Le patriarcat au centre des migrations : Une analyse structurelle et imbricationniste

8 juillet par Jules Falquet


Photo : Katie Moum, Unsplash

Trop d’analyses de la mondialisation restent [...] encore affaiblies par un profond biais androcentrique — c’est-à-dire qu’elles sont focalisées sur les êtres humains de sexe masculin, leurs centres d’intérêts et les relations qu’ils établissent entre eux (Mathieu, 1991). Fort heureusement, dès les années 1990, au croisement de la sociologie, de la sociologie du travail, des sciences politiques et de l’économie, différents travaux féministes, souvent en lien étroit avec les mouvements sociaux, ont proposé des perspectives alternatives. […] Je propose dans ce court article de lire ensemble l’évolution des opportunités néolibérales de « travail » pour les femmes et les hommes non-privilégié-e-s par la race-nationalité et/ou la classe, en pensant dialectiquement ce que j’ai appelé la « paire fatale » des « hommes en armes » et des « femmes de services » [1].


Extraits sélectionnés par Camille Bruneau, CADTM Belgique, du texte de Jules Falquet, sociologue et enseignante-chercheuse à l’Université de Paris « Ce que le genre fait à l’analyse de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
néolibérale : L’ombre portée des systèmes militaro-industriels sur les ‘‘femmes globales’’ », Regards croisés sur l’économie, « Peut-on faire l’économie du genre ? », 2014, n°15, pp 341 – 355.

 Les « femmes de services », nouvelles « femmes globales »

Dès la fin des années 1980, les théoriciennes féministes approfondissent leur critique de la séparation arbitraire entre activités dites « productives » et « reproductives », remettant sérieusement en cause la discipline économique et le « grand récit » dominant de l’histoire du capitalisme. Maria Mies propose de reconsidérer le poids des rapports patriarcaux dans l’accumulation à l’échelle mondiale (1986), tandis que Marilyn Waring conteste les logiques mêmes de la comptabilité internationale, de la mesure du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
et de la croissance (1988). En 1991, Saskia Sassen est l’une des premières à analyser le nouveau phénomène de la « globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
 », en étudiant les Global Cities où les couples engagés à plein temps dans les activités de la haute finance par exemple et donc « sans épouse », « externalisent » de nombreuses tâches « reproductives » vers une main-d’œuvre bon marché, principalement constituée de femmes, souvent migrantes.


La mondialisation néolibérale : des effets délétères pour les femmes ?

Les nouvelles modalités du travail requièrent des « qualités typiquement féminines » : acceptation du temps partiel et infiniment extensible à la fois, polyvalence et implication « totale », notamment émotionnelle, qui dessinent des formes de servilité normalisées et généralisées

À la fin des années 1990, de nombreuses études sur l’impact des plans d’ajustement structurels révèlent que la crise économique, la montée du chômage et le creusement des inégalités ont particulièrement affecté et appauvri les femmes, tant dans l’absolu que par rapport aux hommes (en français : Hirata et Le Doaré, 1998 ; Wichterich, 1999, ATTAC, 2002, Bisilliat, 2003). Après avoir montré comment le Welfare state Welfare State La terminologie Welfare State remonte à 1942. Il s’agit d’un jeu de mot qui opposait le Welfare State au Warfare State (état de guerre). Sir William Beveridge écrira deux rapports pour le gouvernement conservateur, dont le dernier, publié en 1944, est intitulé : Le plein emploi dans une société de liberté. Il y reprend des idées de l’économiste John Maynard Keynes pour lutter contre la pauvreté, le chômage, etc. Dans l’immédiat après-guerre, avec la montée des Travaillistes, l’expression Welfare State s’applique à un ensemble de mesures économiques (nationalisations, planification indicative) et à un ensemble de réformes sociales. Au cours des années 1950, l’acceptation de ce terme se réduira aux aspects plus strictement sociaux. Le terme anglais Welfare State est actuellement traduit en français par Etat-providence, ce qui laisse entendre que les droits sociaux « tombent du ciel » sur des citoyens « passifs » et « déresponsabilisés ». Il ne faut pas confondre l’acceptation britannique et européenne du Welfare State avec celle, américaine, qui fait référence à l’assistance sociale. avait partiellement libéré les femmes du « patriarcat privé » […] Silvia Walby (1990) souligne que l’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
conduit à une re-familialisation de nombreuses tâches et place les femmes dans la dépendance d’un nouveau « patriarcat privé », en leur faisant jouer sans vergogne le rôle d’« amortisseuses » de la crise (1997). Une équipe autour d’Eleonore Kofmann (2001) a mis
en évidence que […] les transformations des politiques sociales en Europe avaient été accompagnées de politiques plus ou moins décidées d’importation de main-d’œuvre féminine de pays du Sud global pour assurer les tâches que l’État abandonnait, alors que beaucoup d’hommes refusent obstinément de les réaliser et que les femmes ne parviennent plus guère à les « concilier » avec le reste — les Accords de Lisbonne exigeant qu’au moins 60 % des femmes de l’OCDE OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
Créée en 1960 et basée au Château de la Muette à Paris, l’OCDE regroupe les quinze membres de l’Union européenne auxquels s’ajoutent la Suisse, la Norvège, l’Islande ; en Amérique du Nord, les États-Unis et le Canada ; en Asie-Pacifique, le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Entre 1994 et 1996, trois pays du Tiers-Monde ont fait leur entrée : la Turquie, candidate à entrer également dans l’Union européenne ; le Mexique qui forme l’ALENA avec ses deux voisins du Nord ; la Corée du Sud. Depuis 1995, se sont ajoutés trois pays de l’ex-bloc soviétique : la République tchèque, la Pologne et la Hongrie. En 2000, la République slovaque est devenue le trentième membre.

