La mondialisation de Christophe Colomb, Vasco de Gama et Ferdinand de Magellan à aujourd’hui

14 décembre 2021 par Eric Toussaint


Columbus taking possession, by John Karst, 1876 (NYPL Library)

Dans cette étude, Éric Toussaint parcourt la période qui va du 15e au 21e siècle en mettant l’accent sur les effets dramatiques de la globalisation capitaliste.

Le début de la mondialisation/globalisation remonte aux conséquences du premier voyage de Christophe Colomb qui l’a amené en octobre 1492 à débarquer sur les rivages d’une île de la mer Caraïbe [1]. C’est le point de départ d’une intervention brutale et sanglante des puissances maritimes européennes dans l’histoire des peuples des Amériques, une région du monde qui, jusque là, était restée à l’écart de relations régulières avec l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Les conquistadors espagnols et leurs homologues portugais, britanniques, français, hollandais [2] ont conquis l’ensemble de ce qu’ils ont convenu d’appeler les Amériques [3] en provoquant la mort de la grande majorité de la population indigène afin d’exploiter au maximum les ressources naturelles (notamment l’or et l’argent) [4]. Simultanément, les puissances européennes sont parties à la conquête de l’Asie. Plus tard, elles ont complété leur domination par l’Australasie et enfin l’Afrique.


Le premier voyage de Christophe Colomb est le point de départ d’une intervention brutale et sanglante des puissances européennes dans l’histoire des peuples des « Amériques »

En 1500, juste au début de l’intervention brutale des Espagnols et des Portugais en Amérique centrale et du Sud, cette région comptait au moins 18 millions d’habitants (certains auteurs avancent des chiffres beaucoup plus élevés allant jusqu’à près de 100 millions [5]). Un siècle plus tard, il ne restait plus qu’environ 8 millions d’habitants (colons européens et premiers esclaves africains compris). Dans le cas de la plupart des îles de la mer Caraïbe, l’ensemble des indigènes a été exterminé. À noter que pendant une longue période, les Européens, soutenus par le Vatican [6], ne considéraient pas les indigènes des Amériques comme des êtres humains [7]. C’était bien commode pour les exterminer et les exploiter.

Tableau 1. Comparaison entre l’évolution de la population de l’Europe occidentale et celle de l’Amérique latine entre 1500 et 1820 (en millions)
1500 1600 1700 1820
Europe occidentale 57 74 81 133
L’Amérique latine 18 8(*) 12(*) 21
(*) Ces deux chiffres comprennent les indigènes des Amériques, les colons européens et les esclaves amenés de force d’Afrique.
Calculs d’Éric Toussaint sur la base de Angus Maddison, 2001
Le nouveau monde descouvert et illustre de nostre temps, André Thevet, 1575. Source : NYPL Library.

En Amérique du Nord, la colonisation européenne a commencé au 17e siècle, essentiellement conduite par l’Angleterre et la France, puis a connu une expansion rapide au 18e siècle, époque marquée aussi par une importation massive d’esclaves africains. Les populations indigènes ont été exterminées ou repoussées hors des zones d’implantation des colons européens. En 1700, les indigènes constituaient les trois quarts de la population ; en 1820, leur proportion n’était plus que de 3 %.

Jusqu’à l’intégration forcée des Amériques dans le commerce planétaire, l’axe principal des échanges commerciaux intercontinentaux concernait la Chine, l’Inde et l’Europe [8]. Le commerce entre l’Europe et la Chine empruntait des voies terrestres et maritimes (via la mer Noire) [9]. La principale voie qui reliait l’Europe à l’Inde (que ce soit au nord-ouest de l’Inde, la région du Gujarat ou, au sud-ouest, le Kerala avec les ports de Calicut et de Cochin) passait par la mer Méditerranée, puis Alexandrie, la Syrie, la péninsule arabique (le port de Muscat) et enfin la mer d’Arabie. L’Inde jouait également un rôle actif dans les échanges commerciaux entre la Chine et l’Europe.

Jusqu’au 15e siècle, les différents progrès techniques réalisés en Europe dépendaient des transferts de technologie depuis l’Asie et le monde arabe.

A la fin du 15e siècle et au cours du 16e siècle, le commerce commence à emprunter d’autres routes. Au moment où le Génois Christophe Colomb, au service de la couronne espagnole, ouvre la route maritime vers les « Amériques » [10] par l’Atlantique en prenant la direction de l’ouest, Vasco de Gama, le navigateur portugais cingle vers l’Inde en empruntant aussi l’océan Atlantique mais en faisant cap vers le sud. Il longe les côtes occidentales de l’Afrique du nord au sud, pour ensuite prendre la direction de l’est après avoir croisé le Cap de Bonne Espérance au sud de l’Afrique [11].

Du début du Moyen-Âge jusqu’au 15e siècle, les différents progrès techniques réalisés en Europe dépendaient des transferts de technologie venant d’Asie et du monde arabe

Ferdinand de Magellan est connu pour avoir planifié et dirigé l’expédition espagnole de 1519 vers les Indes orientales à travers le Pacifique pour ouvrir une route commerciale maritime. Il a découvert le passage interocéanique qui porte ensuite son nom (situé à l’extrême sud de l’Argentine) et a réalisé la première navigation européenne d’est en ouest de l’Atlantique vers l’Asie. Cette expédition, au cours de laquelle Magellan a été tué lors de la bataille de Mactan (aujourd’hui Philippines) en 1521, a abouti à la première circumnavigation de la Terre lorsque l’un des deux navires restants de l’expédition, composé de cinq personnes, est finalement rentré en Espagne en 1522.

La violence, la coercition et le vol sont au centre des méthodes employées par Christophe Colomb, Vasco de Gama et Ferdinand de Magellan afin de servir les intérêts des têtes couronnées d’Espagne et du Portugal.

Au cours des siècles qui suivront, les puissances européennes et leurs serviteurs utiliseront systématiquement la terreur, l’extermination et l’extorsion combinées à la recherche d’alliés locaux prêts à se mettre à leur service. De nombreux peuples de la planète voient le cours de leur histoire bifurquer brutalement sous les coups de fouet des conquistadors, des colons et du capital européen. D’autres peuples subissent un sort plus terrible encore car ils sont exterminés ou réduits à la situation d’étrangers dans leur propre pays. D’autres enfin sont transplantés de force d’un continent vers un autre et réduits en esclavage.

De nombreux peuples de la planète ont vu le cours de leur histoire bifurquer brutalement et tragiquement sous les coups de fouet des conquistadors, des colons et du capital européen

Certes l’histoire qui a précédé le 15e siècle de l’ère chrétienne a été marquée à de nombreuses occasions par des conquêtes, des dominations et la barbarie mais celles-ci ne concernaient pas encore toute la planète. Ce qui est frappant au cours des cinq derniers siècles, c’est que les puissances européennes sont parties à la conquête du monde entier et, en trois siècles, ont fini par mettre en relation de manière brutale (presque) tous les peuples de la planète. En même temps, la logique capitaliste a finalement réussi à dominer tous les autres modes de production (sans nécessairement les éliminer entièrement).

À partir de la fin du 15e siècle, la marchandisation capitaliste du monde a connu un premier grand coup d’accélérateur, d’autres ont suivi notamment au 19esiècle avec la diffusion de la révolution industrielle à partir de l’Europe occidentale et la colonisation « tardive » de l’Afrique par les puissances européennes. Les premières crises économiques internationales liées aux cycles du capital (dans l’industrie, la finance et le commerce) ont explosé dès le début du 19esiècle et ont provoqué notamment les premières crises de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
 [12]. Le 20e siècle a été le théâtre de deux guerres mondiales (dont l’épicentre était l’Europe) et de plusieurs tentatives infructueuses de construction du socialisme. Le virage du capitalisme mondial vers le néolibéralisme à partir des années 1970 et la restauration du capitalisme dans l’ex-bloc soviétique et en Chine ont donné un nouveau coup d’accélérateur à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
/globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
.

50 Escudos celebrating the quincentennial of Vasco Da Gama, 1969 by cgb is licensed under CC BY-SA 3.0

 Deuxième voyage intercontinental de Vasco de Gama (1502)

Lisbonne - Le Cap de Bonne Espérance - Afrique de l’Est - Inde (Kerala)

Après un premier voyage vers l’Inde réalisé avec succès en 1497-1499, Vasco de Gama est envoyé une nouvelle fois en mission par la couronne portugaise vers ce pays avec une flotte de vingt navires. Il quitte Lisbonne en février 1502. Quinze bateaux doivent effectuer le voyage de retour et cinq (sous le commandement de l’oncle de Vasco de Gama) doivent rester derrière pour protéger les bases portugaises en Inde et bloquer les bateaux quittant l’Inde pour la mer Rouge afin de couper le commerce entre ces deux régions. Vasco de Gama double le Cap en juin et fait escale en Afrique de l’Est à Sofala pour acheter de l’or [13]. A Kilwa, il force le souverain local à accepter de payer un tribut annuel de perles et d’or et il cingle vers l’Inde. Il attend au large de Cannanora (à 70 km au Nord de Calicut -aujourd’hui Kozhikode) les navires arabes au retour de la mer Rouge. Il s’empare d’un bateau qui rentre de la Mecque avec des pèlerins et une cargaison de valeur. Une partie de la cargaison est saisie et le bateau incendié. La plupart de ses passagers et de son équipage périssent. Il fait ensuite relâche à Cannanora où il échange des présents (il offre de l’or et reçoit des pierres précieuses) avec le souverain local, mais il ne fait pas d’affaires car il juge le prix des épices trop élevé. Il fait voile vers Cochin (aujourd’hui Kochi), arrête ses navires en face de Calicut et demande que le souverain expulse toute la communauté des négociants musulmans (4 000 ménages) qui utilisent le port comme base pour commercer avec la mer Rouge.

Reproduction de La Pinta, l’une des 3 caravelles de Christophe Colomb

Devant le refus du Samudri, souverain local hindou, Vasco de Gama fait bombarder la ville comme l’a déjà fait en 1500 Pedro Cabral, un autre navigateur portugais. Il s’embarque pour Cochin au début de novembre, où il achète des épices en échange de l’argent, du cuivre et des textiles volés au navire qu’il a fait couler. Un comptoir permanent est établi à Cochin et cinq navires y sont laissés pour protéger les intérêts portugais.

