Le PAS de Deauville fait chavirer l’économie et la souveraineté de la Tunisie

7 mars 2013 par Nadya B’CHIR


Naomi Klein a écrit : « à la suite d’un choc violent (révolution politique, guerre, catastrophe naturelle, assassinat politique, etc.), il s’agit à chaque fois de profiter du « choc » pour s’introduire et faire perdre à une entité ou un État sa souveraineté, son self-control, pour la placer sous un contrôle extérieur. »

Naomi Klein est journaliste, auteur et militante altermondialiste canadienne, qui a publié en 2007, son livre intitulé « La stratégie du choc », un ouvrage qui expose la théorie de l’utilisation délibérée de différents chocs (sociaux, économiques et politiques notamment) comme une sorte de brèche pour y faire passer des réformes économiques néolibérales majeures. Ces réformes ne pourraient donc pas être installées en temps normal. En revanche, l’un des économistes les plus influents en Amérique, Milton Friedman présente les choses autrement : sa méthode qualifiée de traitement de choc consiste à mettre le plein pouvoir d’un pays entre les mains de technocrates qui « en apparence » montrent une impartialité totale sur fond d’objectivité et qui défendraient avec acharnement le modèle de l’ultralibéralisme. Plus clairement, ces technocrates sont des hommes politiques portant la casquette de la neutralité et imposeraient, dans l’immédiat, à la suite d’une crise, un train de réformes économiques douloureuses.

Au-delà de l’aspect académique et théorique des deux théories séduisantes et accrocheuses en apparence, les idées avancées par Naomi Klein et Milton Friedman nous rappellent le fameux sommet du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. tenu à Deauville en mai 2011 et auquel la Tunisie avait pris part. Un sommet qui a donné naissance au Partenariat de Deauville signifiant d’« accompagner les changements historiques actuellement à l’œuvre dans plusieurs pays d’Afrique du Nord et au Moyen-Orient. »

Les objectifs du Partenariat ont été présentés sommairement à Deauville sous la présidence française, ce sera un an plus tard qu’ils seront étalés dans les détails au Camp David sous la présidence américaine. En parcourant le programme, il devient clair que l’assortiment de tous les domaines se référant à la politique économique d’un pays, en l’occurrence la Tunisie, sont touchés. Néanmoins, et c’est là que cela devient intéressant : il existe un chapelet de mesures relevant des réformes structurelles, donc faisant partie du PAS (Plan d’ajustement structurel Plan d'ajustement structurel En réaction à la crise de la dette, les pays riches ont confié au FMI et à la Banque mondiale la mission d’imposer une discipline financière stricte aux pays surendettés. Les programmes d’ajustement structurel ont pour but premier, selon le discours officiel, de rétablir les équilibres financiers. Pour y parvenir, le FMI et la Banque mondiale imposent l’ouverture de l’économie afin d’y attirer les capitaux. Le but pour les États du Sud qui appliquent les PAS est d’exporter plus et de dépenser moins, via deux séries de mesures. Les mesures de choc sont des mesures à effet immédiat : suppression des subventions aux biens et services de première nécessité, réduction des budgets sociaux et de la masse salariale de la fonction publique, dévaluation de la monnaie, taux d’intérêt élevés. Les mesures structurelles sont des réformes à plus long terme de l’économie : spécialisation dans quelques produits d’exportation (au détriment des cultures vivrières), libéralisation de l’économie via l’abandon du contrôle des mouvements de capitaux et la suppression du contrôle des changes, ouverture des marchés par la suppression des barrières douanières, privatisation des entreprises publiques, TVA généralisée et fiscalité préservant les revenus du capital. Les conséquences sont dramatiques pour les populations et les pays ayant appliqué ces programmes à la lettre connaissent à la fois des résultats économiques décevants et une misère galopante. ) dont la mise en place s’avère éreintante. Et pour cause, ces mesures impopulaires sont une sorte de pilule difficile à faire avaler au peuple.

Voyons tout cela de plus près. Le Partenariat de Deauville intègre un grand nombre d’acteurs, notamment les différents pays du G8, et indispensablement les IFI (Institutions financières internationales). Il faut souligner, à toute fin utile, que certains des membres du G8 sont davantage impliqués que d’autres, nous citons, à titre d’exemple, la France, la Grande-Bretagne et les États Unis d’Amérique. Ce groupe d’artisans du beau temps dans les pays arabes lésés par des années de dictature, ont mis donc en place une stratégie, dans le cadre du Partenariat de Deauville, dont le fondement est le fameux traitement de choc. Comment cela ?