Liste des pays membres de l’OCDE par ordre alphabétique : Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Corée du Sud, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Japon, Luxembourg, Mexique, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République slovaque, République tchèque, Royaume-Uni, Suède, Suisse, Turquie.
Site :
entrent sur le marché du travail.


Le capitalisme néolibéral, allié des femmes ?

Au fil des recherches, un constat s’impose : au Sud comme au Nord, la mondialisation a poussé de nombreuses femmes sur le marché du travail […] — souvent du fait de la destruction de leurs modes d’existence antérieurs. D’aucun·es s’en sont réjoui·es, estimant que l’accès des femmes au travail salarié permettait leur autonomisation économique, clé d’une plus grande égalité de sexes.

Nancy Fraser (2013) a […] suggéré qu’il existait une certaine convergence d’intérêts entre une partie du mouvement féministe et le capitalisme — soit que le marché, avant tout assoiffé de main-d’œuvre se montre aveugle aux préjugés sociaux, soit que son intérêt bien compris le pousse à recruter préférentiellement une main-d’œuvre féminine. Pourtant, la mise au travail des femmes est loin d’être systématiquement positive. En effet, le démantèlement systématique des lois du travail les touche particulièrement — d’autant que la majorité était déjà concentrée dans des secteurs d’activité dévalorisés et mal protégés : les réformes néolibérales les précarisent et flexibilisent plus encore (Talahite, 2010). De plus, les nouvelles modalités du travail requièrent des « qualités typiquement féminines » acceptation du temps partiel et infiniment extensible à la fois, polyvalence et implication « totale », notamment émotionnelle), qui dessinent des formes de servilité normalisées et généralisées. Ainsi, seule une fraction des femmes accède à de « bons » emplois, proches des standards de l’emploi masculin et on assiste à une dualisation croissante de l’emploi féminin (Sassen, 2010 ; Kergoat, 2012). C’est pourquoi l’analyse en termes de genre ne peut se passer d’une analyse simultanée en termes de classe et de « race », comme les féministes Noires du Combahee River Collective ont été les premières à l’affirmer dès 1979. J’ai moi-même tenté de montrer avec le concept des « vases communicants » (2014), qu’obtenir des avancées « pour les femmes », n’avait aucun intérêt si c’était pour faire subir des reculs aux prolétaires ou aux personnes racisées (dont de surcroît la moitié sont des femmes). Cela semble pourtant être la stratégie de l’OCDE : légitimer la mondialisation par l’idée de progrès en termes d’égalité des sexes.


« Nouveaux » emplois féminins et migrations

Au tournant des années 2000, Barbara Ehrenreich et Arlie Russel Hochschild mettent en évidence trois figures de la nouvelle « femme globale » : les nounous, les bonnes et les travailleuses du sexe (2003). Si jadis, il s’agissait déjà de « provinciales » migrantes, beaucoup sont aujourd’hui des migrantes internationales, souvent « postcoloniales » (Moujoud et Falquet, 2010). Nounous et bonnes, mais aussi aides-soignantes pour les malades et les personnes âgées (chaque fois plus nombreuses et moins prises en charge par les pouvoirs publics), sont devenues essentielles dans un véritable processus d’internationalisation de la reproduction sociale. [...] Les travaux de Nakano Glenn (2009 [1992]), en insistant sur la manière dont, aux États-Unis, certains secteurs sociaux ont été historiquement forcés à dispenser du care (les esclaves, les femmes, les femmes esclaves puis les femmes racisées et migrantes), ouvrent une perspective plus crue sur les contraintes qui se développent aujourd’hui pour obliger certain-e-s à se charger des autres, à bas prix de surcroît. Parmi ces contraintes, les plus frappantes sont les réformes législatives extrêmement restrictives dans le domaine du travail, mais aussi des migrations. Pour la plupart des femmes non privilégiées, les options migratoires et de « carrière » se réduisent à suivre-rejoindre-trouver rapidement dans la région d’arrivée un mari, s’inscrire dans des programmes officiels d’importation de main-d’œuvre de « service », ou s’insérer dans le domaine du « travail du sexe » pour faire face aux coûts exorbitants de la migration illégalisée. […] J’ai proposé de les regrouper dans la catégorie de « femmes de services », en montrant comment leur croissance allait de pair avec la multiplication des « hommes en armes », suggérant que leur développement dialectique constituait l’un des paradigmes de la mondialisation néolibérale (Falquet, 2006).