Avant qu’elle ne quitte l’Inde pour rentrer au Portugal, la flotte de Vasco de Gama est attaquée par plus de trente navires financés par les négociants musulmans de Calicut. Ils sont mis en déroute après un bombardement portugais. En conséquence, une partie de la communauté commerçante des musulmans de Calicut décide d’aller baser ses opérations ailleurs. Ces batailles navales montrent clairement la violence et le caractère criminel de l’action de Vasco de Gama et de la flotte portugaise.

Vasco de Gama rentra à Lisbonne en octobre 1503, avec treize de ses navires et près de 1 700 tonnes d’épices, soit une quantité à peu près égale à celle que Venise faisait venir chaque année du Moyen–Orient à la fin du 15e siècle. Les marges portugaises sur ce commerce sont bien plus importantes que celles des Vénitiens. La plus grande partie des épices est écoulée en Europe via Anvers, le principal port des Pays–Bas espagnols et aussi, à cette époque, le port européen le plus important.


 Les expéditions maritimes chinoises au 15e siècle

Les Européens n’étaient pas les seuls à faire de longs voyages et à découvrir de nouvelles routes maritimes mais, manifestement, ils étaient les plus agressifs et les plus conquérants.

Plusieurs dizaines d’années avant Vasco de Gama, entre 1405 et 1433, sept expéditions chinoises prennent la direction de l’ouest et visitent notamment l’Indonésie, le Vietnam, la Malaisie, l’Inde, le Sri Lanka, la Péninsule arabique (le détroit d’Ormuz et la mer Rouge), les côtes orientales de l’Afrique (notamment Mogadiscio et Malindi).

Les Européens n’étaient pas les seuls à découvrir de nouvelles routes maritimes mais ils étaient les plus belliqueux et les plus conquérants

Sous le règne de l’empereur Yongle, la marine Ming « comptait approximativement 3 800 navires au total, dont 1 350 patrouilleurs et 1 350 navires de combat rattachés aux postes de garde ou aux bases insulaires, une flotte principale de 400 gros navires de guerre stationnés près de Nankin et 400 navires de charge pour le transport des céréales. Il y avait en outre plus de 250 navires–trésor à grand rayon d’action » [14]. Ils étaient cinq fois plus gros que n’importe lequel des navires de Vasco de Gama, avec 120 mètres de long et près de 50 mètres de large. Les gros navires avaient au moins 15 compartiments étanches, de sorte qu’un bâtiment endommagé ne coulait pas et pouvait être réparé en mer.

Leurs intentions étaient pacifiques mais leur force militaire était suffisamment imposante pour parer efficacement aux attaques, ce qui ne se produisit qu’à trois occasions. La première expédition avait pour destination les Indes et leurs épices. Les autres avaient pour mission d’explorer la côte orientale de l’Afrique, la mer Rouge et le golfe Persique.

La Chine devançait incontestablement l’Europe occidentale en bien des points

Le but premier de ces voyages était d’établir de bonnes relations en offrant des cadeaux et en escortant des ambassadeurs ou des souverains qui se rendaient en Chine ou en partaient. Aucune tentative ne fut faite pour établir des bases à des fins commerciales ou militaires. Les Chinois recherchaient de nouvelles plantes pour les besoins de la médecine et l’une des missions avait emmené avec elle 180 membres de la profession médicale. Par contraste, lors du premier voyage de Vasco de Gama vers l’Inde, son équipage se composait de 160 hommes environ, dont des artilleurs, des musiciens et trois interprètes arabes. Après 1433, les Chinois abandonnent leurs expéditions maritimes au long cours et donnent la priorité au développement interne.

Les voyages de l’explorateur chinois Zheng He

 En 1500, des niveaux de vie comparables

Quand les puissances d’Europe occidentale se lancent à la conquête du reste du monde à la fin du 15e siècle, le niveau de vie et le degré de développement des Européens n’étaient pas supérieurs à d’autres grandes régions du monde. La Chine devançait incontestablement l’Europe occidentale en bien des points : conditions de vie des habitants, niveau scientifique, travaux publics [15], qualité des techniques agricoles et manufacturières. L’Inde était plus ou moins à égalité avec l’Europe notamment du point de vue des conditions de vie de ses habitants et de la qualité de ses produits manufacturés (ses textiles et son fer étaient de meilleure qualité que les produits européens) [16]. La civilisation inca dans les Andes en Amérique du Sud et celle des Aztèques au Mexique étaient également très avancées et florissantes.

Les Européens ne vivaient pas mieux que les peuples d’autres grandes régions du monde avant de se lancer à leur conquête

Il faut être très prudent quand il s’agit de définir des critères de développement et éviter de se limiter au calcul du produit intérieur brut PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
par habitant. L’espérance de vie, l’accès à l’eau potable, la sécurité d’existence, la qualité de la santé, le respect des différences, la relation homme/femme, les mécanismes de solidarité collective constituent dans leur ensemble des critères de comparaison plus importants que le PIB par habitant. Ceci dit, même si on s’en tient à ce dernier critère et qu’on y ajoute l’espérance de vie et la qualité de l’alimentation, les Européens ne vivaient pas mieux que les peuples d’autres grandes régions du monde avant de se lancer à leur conquête.

Columbus coasting along the northern shore of Cuba. Source : NYPL Library

 Le commerce intra-asiatique avant l’irruption des puissances européennes

En 1500, la population de l’Asie était cinq fois plus importante que celle de l’Europe occidentale. La population indienne à elle seule représentait le double de la population de l’Europe occidentale [17]. La région représentait donc un très vaste marché avec un réseau de négociants asiatiques opérant entre l’Afrique orientale et les Indes, et entre les Indes orientales et l’Indonésie. À l’est du détroit de Malacca, le commerce était dominé par la Chine.

Les négociants asiatiques connaissaient bien la direction saisonnière des vents et les problèmes de navigation dans l’océan Indien. Les navigateurs expérimentés étaient nombreux dans la région, ils avaient à leur disposition un ensemble d’études scientifiques sur l’astronomie et la navigation. Leurs instruments de navigation n’avaient pas grand-chose à envier aux instruments portugais.

De l’Afrique orientale à Malacca (dans le mince détroit séparant Sumatra de la Malaisie), le commerce asiatique était réalisé par des communautés de marchands qui menaient leurs activités sans navires armés ni ingérence marquée des gouvernements.

Les choses changèrent radicalement avec les méthodes employées par les Portugais, les Hollandais, les Anglais et les Français au service de leur État et des marchands. Les expéditions maritimes lancées par les puissances européennes vers différentes parties de l’Asie augmentèrent considérablement comme le montre le tableau ci-dessous (tiré de Maddison, 2001). Maddison indique clairement que le Portugal était sans aucun doute possible la puissance européenne dominante en Asie au cours du 16esiècle. Il a été remplacé au siècle suivant par les Hollandais, lesquels sont restés dominants au cours du 18esiècle, les Anglais occupant la seconde position.

Tableau 2. Nombre de navires envoyés en Asie par sept pays européens, 1500–1800
1500-99 1600-1700 1701-1800
Portugal 705 371 196
Pays-Bas 65* 1770 2950
Angleterre 811 1865
France 155 1300
Autres pays 54 350
Total 770 3161 6661
* : année 1590
Sources : Portugal 1500-1800 données tirées de Magalhaes Godinho dans Bruijn Gaastra (1993), pp.7 et 17 ; autres données tirées de Bruijn Gaastra (1993) pp. 178 et 183. Les « autres pays » désignent les bateaux des compagnies de commerce danoises et suédoises et de la compagnie d’Ostende.

 La Grande-Bretagne rejoint les autres puissances européennes dans la conquête du monde

« Au 16e siècle, les principales activités de l’Angleterre en dehors de l’Europe étaient la piraterie et les voyages de reconnaissance en vue d’étudier les possibilités de créer un empire colonial. Le coup le plus hardi fut le soutien royal apporté à l’expédition de Drake (1577–80) qui, avec cinq navires et 116 hommes, contourna le détroit de Magellan, saisit et pilla les navires espagnols chargés de trésors au large des côtes chiliennes et péruviennes, établit des contacts utiles dans les îles aux épices des Moluques, à Java, au Cap de Bonne–Espérance et en Guinée lors du retour » [18].

A la fin du 16e siècle, la Grande-Bretagne marque un coup décisif pour affirmer définitivement sa puissance maritime en infligeant une défaite navale à l’Espagne au large des côtes britanniques.

A partir de ce moment, elle se lance à la conquête du Nouveau Monde et de l’Asie. Dans le Nouveau Monde, elle crée des colonies sucrières aux Antilles et, à partir des années 1620, elle participe activement au trafic des esclaves importés d’Afrique. Simultanément, elle installe entre 1607 et 1713 quinze colonies de peuplement en Amérique du Nord dont treize finissent par proclamer leur indépendance pour devenir en 1776 les États–Unis, les deux autres resteront dans le giron britannique et feront partie du Canada.

En Asie, la couronne britannique adopte une autre politique : plutôt que de recourir à la création de colonies de peuplement, elle instaure un système de colonies d’exploitation en commençant par l’Inde. A cet effet, l’État britannique donne sa protection à la Compagnie des Indes orientales en 1600 (une association de marchands qui est en concurrence avec d’autres regroupements du même type en Grande-Bretagne). En 1702, la Compagnie des Indes orientales obtient de l’État le monopole du commerce et se lance à la conquête des Indes qui aboutit à la victoire à la bataille de Plassey en 1757 ce qui lui permet de prendre le contrôle du Bengale. Pendant un peu plus de deux siècles, la Grande-Bretagne applique une politique économique protectionniste pure et dure puis, une fois devenue la puissance économique dominante dans le courant du 19esiècle, elle impose une politique impérialiste libre-échangiste. Par exemple, elle impose à coups de canon à la Chine la « liberté du commerce » afin de forcer les Chinois à acheter l’opium indien et de permettre aux Britanniques d’acquérir, avec le produit de la vente de l’opium, du thé chinois pour le revendre sur le marché européen.

