, la proportion diminuera d’elle-même. Et pour
être sûr d’obtenir des résultats satisfaisants, on a pris comme données de référence celles de 1990
alors que les objectifs ont été fixés en 2000. C’est aberrant.
Mais le plus grave réside dans le huitième objectif qui prévoit de « poursuivre la mise en place
d’un système commercial et financier multilatéral ouvert, réglementé, prévisible et non
discriminatoire ». Il s’agit là d’appliquer au monde entier l’ouverture à la concurrence sans rien
toucher aux règles économiques injustes qui gouvernent le monde. La vraie question qu’il aurait
fallu se poser est : «  Quel modèle économique pour lutter contre la pauvreté ? ».

Le CADTM critique violemment les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) et
de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. Selon vous, quels rôles pourraient-ils jouer dans la lutte contre la
pauvreté ?

D. M. : Aucun. À mon avis, on devrait supprimer ces institutions. Elles ne font qu’organiser le
monde à l’avantage des grandes puissances, en appauvrissant les plus pauvres par des mesures
coercitives. L’un des problèmes, avec les OMD, est qu’à l’inverse des mesures dictées par ces
deux institutions, ils n’ont pas de valeur contraignante. Certes, l’ONU produit un grand nombre
de rapports souvent très intéressants sur la nature des problèmes et leurs solutions éventuelles,
que ce soit via l’Organisation internationale du travail OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
(OIT), l’Organisation pour l’alimentation et
l’agriculture (FAO pour Food and agriculture organization) ou l’Unesco. Mais elle ne donne que des
recommandations. À l’inverse, le FMI et la Banque mondiale imposent aux pays pauvres des
mesures qui les appauvrissent ; l’augmentation de leur dette les empêche de mettre en œuvre des
politiques en faveur de l’éducation, de la santé...

Pensez-vous que les objectifs ont une chance d’être quand même atteints ?

D. M. : Absolument pas. Personne n’est prêt à dégager les moyens pour aboutir à un quelconque
résultat. Bien sûr, certains efforts ont été consentis, mais les sommes dégagées sont minimes. Or,
supprimer la pauvreté dans le monde, ce n’est pas de la charité, c’est de la justice et les milliards
dont on a besoin existent. Par exemple, une étude réalisée par la Banque mondiale en 1998 a
montré que 80 milliards de dollars supplémentaires par an pendant dix ans, soit 800 milliards,
permettraient d’assurer à la totalité de la population mondiale l’accès aux services sociaux
essentiels : eau potable, soins de santé de base avec un système sanitaire, éducation primaire pour
tous. Si l’on compare cette somme avec le patrimoine des 1 125 milliardaires et multimilliardaires
de la planète, on voit qu’il y a des moyens d’action. Le CADTM propose un impôt exceptionnel
sur la fortune des milliardaires pour résoudre une bonne partie des problèmes de l’humanité.
Mais que faire sans plan d’action, sans agenda contraignant, sans sanction pour les pays riches ?
Rien. Non seulement ces objectifs sont frileux, timides, modestes et inadaptés, mais en plus ils ne
seront pas réalisés.

L’opinion du CADTM est-elle écoutée, partagée, suivie ?

D. M. : Il y a deux catégories d’ONG, les radicales et les réformistes. Les réformistes considèrent
que même si les choses ne sont pas faites comme il faudrait, il faut réussir à en tirer ce qu’il y a de
positif, ce qui va dans le bon sens. Celles-ci participent donc à la mise en œuvre des OMD et font
ce qu’elles peuvent pour que des résultats soient obtenus. Les ONG radicales, à l’inverse, refusent
le compromis et ne peuvent pas se satisfaire d’un entre-deux médiocre. Le CADTM fait partie de
la seconde catégorie. Notre position est largement partagée, notamment dans le mouvement
altermondialiste. Je pense par exemple à ATTAC, à Survie, au réseau Jubilé Sud... Cela
représente tout de même du monde, mais apparemment pas encore assez pour inverser le rapport
de force.




Damien Millet et Éric Toussaint, 60 questions, 60 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale, éd. CADTM, 2008

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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