 Les « hommes en armes », la guerre et la croissance néolibérale

Regardons donc maintenant du côté de ces « hommes en armes », à savoir les soldats, mercenaires, guerrilleros ou terroristes, policiers, membres de gangs ou d’organisations criminelles, gardiens de prison ou vigiles, entre autres — qui exercent dans le secteur public, semi-public, privé ou illégal.


Un état de guerre et de contrôle généralisé

Comme à l’époque de la première mondialisation, qui débouche sur la Première Guerre mondiale […], on assiste aujourd’hui à une compétition internationale féroce et militarisée pour s’attribuer les ressources, les marchés et le contrôle des forces productives. […] Le nouveau cadre général de cette compétition est la guerre « anti-terroriste » menée par les principales puissances néolibérales contre différents pays du Sud global. À très grands traits, elle se décline en guerres ouvertes dans différents pays moyenorientaux, en interventions militaro-humanitaires sur le continent africain notamment (Federici, 2001), en guerre contre la migration « illégale » dans les pays de l’OCDE et en « guerre contre la drogue » sur le continent latino-américain. […] Analyser le contrôle sécuritaire, la militarisation et l’état de guerre généralisée que nous traversons, dans une perspective de genre, est particulièrement révélateur. Ainsi, les « droits des femmes » sont de plus en plus souvent invoqués comme justification des interventions (Delphy, 2002 ; Eisenstein, 2010). Pourtant dans presque tous les cas, les violences contre les femmes provoquées par ces guerres sont considérables […] et plus généralement de destruction du système économique et social, appauvrissant drastiquement les femmes. […] Le renforcement du complexe carcéro-industriel employant et enfermant des millions de personnes, ainsi que de camps destinés à contenir la migration, est également notable.


Les complexes militaro-industriels et la militarisation, clés de l’économie néolibérale

Dès les années 1980, émergent deux lignes d’analyses féministes du militarisme global. […] Cynthia Enloe (1989, 2000) a signalé notamment les liens entre l’implantation de bases militaires états-uniennes et le développement de la prostitution, puis du tourisme sexuel en Asie —ce qui permet de replacer dans une perspective historique la croissance du « travail du sexe » que d’aucun-e-s présentent parfois un peu vite comme une simple alternative « naturelle » et fort rémunératrice pour les femmes pauvres. De nombreux États du Sud, encouragés à développer le tourisme et vivant en partie des envois d’argent des migrant·es, sont poussés à fermer les yeux. […]

L’organisation du travail des industries de l’armement exacerbe la division sexuelle du travail : aux jeunes femmes prolétaires et du Sud, les emplois précaires dans les usines d’assemblage, aux hommes de classe moyenne les emplois d’ingénieurs stables et bien rémunérés

Pour sa part [...] la sociologue française Andrée Michel (2013 [1985]) [...] montre que l’organisation du travail des industries de l’armement […] exacerbe la division sexuelle (mais aussi « raciale » et sociale) du travail : aux jeunes femmes prolétaires et du Sud, les emplois précaires dans les usines d’assemblage, notamment électroniques, aux hommes de classe moyenne les emplois d’ingénieurs stables et bien rémunérés ou de développeurs informatiques de la Silicon Valley. Ensuite, une part considérable des fonds publics pour la recherche est mise au service des SMI (systèmes militaro-industriels), au détriment de secteurs comme la santé et l’éducation. […]

Michel souligne également combien la vente d’armes enrichit les cinq membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU tandis que l’achat de ces mêmes armes creuse la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
de nombreux pays du Sud —l’actuelle dette grecque étant notamment causée par la course aux armements face à la Turquie. Ce système nourrit l’apparition de toutes sortes de dictateurs en puissance, propagateurs de rhétoriques guerrières nationalistes ou ethnicistes dont les femmes sont souvent les premières à faire les frais. […]

Ainsi, les nombreux travaux menés dans une perspective de genre mais surtout d’imbrication des rapports sociaux, permettent une compréhension plus complète de la mondialisation. Ils interrogent avec insistance l’économie dominante et sa séparation arbitraire, idéologique, entre travail considéré comme productif et travail considéré comme reproductif. Ils soulignent que l’une des dynamiques centrales de la mondialisation néolibérale se joue autour de la réorganisation de la reproduction sociale tout autant que des systèmes militaro-industriels. Enfin, si l’on observe l’histoire longue, il est permis de penser que l’on assiste aujourd’hui à une nouvelle phase d’accumulation primitive (Federici, 2014 [2004]), grâce au durcissement simultané des rapports sociaux de sexe, de « race » et de classe.

Article extrait du magazine AVP - Les autres voix de la planète, « Dettes & migrations : Divisions internationales au service du capital » paru en mai 2021. Magazine disponible en consultation gratuite, à l’achat et en formule d’abonnement.




Notes

[12006, “Hommes en armes et femmes “de service” : tendances néolibérales dans l’évolution de la division sexuelle et internationale du travail”. Cahiers du Genre, Travail et mondialisation. Confrontations Nord/Sud, n° 40, pp 15-38.