Par ailleurs elle étend ses conquêtes en Asie (Birmanie, Malaisie), en Australasie (Australie, Nouvelle-Zélande…), en Afrique du Nord (Égypte), au Proche-Orient…

Au niveau de l’Afrique subsaharienne jusqu’au 19e siècle, le commerce des esclaves est son seul grand domaine d’intérêt. Ensuite, elle se lance à sa conquête.

Goa : une enclave portugaise en Inde

En Inde comme en d’autres endroits d’Asie, les Anglais ont été devancés par les Portugais qui ont conquis des petits morceaux de territoire indien. Ils y ont installé des comptoirs commerciaux et ont instauré le terrorisme religieux. C’est ainsi qu’à Goa est créé en 1560 le tribunal de l’Inquisition. Il sévira jusque 1812. En 1567, toutes les cérémonies hindouistes ont été bannies. En un peu plus de deux siècles, 16 000 jugements furent émis à Goa par le tribunal de l’Inquisition et des milliers d’Indiens périrent brûlés vifs sur le bûcher.


 La conquête des Indes par les Britanniques

Pour s’emparer de l’Inde, les Anglais ont systématiquement cherché des alliés parmi les classes dominantes localesLes Britanniques, au cours de la conquête de l’Inde, ont expulsé les autres concurrents européens, Hollandais et Français. Ces derniers étaient pourtant décidés à s’imposer et ont failli réussir. Leur échec au milieu du 18e siècle au cours de la guerre de 7 ans qui les a opposés aux Britanniques est principalement dû à l’insuffisance du soutien apporté par l’État français [19].

Pour prendre le contrôle de l’Inde, les Anglais ont systématiquement cherché des alliés parmi les classes dominantes et les seigneurs locaux. Ils n’ont pas hésité, quand cela leur semblait nécessaire, à utiliser la force comme lors de la bataille de Plassey en 1757 ou lors de la violente répression de la révolte des Cipayes en 1859.

Ils ont mis à leur service les structures locales du pouvoir et, la plupart du temps, ils ont laissé en place les seigneurs en leur permettant de continuer à mener une vie ostentatoire tout en leur imposant les règles du jeu (ils ne disposaient d’aucun pouvoir réel face aux Britanniques). La division de la société en castes a été maintenue et même renforcée, ce qui pèse d’un poids terrible sur l’Inde d’aujourd’hui. En effet, s’ajoute à la division de la société en classes et à la domination du sexe masculin sur les femmes une division en castes basée sur la naissance.

La division de la société indienne en castes a été maintenue et renforcée par la Grande Bretagne

Via la perception de l’impôt et le commerce inégal entre l’Inde et la Grande-Bretagne, le peuple indien a contribué à l’enrichissement de la Grande-Bretagne en tant que pays ainsi qu’à celui de ses classes riches (commerçants, industriels, personnel politique). Mais les Britanniques ne sont pas les seuls à s’être enrichis : les banquiers, les commerçants, les patrons de manufactures indiens ont accumulé également des fortunes colossales. C’est grâce à cela que la Compagnie des Indes orientales (EIC) et l’État britannique ont pu maintenir si longtemps une domination qui pourtant suscitait au niveau du peuple un profond rejet.

Les routes de la traite des esclaves africains

L’exemple de l’industrie cotonnière

Les textiles en coton produits en Inde étaient d’une qualité inégalée au niveau mondial. Les Britanniques ont essayé de copier les techniques indiennes de production et de produire chez eux des cotonnades de qualité comparable, mais le résultat a été pendant longtemps médiocre. Sous la pression notamment des propriétaires de manufactures textiles britanniques, le gouvernement de Londres a interdit l’exportation des cotonnades indiennes vers les territoires membres de l’Empire britannique. Londres a également interdit à la Compagnie des Indes orientales de faire le commerce des cotonnades indiennes, en dehors de l’Empire. Ainsi la Grande-Bretagne a tenté de fermer tous les débouchés possibles pour les textiles indiens. Ce n’est que grâce à ces mesures que l’industrie britannique du coton a pu devenir véritablement rentable.

Alors qu’aujourd’hui les Britanniques et les autres puissances les plus industrialisées utilisent systématiquement, dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
, les accords commerciaux relatifs au droit de propriété intellectuelle pour s’en prendre aux pays en développement comme l’Inde, il y a un peu moins de trois siècles, ils n’ont pas hésité à copier les méthodes de production et le design des Indiens notamment dans le domaine des cotonnades [20].

Par ailleurs, pour augmenter leurs profits et devenir plus compétitifs que l’industrie cotonnière indienne, les patrons britanniques des entreprises cotonnières ont été amenés à introduire de nouvelles techniques de production : utilisation de la machine à vapeur et de nouveaux métiers à filer et à tisser. En recourant à la force, les Britanniques ont transformé l’Inde de manière fondamentale. Alors que jusqu’à la fin du 18e siècle, l’économie indienne était exportatrice de produits manufacturés de haute qualité et qu’elle satisfaisait elle-même largement la demande du marché intérieur, elle a été envahie aux 19e et 20e siècles, par les produits manufacturés européens, britanniques en particulier. La Grande-Bretagne a interdit à l’Inde d’exporter ses produits manufacturés, elle a forcé l’Inde à exporter de plus en plus d’opium en Chine au 19e siècle (comme elle a imposé militairement à la Chine d’acheter l’opium indien) et elle a inondé le marché indien de produits manufacturés britanniques. Bref, elle a produit le sous-développement de l’Inde.

The Bund in Shanghai when Colonial powers were in control.

La destruction et l’accaparement des biens communs

Depuis l’aube du capitalisme, les biens communs ont été systématiquement remis en cause par la classe capitaliste dans sa logique d’appropriation privée.Depuis l’aube du capitalisme, les biens communs ont été systématiquement remis en cause par la classe capitaliste dans sa logique de marchandisation et d’appropriation privée. Parmi les objectifs poursuivis par les capitalistes quand ils ont commencé à investir dans les manufactures en Europe, il y a plusieurs siècles : supprimer des sources vitales de subsistance à la plus grande portion possible de la petite paysannerie qui constituait de très loin la plus grande partie de la population afin de les contraindre à aller en ville et à accepter de travailler pour un salaire de misère dans les manufactures des capitalistes. Parmi les objectifs poursuivis dans les pays des autres continents soumis à la conquête des puissances européennes : voler les terres des populations locales, leur matières premières et donc aussi leur ressource vitale, installer des colons et contraindre les populations au travail forcé.

Du 16e au 19e siècle, les différents pays dont les économies ont progressivement été dominées par le système capitaliste ont connu un vaste processus de destruction des biens communs. Des auteurs comme Karl Marx (1818-1883) dans le livre 1 du Capital, [21]Rosa Luxemburg (1871-1919) dans son livre L’Accumulation du Capital [22], Karl Polanyi (1886-1964) dans La Grande transformation, [23] Silvia Federici (1942) dans Caliban et la Sorcière [24] l’ont mis en exergue. Le très beau film de Raoul Peck sur le jeune Karl Marx [25] commence par des images très fortes sur un des multiples exemples de destruction des biens communs : la répression brutale de pauvres en train de récolter du bois mort dans les forêts de l’Allemagne rhénane et la prise de position de Karl Marx en défense des victimes des poursuites judiciaires pour avoir exercé un droit collectif millénaire qui entrait en contradiction avec la logique capitaliste. Daniel Bensaïd y a consacré un petit livre intitulé Les Dépossédés : Karl Marx, les voleurs de bois et le droit des pauvres dans lequel il montre la poursuite du processus de destruction des biens communs. [26]

Dans Le Capital, Karl Marx résume certaines formes prises par l’imposition du système capitaliste en Europe : « La spoliation des biens d’église, l’aliénation frauduleuse des domaines de l’État, le pillage des terrains communaux, la transformation usurpatrice et terroriste de la propriété féodale ou même patriarcale en propriété moderne privée, la guerre aux chaumières, voilà les procédés idylliques de l’accumulation primitive. Ils ont conquis la terre à l’agriculture capitaliste, incorporé le sol au capital et livré à l’industrie des villes les bras dociles d’un prolétariat sans feu ni lieu ». (Le Capital, Livre I, Huitième section. Chap. 27)

Le pillage des terrains communaux, voilà un des procédés idylliques de l’accumulation primitive capitalisteTout en s’imposant progressivement comme mode de production dominant en Europe, le capitalisme a étendu simultanément son règne au reste de la planète : « La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore. » (Le Capital, Livre I, Huitième section. Chap. 31)

Fresque de Diego Rivera : L’exploitation du Mexique par les conquistadors

 La dette extérieure comme arme de domination et de subordination

L’utilisation de la dette extérieure comme arme de domination a joué un rôle fondamental dans la politique impérialiste des principales puissances capitalistes au cours du XIXe siècle et cela se poursuit au XXIe siècle sous des formes qui ont évolué. La Grèce, dès sa naissance dans les années 1820-1830, a été soumise entièrement aux diktats des puissances créancières (en particulier la Grande-Bretagne et la France) [27]. Haïti, qui s’était libérée de la France au cours de la Révolution française et avait proclamé l’indépendance en 1804, a été de nouveau asservie à celle-ci en 1825 par la dette [28]. La Tunisie endettée a été envahie par la France en 1881 et transformée en protectorat-colonie [29]. Le même sort a été imposé à l’Égypte en 1882 par la Grande-Bretagne [30]. L’Empire ottoman, à partir de 1881, a été soumis directement aux créanciers (Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie…) [31], ce qui a accéléré son éclatement. La Chine a été forcée par les créanciers d’octroyer des concessions territoriales et d’ouvrir entièrement son marché au XIXe siècle. La Russie tsariste fortement endettée aurait pu constituer aussi une proie des puissances créancières si la révolution bolchevique n’avait pas abouti en 1917-1918 à la répudiation unilatérale des dettes [32].