D’abord, des moyens colossaux sont mis à disposition : plus de 80 milliards de dollars pour l’ensemble des pays arabes concernés et l’expertise des institutions et chancelleries toujours faisant partie du G8. L’objectif étant de garder sous contrôle les pays dits « du printemps arabe » et faire en sorte qu’ils ne quittent pas le périmètre brodé par le modèle de la démocratie de marché, un hybride sémantique qui peut être défini de manière simple par la privatisation donc le désengagement de l’État dans le sens économique de la chose, en contre-partie de la démocratie dans le sens politique de la chose. En résumé, les acteurs du Partenariat de Deauville se sont employés à esquisser les contours d’une stratégie gagnante… pour leurs propres comptes, bien entendu.

Il faut dire que les acteurs du G8 n’ont pas eu à chercher bien loin pour appliquer leur stratégie. Le pilier fondamental de cette dernière est la création d’une diversion dont la capacité est d’accaparer toute l’attention et l’énergie des composantes de la société civile ainsi que des deux sphères économiques et politiques sans oublier dans la foulée, le peuple tout court. La division dont il est question est celle entre laïcs et islamistes, entre conservateurs et modernistes. Le terrain était d’ores et déjà bien propice et cela conduit à la paralysie de toutes les forces vives creusant davantage la brèche pour y faire passer les réformes douloureuses envisagées. De ces dernières, nous citons un exemple tout frais : le ministère des Finances a entamé au cours du mois de février 2013, un prélèvement de l’ordre de 1% des salaires et revenus des personnes physiques, dont le revenu mensuel net dépasse 1700 dinars, sous forme de taxe. Il s’agit d’une taxe collectée au profit de la caisse générale de compensation qui rentre dans le cadre de la loi de finances 2013.

Un bémol, cependant : les conséquences de ces réformes entreprises depuis 2011, n’ont pas fait l’objet d’un débat national, la raison est bien simple : ce programme est placé sous la tutelle du Partenariat de Deauville, autrement dit, sous la tutelle de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
comme l’ont été les réformes mises en œuvre par le gouvernement de Béji Caïd Essebsi. D’ailleurs, sous la loupe de l’association ACET ayant élaboré une étude dans ce sens, les résultats ont prouvé clairement que ces réformes vont à l’encontre des intérêts de la majorité écrasante des Tunisiens. Mais encore, même raisonnement pour le gouvernement d’après les élections du 23 octobre, celui de Hamadi Jebali, la Banque mondiale a « soufflé » littéralement les réformes entreprises au cours de l’année 2012. Et, eu égard à la non inscription de ces dernières dans le programme d’Ennahdha, il y a bien lieu de conclure à ce qu’elles sont bel et bien l’œuvre de la BM régie par le Partenariat de Deauville.

Autre bémol : le rôle de l’ANC dans la signature de l’accord pour le statut avancé de la Tunisie avec l’Union européenne qui est toujours en cours de négociation ; un rôle complètement effacé et des députés nullement consultés. L’impact sera inévitablement tangible au niveau de la souveraineté du pays. Et en ces débuts de l’année 2013, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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graisse la patte aux gouvernants de la Tunisie pour faire passer un PAS s’établissant de même, et d’après les dires de Chedly Ayari, gouverneur de la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. de Tunisie, sous la chape du Partenariat de Deauville.
Le PAS du FMI, malgré l’étendue dangereusement douloureuse pour l’économie nationale, a échappé aux observations critiques des responsables officiels au sein des appareils de l’État. Toutefois, cela n’a pas été le cas de Chokri Belaïd qui a, quelques jours avant son assassinat, exprimé son refus d’un tel programme
En fait, Chokri Belaïd avait bien compris l’enjeu derrière le PAS du FMI, un enjeu désastreux pour l’économie tunisienne, impliquant, notamment, l’accroissement du déficit de la balance commerciale Balance commerciale
Balance des biens et services
La balance commerciale d’un pays mesure la différence entre ses ventes de marchandises (exportations) et ses achats (importations). Le résultat est le solde commercial (déficitaire ou excédentaire).
, et l’accroissement du déficit budgétaire, les prêts accordés par les IFI ne générant aucune ressource propre permettant leur remboursement.

De ce fait, les pertes à caractère économique sont et seront affligeantes, cela donne une image de l’enfer économique qui guette la Tunisie. Mais la perte la plus grave serait, incontestablement, celle de la souveraineté de l’État tunisien.