L’utilisation de la dette extérieure comme arme de domination a joué un rôle fondamental dans la politique impérialiste

Des différentes puissances périphériques [33] qui pouvaient potentiellement accéder aux rôles de puissances capitalistes impérialistes dans la deuxième moitié du XIXe siècle, c’est-à-dire l’Empire ottoman, l’Égypte, l’Empire russe, la Chine et le Japon, seul ce dernier a réussi la mutation [34]. En effet, le Japon n’a pratiquement pas eu recours à l’endettement extérieur pour réaliser un important développement économique et se transformer en une puissance capitaliste impérialiste dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Le Japon a connu un important développement capitaliste autonome à la suite des réformes de la période Meiji (initiée en 1868). Il a importé les techniques de production occidentales les plus avancées à l’époque, tout en empêchant la pénétration financière étrangère sur son territoire, en refusant de recourir aux emprunts extérieurs et en supprimant sur place les entraves à la circulation des capitaux autochtones. À la fin du XIXe siècle, le Japon passa d’une autarcie séculaire à une expansion impérialiste vigoureuse. Bien sûr, l’absence d’endettement extérieur n’est pas le seul facteur qui a permis au Japon de faire le saut vers un développement capitaliste vigoureux et de mener une politique internationale agressive, le hissant au rang des grandes puissances impérialistes. D’autres facteurs qu’il serait trop long d’énumérer ici ont également opéré mais il est évident que l’absence d’endettement extérieur a joué un rôle fondamental [35].

A contrario, alors que la Chine jusqu’aux années 1830 poursuit un développement très important et constitue une puissance économique de premier plan [36], le recours à l’endettement extérieur a permis aux puissances européennes et aux États-Unis de progressivement la marginaliser et la soumettre. Là aussi, d’autres facteurs sont intervenus, telles que les guerres livrées par la Grande-Bretagne et la France pour imposer le libre commerce et l’exportation forcée en Chine de l’opium, mais le recours à la dette extérieure et ses conséquences néfastes ont joué un rôle très important. En effet, pour rembourser des emprunts étrangers, la Chine a dû sacrifier des concessions territoriales et portuaires aux puissances étrangères.

Au 19e siècle, pour rembourser des emprunts étrangers, la Chine a abandonné des parties de son territoire et de ses ports au profit des puissances étrangères

Rosa Luxemburg mentionne, parmi les méthodes employées par les puissances capitalistes occidentales pour dominer la Chine, le « système de la dette publique, d’emprunts européens, de contrôle européen des finances avec comme conséquences l’occupation des forteresses chinoises, l’ouverture forcée de ports libres et de concession de chemin de fer obtenues sous la pression des capitalistes européens » [37]. Joseph Stiglitz, près d’un siècle après Rosa Luxemburg, revient également là-dessus dans son ouvrage La Grande désillusion.


 Endettement externe et libre-échange

Au cours de la première moitié du 19e s., les gouvernements latino-américains, mis à part celui de Francia au Paraguay, ont adopté des politiques libre-échangistes sous pression de la Grande-Bretagne.

Vu que les classes dominantes locales n’investissaient pas dans la transformation ou la fabrication locale de produits destinés au marché intérieur, l’adoption du libre-échange ne constituait pas une menace pour leurs intérêts. Et, corollairement, le fait d’accepter l’importation libre de produits manufacturés provenant essentiellement de Grande-Bretagne condamnait ces pays à être incapables de se doter d’un véritable tissu industriel. L’abandon du protectionnisme a détruit une très grande partie des manufactures et des ateliers locaux notamment dans le domaine textile.

D’une certaine manière, on peut dire que la combinaison du recours à l’endettement extérieur et l’adoption du libre-échange constitue le facteur fondamental du développement du sous-développement en Amérique latine. C’est bien sûr lié à la structure sociale des pays d’Amérique latine. Les classes dominantes locales, et notamment la bourgeoisie compradore, ont fait ces choix dans leur intérêt.

La combinaison du recours à l’endettement extérieur et l’adoption du libre-échange constitue le facteur fondamental du sous-développement en Amérique latine

A la fin du 18e siècle, plusieurs régions d’Amérique latine, bien qu’encore sous domination coloniale, connaissaient un réel développement artisanal et manufacturier tourné principalement vers le marché local. La Grande-Bretagne a appuyé les velléités d’indépendance des Latino-américains dans la perspective de dominer économiquement la région. Dès le début, la Grande-Bretagne a mis une condition claire à sa reconnaissance des États indépendants : ils devaient s’engager à laisser entrer librement sur leur territoire les marchandises anglaises (l’objectif était de limiter les taxes d’importation à environ 5 %). La plupart des nouveaux États ont accepté et cela a entraîné une crise pour les producteurs locaux, en particulier les artisans ou les petits entrepreneurs. Eduardo Galeano donne une série impressionnante d’exemples dans son livre Les veines ouvertes de l’Amérique latine  [38]. Les marchés locaux ont été envahis par les marchandises britanniques.

Il faut souligner un facteur essentiel de l’avènement de la Grande-Bretagne comme première puissance industrielle, financière, commerciale et militaire mondiale au cours du 19esiècle : les autorités de Londres ont maintenu en pratique une politique fortement protectionniste jusque 1846 [39]. Alors qu’elles avaient obtenu des leaders indépendantistes latino-américains qu’ils signent, dès les années 1810-1820, des accords ouvrant l’économie des nouveaux États indépendants en construction aux marchandises et aux investissements britanniques [40], les autorités britanniques se sont bien gardées de renoncer à la protection de leurs industries et de leur commerce. C’est parce que la Grande-Bretagne avait protégé fortement son marché et donc ses industries en plein développement, tout en détruisant les manufactures de ses concurrents (telle l’industrie textile de l’Inde), qu’elle a réussi à devenir la première puissance. Une fois que son industrie a obtenu une avance technologique évidente, la Grande-Bretagne s’est ouverte au libre-échange car elle n’avait plus de concurrence sérieuse à redouter. Comme le dit Paul Bairoch, à partir de la fin des années 1840 : « le pays le plus développé était devenu le plus libéral, ce qui permettait d’attribuer la réussite économique au système du libre-échange, alors que le lien de causalité était inverse » [41]. Bairoch ajoute que jusque 1860, sur le continent européen, seuls quelques petits pays comptant moins de 10 % de la population européenne continentale avait adopté une politique commerciale libre-échangiste : les Pays-Bas, le Danemark, le Portugal, la Suisse, la Suède et la Belgique. Et n’oublions pas que les États-Unis sont restés protectionnistes tout au long du 19e siècle (ils le sont largement restés au 20e s.).

Georges Canning, un des principaux hommes politiques britanniques [42], écrit en 1824 : « L’affaire est dans le sac : l’Amérique hispanique est libre ; et si nous ne menons pas trop tristement nos affaires, elle est anglaise ». Treize ans plus tard, le consul anglais dans la région du fleuve de La Plata, Woodbine Parish, pouvait écrire en parlant d’un gaucho de la pampa argentine : « Prenez toutes les pièces de son habillement, examinez tout ce qui l’entoure et, à l’exception des objets de cuir, qu’y aura-t-il qui ne soit anglais ? Si sa femme porte une jupe, il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent qu’elle ait été fabriquée à Manchester. Le chaudron ou la marmite dans lesquels elle cuisine, l’assiette en faïence dans laquelle il mange, son couteau, ses éperons, le mors de son cheval, le poncho qui le couvre, tout vient d’Angleterre » [43].

Pour arriver à ce résultat la Grande-Bretagne n’a pas eu besoin de recourir à la conquête militaire (même si, quand elle l’estimait nécessaire, elle n’hésitait pas à user de la force). Elle a utilisé deux armes économiques très efficaces : le crédit international et l’imposition de l’abandon du protectionnisme.


 Les crises de la dette extérieure de l’Amérique latine du XIXe au XXIe siècle

Depuis leur indépendance dans les années 1820, les pays d’Amérique latine ont connu quatre crises de la dette.

La première s’est déclarée en 1826, produite par la première grande crise capitaliste internationale qui a démarré à Londres en décembre 1825. Cette crise de la dette s’est prolongée jusqu’aux années 1840-1850.

La deuxième a débuté en 1876 et s’est terminée dans les premières années du XXe siècle [44].

La troisième a commencé en 1931 dans le prolongement de la crise qui avait éclaté en 1929 aux États-Unis. Elle s’est achevée à la fin des années 1940.

La quatrième a éclaté en 1982 en lien avec le tournant pris par la Réserve fédérale des États-Unis en matière de taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
combiné à la chute du prix des matières premières. Cette quatrième crise s’est terminée en 2003-2004 lorsque l’augmentation des prix des matières premières a accru fortement les revenus en devises. Les pays d’Amérique latine ont aussi profité de taux d’intérêt internationaux qui ont fortement baissé suite aux décisions de la Fed, suivie par la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
et la banque d’Angleterre à partir de la crise bancaire au Nord qui a commencé en 2008-2009.

Une cinquième crise se prépare.

Les origines des crises de la dette du Sud et les moments où elles éclatent sont liés au rythme de l’économie mondiale et des pays du Nord

Les origines de ces crises et les moments où elles éclatent sont intimement liés au rythme de l’économie mondiale et, principalement, des pays les plus industrialisés. Chaque crise de la dette a été précédée d’une phase de surchauffe de l’économie des pays les plus industrialisés du Centre, au cours de laquelle il y a eu surabondance de capitaux dont une partie a été recyclée vers les économies de la Périphérie.

Les phases préparatoires à l’éclatement de la crise, pendant lesquelles la dette augmente fortement, correspondent chaque fois à la fin d’un cycle long expansif des pays les plus industrialisés, sauf dans le cas présent car, cette fois-ci, on ne peut pas parler de cycle long expansif sauf en ce qui concerne la Chine. La crise est généralement provoquée par des facteurs externes aux pays périphériques endettés : une récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres consécutifs. ou un krach financier frappant la ou les principales économies industrialisées, un changement de politique des taux d’intérêt décidé par les banques centrales des grandes puissances du moment.

La crise de la dette est généralement provoquée par des facteurs externes aux pays périphériques endettés

Ce qui est affirmé plus haut est en contradiction avec la narration des crises qui domine la pensée économique-historique [45] et qui est véhiculée par les grands médias et les gouvernants. Selon la narration dominante, la crise qui a éclaté à Londres en décembre 1825, et s’est étendue à d’autres puissances capitalistes, résulte du surendettement des États latino-américains ; celle des années 1870, du surendettement de l’Amérique latine, de l’Égypte et de l’Empire ottoman ; celle des années 1890 qui a failli provoquer la faillite d’une des principales banques britanniques, du surendettement de l’Argentine ; celle des années 2010, du surendettement de la Grèce et plus généralement des « PIGS » (Portugal, Irlande, Grèce,Spain).


 Le capitalisme a poursuivi son offensive contre les biens communs au 20 et au 21e siècles

Le capitalisme a poursuivi son offensive contre les biens communs pour deux raisons : 1. Ils n’ont pas encore entièrement disparu et donc ils limitent la domination totale du capital qui cherche en conséquence à se les approprier ou à les réduire au strict minimum. 2. D’importantes luttes ont permis de recréer des espaces de biens communs au cours des 19eet 20e siècles. Ces espaces de biens communs sont constamment remis en cause.


 Au cours des 19e et 20e siècles, il y a eu simultanément destruction et reconquête ou construction d’espaces de biens communs

Au cours du 19e siècle et dans la première moitié du 20esiècle, le mouvement ouvrier a recréé des espaces de biens communs en développant des systèmes d’entraide : créations de coopératives, développement de caisses de grève, de fonds de solidarité. La victoire de la révolution russe a aussi conduit pendant une période courte au rétablissement de biens communs avant que la dégénérescence stalinienne n’impose la dictature et des privilèges honteux au profit de la caste bureaucratique comme l’a très bien décrit, en 1936, Léon Trotsky dans La Révolution trahie [46].

Au 19 et au 20e s., le mouvement ouvrier a recréé des espaces de biens communs en développant des systèmes d’entraide

D’une certaine manière, pour revenir aux pays capitalistes, les luttes politiques et sociales se sont traduites au 20e siècle (selon une périodisation qui a varié d’un pays à l’autre) au développement de ce qui a été appelé le wellfare statequand les gouvernements capitalistes ont compris qu’il fallait faire des concessions au mouvement ouvrier pour obtenir la paix sociale, et dans certains cas pour éviter la reprise de luttes révolutionnaires.

Après la seconde guerre mondiale, de la fin des années 1940 jusqu’à la fin des années 1970, la vague de décolonisation principalement en Afrique, au Proche-Orient et en Asie, à laquelle s’ajoutent des victoires de révolutions comme celles de Chine (1949) ou de Cuba (1959) ont conduit au redéploiement de certains biens communs notamment au travers de la vague de nationalisations de certaines infrastructures (le canal de Suez en 1956 par le régime de Nasser) et des sources de matières premières (le cuivre sous Allende au début des années 1970) et les hydrocarbures (Algérie, Libye, Iraq, Iran…).

Le droit au développement des peuples suppose l’exercice du droit inaliénable à la pleine souveraineté sur toutes leurs richesses et leurs ressources naturelles

Cette période de réaffirmation des biens communs a trouvé son expression dans une série de documents des Nations unies de la déclaration universelle de 1948 à la déclaration sur le Droit au développement de 1986. Soulignons que son article 1, la déclaration sur le droit au développement affirme : « Le droit de l’homme au développement suppose la pleine réalisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui comprend (…) l’exercice de leur droit inaliénable à la pleine souveraineté sur toutes leurs richesses et leurs ressources naturelles.  » [47] Ce droit inaliénable des peuples « à la pleine souveraineté sur toutes leurs richesses et leurs ressources naturelles » est constamment remis en cause par des institutions comme la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, la plupart des gouvernements, et ce dans l’intérêt des grandes entreprises privées.


 La reproduction sociale au centre des préoccupations sur les biens communs grâce à l’action des mouvements féministes

L’activité de reproduction sociale est venue également au centre des préoccupations sur les biens communs grâce à l’action des mouvements féministes. Comme l’écrivent Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser dans leur manifeste intitulé « Féminisme pour les 99 % » [48], « la société capitaliste recèle une contradiction de la reproduction sociale : une aptitude à réquisitionner autant que possible le travail reproductif « gratuit », sans aucune attention pour son renouvellement et au bénéfice du seul capital – ce qui provoque inévitablement des « crises du care Care Le concept de « care work » (travail de soin) fait référence à un ensemble de pratiques matérielles et psychologiques destinées à apporter une réponse concrète aux besoins des autres et d’une communauté (dont des écosystèmes). On préfère le concept de care à celui de travail « domestique » ou de « reproduction » car il intègre les dimensions émotionnelles et psychologiques (charge mentale, affection, soutien), et il ne se limite pas aux aspects « privés » et gratuit en englobant également les activités rémunérées nécessaires à la reproduction de la vie humaine.  » qui minent les femmes, ravagent les familles et épuisent l’énergie des individus et des groupes sociaux » (Postface, p. 99). Les auteures définissent la reproduction sociale comme englobant « des activités qui permettent de soutenir les êtres humains en tant qu’êtres sociaux incarnés : ils n’ont pas uniquement besoin de manger et de dormir, mais également d’élever leurs enfants, de s’occuper de leur famille et de protéger leur communauté tout en s’efforçant de réaliser leurs espoirs pour un avenir meilleur. Toutes les sociétés reposent sur ces activités. Cependant, dans les sociétés capitalistes, elles servent un autre maître : le capital, qui a besoin de ce travail de reproduction sociale pour produire et reconstituer la « force de travail » (postface p. 103).

Ce qu’ajoutent un peu plus loin les auteures nous rapproche de la situation mise en évidence par la crise multidimensionnelle actuelle du capitalisme et la pandémie du coronavirus : « Le capitalisme part du principe qu’il y aura toujours suffisamment d’énergies pour ‘produire’ les travailleurs et les travailleuses et entretenir les liens sociaux dont dépendent la production économique et la société dans son ensemble. En réalité, les capacités de reproduction sociale ne sont pas infinies et elles atteignent leurs limites. Quand une société supprime les aides publiques à la reproduction sociale et, simultanément, contraint les personnes sur lesquelles repose cette charge à effectuer un travail éreintant et mal payé, elle épuise les capacités sociales dont elle dépend pourtant. » (postface p. 109).

L’offensive capitaliste néolibérale supprime les aides publiques à la reproduction sociale et contraint les personnes sur lesquelles elle repose à effectuer un travail éreintant et mal payé

Ce que dénoncent dans ce passage Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser permet de mieux comprendre la fragilité de la société capitaliste face au coronavirus, l’incapacité des gouvernements à faire le nécessaire à temps pour défendre au mieux la population dans un contexte de pandémie, la pression mise sur lestravailleurs·sesdes secteurs essentiels et vitaux pour venir en aide aux populations alors que, dans le même temps, en conséquence des décisions de ces mêmes gouvernements, elles et ils sont sous-payé·es, dévalorisé·es et en nombre insuffisant. Et on peut faire le même constat sur les causes de l’incurie des gouvernements pour affronter les conséquences du changement climatique en cours, sur le sous-équipement et le manque de personnel chargé de la protection civile face aux « catastrophes naturelles » de plus en plus fréquentes.


 La dette publique a été et est utilisée par le système capitaliste pour s’attaquer aux biens communs

Depuis les années 1970-1980, les dettes publiques ont été utilisées systématiquement pour augmenter les attaques contre les biens communs tant au Nord qu’au Sud de la planète. C’est ce que le CADTM ainsi que d’autres mouvements qui s’opposent aux dettes illégitimes n’arrêtent pas de dénoncer depuis les années 1980. J’y ai consacré une dizaine d’ouvrages [49] et des centaines d’articles. Il est très encourageant de constater que de plus en plus d’auteur·es mettent également en exergue l’utilisation de l’arme de la dette pour s’attaquer aux biens communs et aux services publics [50].

La dette est l’arme de prédilection du capitalisme financiarisé

Comme exemple, je cite une nouvelle fois, les auteures du Féminisme pour les 99 % : « Loin de permettre aux États de perpétuer la reproduction sociale grâce à la mise en place de services publics, il les discipline pour satisfaire les intérêts à court terme d’investisseurs privés. La dette est son arme de prédilection. Le capital financier vit de la dette souveraine, qu’il utilise pour empêcher jusqu’aux plus modestes prestations sociales, forçant les États à libéraliser leurs économies, à ouvrir leurs marchés et à imposer l’« austérité » aux populations sans défense. » (postface p. 114).

Le capital financier vit de la dette souveraine

Au cours de l’offensive néolibérale qui a dominé la scène mondiale à partir des années 1980, les gouvernements et différents organismes internationaux comme la Banque mondiale et le FMI ont utilisé la nécessité de rembourser la dette publique pour généraliser une vague de privatisations des entreprises stratégiques, des services publics, des ressources naturelles tant au Nord qu’au Sud de la planète. Cela a inversé, comme indiqué plus haut, une tendance qui avait marqué l’évolution des décennies précédentes au cours desquelles sous la pression des luttes il y avait eu un renforcement des biens communs.

Longue est la liste des attaques réalisées au nom du remboursement de la dette. Certaines ont accéléré la crise écologique et le développement des zoonoses : déforestation accélérée, augmentation de l’élevage intensif et des monocultures afin de fournir des revenus en devises permettant de rembourser la dette extérieure. Le tout en application des politiques d’ajustement structurel recommandées par le FMI et la Banque mondiale.

Les politiques imposées pour rembourser la dette ont réduit fortement la capacité des États et des populations à faire face à la pandémie du coronavirus

Certaines politiques imposées pour rembourser la dette ont également eu un impact direct sur la capacité des États et des populations à faire face à la pandémie du coronavirus et à d’autres crises sanitaires : stagnation ou réduction des dépenses pour la santé publique, imposition du respect des brevets sur les médicaments et les traitements, renoncement à la production de médicaments génériques, abandon de la production locale d’équipements médicaux, promotion du secteur privé dans le secteur de la santé, suppression de la gratuité de l’accès aux soins de santé dans un grand nombre de pays, précarisation des conditions de travail des travailleurs·ses de la santé, le développement des partenariats public-privé,…

La dette publique = l’aliénation de l’État

Marx avait déjà il y a plus d’un siècle et demi trouvé une formule très forte : « La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. » [51]. Si on prend conscience du rôle de l’instrumentalisation du remboursement de la dette publique pour booster les politiques capitalistes néolibérales mortifères, on en arrive à la conclusion qu’il faut lutter pour l’annulation des dettes illégitimes. Marx a également écrit que « Le crédit public et le crédit privé sont le thermomètre éco­nomique permettant de mesurer l’intensité d’une révolution. » [52]


 La pandémie du coronavirus a renforcé le fossé entre Nord global et Sud global

Face à la pandémie du coronavirus qui a commencé fin 2019-début 2020, la réponse des gouvernements des pays qui font traditionnellement partie des puissances impérialistes (Europe occidentale, Amérique du Nord, Japon, Australie-Nouvelle Zélande) et celle des grandes firmes pharmaceutiques privées ont augmenté le fossé entre Nord global et Sud Global.

Pfizer et BioNTech ont pour l’instant livré au seul État suédois neuf fois plus de doses de vaccin qu’à tous les pays à faible revenu réunis

Pour les grandes firmes pharmaceutiques, il est plus profitable et plus sûr de fournir en priorité les pays riches car les gouvernements du Nord préfinancent une partie de la production et sont prêts à payer le prix fort. Dès lors les grandes firmes du Big Pharma leur ont donné une priorité absolue. Les chiffres indiquant la distribution géographique des fournitures des vaccins sont éloquents. Pour Moderna, l’Union européenne et les États-Unis représentent 84 % de ses ventes totales. 98 % des livraisons de Pfizer/BioNTech et 79 % des livraisons de Johnson & Johnson ont été allouées aux pays à revenu élevé ou intermédiaire supérieur. Pfizer et BioNTech ont pour l’instant livré au seul État suédois neuf fois plus de doses de vaccin qu’à tous les pays à faible revenu réunis [53].

Sur les 5,76 milliards de doses injectées dans le monde, 0,3 % sont allées à des pays à faible revenu où vivent environ 700 millions de personnes

La cartographie des vaccinations indique elle aussi très clairement qu’une partie du monde est laissée de côté. Rappelons que, début octobre 2021, sur les 5,76 milliards de doses injectées dans le monde, 0,3 % sont allées à des pays à faible revenu où vivent environ 700 millions de personnes. Seuls 2,1 % de la population des 27 pays à faibles revenus ont reçu une dose d’un vaccin contre le COVID tandis que plus de 60 % de la population d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale sont vaccinés.

Les gouvernants d’une poignée de pays riches s’opposent à la levée des brevets voulue par plus de 100 pays du Sud global. Parmi les opposants notoires à la levée des brevets, on trouve la Commission européenne, la Suisse, le Japon. Dans le cas des États-Unis alors que le président Joe Biden avait annoncé en mai 2021 qu’il était favorable à la levée des brevets, jusqu’ici il n’a pas fait le nécessaire pour convaincre les gouvernements qui bloquaient le dossier à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).


 Grâce aux brevets et à l’aide des États, une rente illégitime est fournie au Big Pharma

Les prix pratiqués par le Big Pharma sur les vaccins Covid sont totalement abusifs. Deux exemples : selon les estimations basées sur les recherches dePublic Citizen, la production à grande échelle du vaccin Pfizer/BioNTech ne coûte à l’entreprise que 1,20 $ par dose. Le vaccin coûte à Moderna environ 2,85 $ par dose [54]. En revanche, Pfizer demande jusqu’à 23,50 $ par dose dans certains pays, et Moderna jusqu’à 37 $.

Pour justifier des prix élevés pour des vaccins, des médicaments ou des traitements, les représentants de l’industrie pharmaceutique font valoir que le niveau élevé des investissements en recherche et développement (R&D) et en essais cliniques. Cet argument est généralement facile à récuser mais ici dans le cas de la production des vaccins Covid, il tombe immédiatement car les dépenses en R&D et en essais cliniques ont été financées par les pouvoirs publics avec l’argent des contribuables.

Les gouvernements du Nord en décidant de réaliser une troisième injection favorisent les intérêts particuliers du Big Pharma qui en tirera un profit supplémentaire. Si les brevets sur les vaccins anti-Covid, sur les tests, sur les médicaments ne sont pas levés ou purement et simplement supprimés, les grandes entreprises privées qui dominent le secteur de la pharmacie vont engranger pendant 20 ans des revenus colossaux sur le dos des populations, des budgets des États et des systèmes publics de santé. L’enjeu est donc énorme car on sait que des injections de rappel vont être recommandées ou imposées. Imaginons une injection annuelle pendant 20 ans avec un vaccin protégé par un brevet et donc vendu au prix fort… Cela procure une rente extraordinaire.

Dans un dossier bien construit intitulé « Les dessous du vaccin de Pfizer : une aubaine formidable », le Financial Times explique que cette firme des États-Unis, dans le cadre de son accord avec la firme allemande BioNTech, a pris le dessus dans le domaine de la production/commercialisation du vaccinsur ses concurrents Moderna, Astra Zeneca, Johnson & Johnson. Comme Moderna, elle a donné la priorité absolue aux marchés des pays riches. Fin 2021, elle réalise 80 % de la vente des vaccins Covid dans l’Union européenne et 74 % du marché des États-Unis. Face aux gouvernements des pays du Sud Global elle est extrêmement exigeante et leur impose de modifier leur législation comme condition préalable à la fourniture de vaccins.Le Financial Times écrit « Avant de conclure des accords, Pfizer a exigé que les pays modifient leur législation nationale afin de protéger les fabricants de vaccins contre les poursuites judiciaires (…). Du Liban aux Philippines, les gouvernements nationaux ont modifié les lois pour garantir leur approvisionnement en vaccins. » [55]

Pfizer a obtenu que des pays modifient leur législation nationale afin de protéger les fabricants de vaccins contre les poursuites judiciaires

Le Financial Times cite Jarbas Barbosa, directeur adjoint de l’Organisation panaméricaine de la santé, qui estime que les conditions imposées par Pfizer étaient ’abusives, à un moment où, en raison de l’urgence, les [gouvernements] n’ont pas la possibilité de dire non’.

Le quotidien financier londonien explique que les négociations avec l’Afrique du Sud ont été particulièrement tendues. Le gouvernement s’est plaint des ’exigences déraisonnables’ de Pfizer, qualifiées ainsi par son ancien ministre de la santé, Zweli Mkhize. Cela a retardé la livraison des vaccins. Selon le FT, à un moment donné, Pfizer a demandé au gouvernement de mettre des actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
souverains en gage pour couvrir les coûts de toute compensation potentielle, ce qu’il aurait refusé de faire. Selon des personnes connaissant bien le dossier, le Trésor sud-africain a rejeté la demande du ministère de la santé de signer l’accord avec Pfizer, estimant que cela équivalait à un ’abandon de la souveraineté nationale’.

Le FT ajoute que« Pfizer a insisté pour être indemnisé contre les poursuites civiles et a demandé au gouvernement de financer un fonds d’indemnisation. »Selon un haut fonctionnaire qui a préféré gardé l’anonymat, des membres du gouvernement sud-africain lui ont dit : ’Ces types nous mettent un pistolet sur la tempe’.

L’organisation sud-africaine « Health Justice » s’apprête à saisir la justice pour imposer la publication des contrats signés entre Pfizer et le gouvernement sud-africain. ’Nous voulons savoir sur quoi d’autre ils ont joué les gros bras’, a déclaré Fatima Hassan, la fondatrice de Health Justice. ’Une entreprise privée ne peut pas avoir autant de pouvoir. Le contrat devrait êtrepublic. Il montrerait ce que Pfizer a réussi à soutirer à des pays souverains dans le monde entier.’

Le comportement scandaleux des gouvernements des pays capitalistes les plus industrialisés qui renforcent délibérément le gouffre qui les sépare des peuples des pays à bas revenus est illustré par la troisième injection de vaccin. Jusqu’à novembre 2021,ces gouvernements ont fait administrer une troisième dose de vaccin à 120 millions d’habitant·es des pays riches alors que le total des vaccins administrés dans les pays à bas revenus n’atteint que 60 millions. [56] Il s’agit d’un véritable apartheid en matière de santé publique.

Par ailleurs, Amnesty International a raison de dénoncer AstraZeneca, BioNTech, Johnson & Johnson, Moderna, Novavax et Pfizer car ces « six entreprises aux manettes du déploiement des vaccins contre le Covid-19 alimentent une crise des droits humains sans précédent en refusant de renoncer à leurs droits de propriété intellectuelle et de partager leur technologie, la plupart d’entre elles s’abstenant en outre de livrer des vaccins aux pays pauvres. » [57]


 COVAX n’est pas la solution

Les gouvernements des pays du Sud qui voudront permettre à leur population d’être vaccinée devront s’endetter car les initiatives du type COVAX sont tout à fait insuffisantes et consolident l’influence du secteur privé. COVAX est codirigé par trois entités : 1. l’Alliance Gavi qui est une structure privée à laquelle participent des entreprises et des États, 2. la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) qui est une autre structure privée à laquelle participent également des firmes capitalistes et des États, et 3. l’OMS qui est une agence spécialisée des Nations unies.

Parmi les entreprises qui financent et influencent le GAVI on trouve notamment la Fondation Bill & Melinda Gates, la Fondation Rockefeller, Blackberry, Coca Cola, Google, la Fédération internationale de commercialisation des produits pharmaceutiques (International Federation of Pharmaceutical Wholesalers), la banque espagnole Caixa, la banque UBS (principale banque privée suisse et la plus grande banque de gestion de fortune dans le monde), les sociétés financières Mastercard et Visa, le constructeur de moteurs d’avion Pratt and Whitney, la firme multinationale américaine spécialisée dans les biens de consommation courante (hygiène et produits de beauté) Proctor & Gamble, la multinationale agroalimentaire néerlando-britannique Unilever, la société pétrolière Shell International, la firme suédoise de streaming musical Spotify, la firme chinoise TikTok, la firme automobile Toyota,… [58]

Parmi les entreprises qui financent et influencent COVAX : la Fondation Bill & Melinda Gates, la Fondation Rockefeller, Blackberry, Coca Cola, Google, la banque UBS (principale banque privée suisse et la plus grande banque de gestion de fortune dans le monde), les sociétés financières Mastercard et Visa, la société pétrolière Shell

La deuxième structure qui co-dirige COVAX est la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) qui a été fondée en 2017 à Davos à l’occasion d’une réunion du Forum économique mondial. Parmi les sociétés privées qui financent et influencent fortement la CEPI on trouve encore la fondation Melinda et Bill Gates qui y a investi 460 millions de dollars.

La composition de l’initiative COVAX en dit long sur la renonciation des États et de l’OMS à prendre leur responsabilité dans la lutte contre la pandémie en particulier et en matière de santé publique en général. Cela s’inscrit dans la vague néolibérale qui déferle depuis les années 1980 à l’échelle de la planète. Le Secrétariat général des Nations unies ainsi que les directions des agences spécialisées du système onusien (par exemple l’OMS chargée de la santé et la FAO chargée de l’agriculture et de l’alimentation) ont fortement évolué dans le mauvais sens au cours des trente à quarante dernières années en s’en remettant de plus en plus à l’initiative privée dirigée par un nombre restreint de grandes entreprises qui ont une action planétaire. Les chefs d’État et de gouvernement ont emprunté la même voie. On peut d’ailleurs dire que ce sont eux qui en ont pris l’initiative. En faisant cela, ils ont accepté que les grandes entreprises privées soient associées aux décisions et soient favorisées dans les choix qui sont faits [59].

Rappelons qu’il y a plus de 20 ans,des chercheurs et des mouvements sociaux spécialisés dans le domaine de la santé ont proposé que les pouvoirs publics investissent des sommes suffisantes pour produire des remèdes efficaces et des vaccins contre les différents virus de « nouvelle génération » liés à l’augmentation des zoonoses. L’écrasante majorité des États a préféré s’en remettre au secteur privé et lui a permis d’avoir accès aux résultats des recherches réalisées par des organismes publics alors qu’il aurait fallu investir directement dans la production des vaccins et des traitements dans le cadre d’un service public de santé.

L’initiative COVAX ne constitue pas du tout une solution.

COVAX avait promis de fournir, avant la fin de l’année 2021, 2 milliards de doses aux pays du Sud qui en ont fait la demande et qui sont associés à l’initiative. En réalité, on a constaté début septembre 2021 que seules 243 millions de doses avaient été expédiées [60]. En conséquence l’objectif des 2 milliards de doses est reporté au premier semestre 2022.

Toutes les grandes puissances du Nord sont en deçà des promesses qu’elles avaient faites.

Par exemple, l’Union européenne qui s’était engagée à livrer 200 millions de doses aux pays les plus pauvres d’ici la fin de l’année 2021, n’en a envoyé qu’une « vingtaine de millions » comme l’a reconnu le mardi 7 septembre2021,Clément Beaune, secrétaire d’État chargé des Affaires européennes au sein du gouvernement français [61].

Selon un bilan officiel réalisé en décembre 2021, Covax n’a pour l’heure livré qu’environ 600 millions de doses dans 144 pays ou territoires, loin de l’objectif initial de deux milliards sur l’année 2021. À ce jour, 9 doses ont été administrées pour 100 habitants dans les pays à faible revenu (au sens de la Banque mondiale). À titre de comparaison, la moyenne mondiale s’élève à 104 pour 100 habitants. Ce chiffre atteint 149 pour les pays à revenu élevé.

L’Afrique est le continent le moins vacciné, avec 18 doses administrées pour 100 habitants. [62]

C-TAP (Covid-19 Technology Access Pool, en français Groupement d’accès aux technologies contre Covid-19) est une autre initiative décevante prise par l’OMS. C-TAP inclut les mêmes protagonistes que COVAX. Il a été créé pour mettre en commun la propriété intellectuelle, les données et les procédés de fabrication en encourageant les firmes pharmaceutiques détentrices de brevets à concéder à d’autres firmes le droit de produire le vaccin, des médicaments ou des traitements en facilitant le transfert de technologie.

Or, à ce jour, aucun fabricant de vaccins n’a partagé de brevets ou de savoir-faire par le biais du C-TAP [63].

A ce jour, aucun fabricant de vaccins n’a partagé de brevets ou de savoir-faire par le biais du C-TAP

Face à l’échec de COVAX et de C-TAP, les signataires du Manifeste Mettons fin au système de brevets privés ! lancé par le CADTM en mai 2021 ont raison d’affirmer que :

« Des initiatives telles que COVAX ou C-TAP ont échoué lamentablement, non seulement en raison de leur inadéquation, mais surtout parce qu’elles répondent à l’échec du système actuel de gouvernance mondiale par des initiatives où les pays riches et les multinationales, souvent sous la forme de fondations, cherchent à remodeler l’ordre mondial à leur guise. La philanthropie et les initiatives public-privé en plein essor ne sont pas la solution. Elles le sont encore moins face aux défis planétaires actuels dans un monde dominé par des États et des industries guidées par la seule loi du marché et du profit maximum. » [64]


 Retour à une vision historique d’ensemble

Selon le Rapport sur les inégalités mondiales publié début décembre 2021 et coordonné par Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, la part des revenus actuellement captée par la moitié la plus pauvre de la population mondiale est environ la moitié de ce qu’elle était en 1820, avant la grande divergence entre les pays occidentaux et leurs colonies. La part des revenus personnels des 50 % d’adultes les plus pauvres dans le monde, soit environ 3 milliards de personnes, est la moitié de ce qu’elle était en 1820 ! 

Source : World Inequality Report 2022
Graph 7 _ World income inequalities 1820-2020
Share of World income. The share of World income of the poorest 50% remains at an historical low in spite the growth in developing countries over the last decades. The share of World income going to the highest 10% of earners has been in the region 50-60% between 1820-2020. The share going to the poorest 50% has stagnated at around 10% (14% in 1820, 7% 1910, 5% in 1980, 6% in 2000 and 7%in 2020). Global inequalities have always been very high growing 1820 to 1910 and showing no long term tendencies since.

Au-delà du clivage Nord-Sud : l’exploitation de classe dans chaque pays

Ce panorama de la situation mondiale est fondamental. Il doit être complété parles très fortes inégalités de revenus et d’accumulation de richesses à l’intérieur d’une même catégorie de pays. Le capitalisme s’est étendu à l’ensemble de la planète. Dans ce système, la classe capitaliste, qui représente une minorité infime de la population, s’enrichit toujours plus grâce aux richesses produites par le travail de la majorité de la population, mais aussi grâce à l’exploitation de la nature, sans préoccupation aucune pour les limites physiques de celle-ci. Dépossédés de la propriété des moyens de production, la plupart des femmes et des hommes n’ont d’autre choix pour vivre que de vendre leur force de travail aux capitalistes (propriétaires de ces moyens de production), qui cherchent à rémunérer ce travail au niveau le plus bas possible, empêchant l’écrasante majorité de la population de sortir de la condition sociale dans laquelle elle se trouve. À l’inverse, les richesses accumulées par les capitalistes leur permettent d’investir dans des secteurs variés afin d’augmenter leurs sources de profits en exploitant à la fois les êtres humains et la nature.

Afin de maintenir ses profits au niveau le plus élevé possible et de s’assurer que ce mode de production perdure, la classe capitaliste cherche non seulement à maintenir les salaires directs au niveau le plus bas possible, mais aussi à empêcher la redistribution des richesses en contribuant le moins possible à l’impôt, en se positionnant contre les politiques sociales telles que des services publics de santé, d’éducation, de logement. Les capitalistes ont également intérêt à empêcher l’organisation collective des travailleurs et des travailleuses, notamment en se positionnant contre ce que l’on nomme les droits du travail : droit de se constituer en syndicats, droit de grève, négociations collectives, etc. Inversement, les travailleurs et travailleuses ont tout intérêt à s’organiser afin de gagner des droits sociaux et de contester ces inégalités. Il existe ainsi une lutte des classes au niveau international, dont l’intensité varie selon le niveau d’organisation collective des travailleurs, en un endroit et une période donnés, face aux injustices criantes.

Les inégalités économiques entre les différents groupes de la population peuvent être mesurées notamment par le patrimoine possédé par les individus, et par les revenus que touchent ces derniers (revenus du travail – salaires, retraites, différentes allocations sociales – et revenus du capital – profits des entreprises, dividendes perçus par les actionnaires, etc.).

Les groupes les plus pauvres de la population mondiale possèdent littéralement moins que rien : ils sont endettés et doivent de l’argent à leurs créanciers – généralement des banques –, c’est-à-dire aux groupes les plus riches de la population. Aux États-Unis, environ 12 % de la population – soit plus de 38 millions d’individus – ont un patrimoine négatif [65]. Leur niveau d’endettement – dû notamment à des prêts étudiants et à des prêts hypothécaires – est tel qu’il tire vers le bas le patrimoine cumulé des 50 % les plus pauvres de la population au point de le rendre négatif (-0,1 %) [66].

 Conclusion

Dès les débuts de la conquête violente de continents entiers par des puissances européennes jusqu’à aujourd’hui, on a assisté à une succession de pillages, de destructions des biens communs,de génocides de populations, d’exploitation du travail et de la nature… Progressivement le système capitaliste s’est généralisé à l’échelle planétaire. Ce système soumet les êtres humains et l’ensemble de la Nature à une exploitation intensive afin d’accumuler un maximum de profits à court terme et de garantir l’enrichissement de la classe capitaliste qui ne représente pas plus d’1% de la population mondiale.Selon le rapport sur la richesse dans le monde produit chaque année par la banque Crédit suisse, seulement 1% des adultes dans le monde possèdent 45% de toute la richesse personnelle tandis que près de 3 milliards de personnes ne possèdent rien [67].

Le système capitaliste a produit une crise multidimensionnelle au niveau planétaire qui amène la vie sur Terre au bord de l’extinction.

Il est plus que temps d’agir pour une rupture complète avec le mode capitaliste de production et de propriété. Il faut sortir du capitalocène.


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Notes

[1Cet article a plusieurs origines. Cette version a été présentée le 28 octobre 2021 lors d’une conférence en ligne organisée par l’Université de CEBU aux Philippines dans le cadre d’un séminaire intitulé « Perspectives décoloniales : Réclamons nos droits en tant que peuples du Sud global » (Decolonial Perspectives : Reclaiming our rights as People from the Global South). C’est une version largement augmentée de la conférence donnée par l’auteur au Kerala (Inde) le 24 janvier 2008 sous le titre « Impacts de la globalisation sur les paysans pauvres ». Les parties qui ont été ajoutées ont été rédigées en 2017 et en 2021.

[2Il faut y ajouter les Danois qui firent quelques conquêtes en mer Caraïbe, sans oublier au Nord, le Groenland (« découvert » plusieurs siècles avant). Pour mémoire, les Norvégiens avaient atteint le Groenland et le « Canada » bien avant le 15e siècle. Voir notamment le voyage de Leif Ericsson au début du 11e s. aux « Amériques » (où il se déplaça du Labrador vers l’extrémité septentrionale de Terre–Neuve), où s’établit une brève colonisation, longtemps oubliée, à l’Anse aux Meadows.

[3Le nom Amérique fait référence à Amerigo Vespucci, navigateur italien au service de la couronne espagnole. Les peuples indigènes des Andes (Quechuas, Aymaras, etc.) appellent leur continent Abya-Yala.

[4Parmi les ressources naturelles, il convient d’inclure les ressources biologiques nouvelles emportées par les Européens vers leurs pays, diffusées ensuite dans le reste de leurs conquêtes et puis au-delà. Il s’agit notamment du maïs, de la pomme de terre, des patates douces, du manioc, des piments, des tomates, des arachides, des ananas, du cacao et du tabac.

[5Les chiffres concernant la population des Amériques avant la conquête par les Européens font l’objet d’estimations fort différentes. Borah estime que la population des Amériques atteignait 100 millions en 1500, Biraben et Clark, dans des études séparées, parlent d’environ 40 millions. Braudel évalue la population des Amériques entre 60 et 80 millions en 1500. Maddison adopte une estimation bien inférieure en estimant que la population de l’Amérique latine s’élevait à 17,5 millions en 1500 et avait été réduite de plus la moitié un siècle plus tard suite à la conquête. Dans le cas du Mexique, il estime que la population est passée de 4,5 millions en 1500 à 1,5 million un siècle plus tard (soit une dépopulation de deux tiers des habitants). Dans cet article, on adopte l’hypothèse basse par prudence. Même dans cette hypothèse, l’invasion et la conquête des Amériques par les Européens est clairement assimilable à un crime contre l’humanité et à un génocide. Les puissances européennes qui ont conquis les Amériques ont exterminé des peuples entiers et les morts se comptent au moins par millions, probablement par dizaines de millions.

[6Les royautés espagnole et portugaise qui dominèrent pendant trois siècles l’Amérique du Sud, l’Amérique centrale et une partie de la Caraïbe, utilisèrent, en tant que puissances catholiques, l’appui du pape pour perpétrer leurs crimes. Il faut ajouter que la couronne espagnole a expulsé fin du 15esiècle, les musulmans et les juifs (qui ne se convertissaient pas au christianisme) au cours et à la suite de la Reconquista (qui s’est achevée le 12 janvier 1492). Les Juifs qui se sont expatriés et n’ont pas renoncé à leur religion judaïque ont trouvé principalement refuge dans les pays musulmans au sein de l’Empire ottoman très tolérant à l’égard des autres religions.

[7De ce point de vue, le message du pape Benoît XVI lors de son voyage en Amérique latine en 2007 est particulièrement injurieux envers la mémoire de peuples victimes de la domination européenne. En effet, loin de reconnaître les crimes commis par l’Église catholique à l’égard des populations indigènes des Amériques, Benoît XVI a prétendu que ceux-ci attendaient le message du Christ apporté par les Européens à partir du 15e siècle.

[8Les Européens ont notamment ramené d’Asie, au cours des temps, la production de textiles en soie, le coton, la technique du verre soufflé, la culture du riz et de la canne à sucre.

[9Notamment la fameuse route de la soie entre l’Europe et la Chine empruntée par le Vénitien Marco Polo à la fin du 13e siècle.

[10Officiellement Christophe Colomb cherchait à rejoindre l’Asie (notamment l’Inde) en prenant la direction de l’ouest mais on sait qu’il espérait trouver des terres nouvelles inconnues des Européens.

[11A partir du 16e siècle, l’utilisation de l’océan Atlantique pour se rendre d’Europe en Asie et aux Amériques allait marginaliser la Méditerranée pendant quatre siècles jusqu’à la percée du Canal de Suez. Alors que les principaux ports européens se trouvaient en Méditerranée jusqu’à la fin du 15e siècle (Venise et Gênes notamment), les ports européens ouverts sur l’océan Atlantique allaient progressivement prendre le dessus (Anvers, Londres, Amsterdam).

[12Voir Éric Toussaint,La Finance contre les peuples. La Bourse ou la Vie, coédition CADTM-Syllepse-Cetim, Liège-Paris-Genève, 2004, chapitre 7. La première crise internationale de la dette survient à la fin du premier quart du 19e siècle en touchant simultanément l’Europe et les Amériques (elle est liée à la première crise mondiale de surproduction de marchandises). La deuxième crise internationale de la dette explose au cours du dernier quart du 19esiècle et ses répercussions affectent tous les continents.

[13Dans les villes côtières de l’Afrique de l’Est s’affairaient des marchands — Arabes, Indiens du Gujarat et de Malabar (= Kerala) et Perses — qui importaient des soieries et des cotonnades, des épices et de la porcelaine de Chine, et exportaient du coton, du bois d’œuvre et de l’or. On y côtoyait aussi des pilotes de métier qui connaissaient bien les conditions de la mousson dans la mer Arabe et dans l’océan Indien.

[14Needham, 1971, p. 484

[15Au 15esiècle, Pékin était reliée à ses zones d’approvisionnement en denrées alimentaires par le Grand canal qui mesurait 2 300 kilomètres et sur lequel naviguaient facilement des péniches grâce à un système ingénieux d’écluses.

[16La comparaison entre les produits intérieurs bruts européens par habitant et ceux du reste du monde fait l’objet de débats importants. Les estimations varient fortement selon les sources. Des auteurs aussi différents que Paul Bairoch, Fernand Braudel et Kenneth Pomeranz considèrent qu’en 1500, l’Europe n’avait pas un PIB par habitant supérieur à d’autres parties du monde comme l’Inde et la Chine. Maddison qui s’oppose radicalement à cette opinion (car il lui reproche de sous-estimer le développement de l’Europe occidentale) estime que le PIB par habitant de l’Inde s’élevait à 1 500 à 550 dollars (de 1990) et celui de l’Europe occidentale, à 750 dollars. Ce qu’on retiendra malgré les divergences entre ces auteurs, c’est qu’en 1500 avant que les puissances européennes ne partent à la conquête du reste du monde, leur PIB par habitant,dans le meilleur des cas (celui proposé par Maddison),représentait entre 1,5 et 2 fois le PIB de l’Inde tandis que 500 ans plus tard, celui-ci est 10 fois plus important. Il est tout à fait raisonnable d’en déduire que l’utilisation de la violence et de l’extorsion par ces puissances européennes (rejointes plus tard par les États-Unis, le Canada, l’Australie et d’autres pays d’émigration européenne dominante) sont en bonne partie à la base de leur avantage économique présent. Le même raisonnement s’applique au Japon avec un décalage dans le temps car le Japon qui, entre 1500 et 1800, avait un PIB par habitant inférieur à la Chine, ne s’est transformé en une puissance capitaliste agressive et conquérante qu’à la fin du 19esiècle. A partir de ce moment-là, la progression de son PIB par habitant est fulgurante, il est multiplié par 30 entre 1870 et 2000 (si l’on en croit Maddison). C’est au cours de cette période qu’il marque vraiment la distance par rapport à la Chine

[17Voir Maddison, 2001, p. 260.

[18Voir Maddison, 2001, p. 110.

[19Voir Gunder Frank, 1977, p. 237-238.

[20Les Hollandais ont fait de même avec les techniques de production de la céramique chinoise qu’ils ont copiées et qu’ils présentent depuis comme la céramique, la faïence et la porcelaine bleue et blanche de Delft.

[21KarlMarx. 1867.Le Capital, livre I, Œuvres I, Gallimard, La Pléiade, 1963, 1818 p.

[22RosaLuxemburg. 1913. L’accumulation du capital, Maspero, Paris, 1969, Vol. I et II.

[23Polanyi, K. 1944. The Great Transformation, Beacon Press, Boston (traduction française Gallimard, Paris, 1983)

[24Silvia FEDERICI (2004),Caliban et la Sorcière, Entremonde, Genève-Paris, 2014, 459 p.

[25Le Jeune Karl Marx est un film biographique franco-germano-belge réalisé par Raoul Peck, sorti en salle en 2017.

[26Daniel Bensaïd,Les dépossédés. Karl Marx, les voleurs de bois et le droit des pauvres,La Fabrique, Paris, 2007, 128 pages.

[28Voir Sophie Perchellet,Haïti. Entre colonisation, dette et domination, CADTM-PAPDA, 2010 http://cadtm.org/Haiti-Entre-colonisation-dette-etL’ordonnance du roi de France de 1825 « Article 2 : Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront à la Caisse des Dépôts et Consignations de France en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant au 1er décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclament une indemnité. ». Cette somme fut ramenée à 90 millions de francs quelques années plus tard.

[3215303

[33Périphériques par rapport aux principales puissances capitalistes européennes (G-B, France, Allemagne, Pays-Bas, Italie, Belgique) et par rapport aux États-Unis.

[34Jacques Adda est un des auteurs qui attirent l’attention sur cela. Voir Jacques Adda. 1996.La Mondialisation de l’économie, tome 1, p.57-58.

[35Pour en savoir plus sur les facteurs autres que le non-recours à la dette extérieure, lire Perry Anderson,L’État absolutiste. Ses origines et ses voies, t. 2, p.261-289 sur le passage du féodalisme au capitalisme au Japon. Par ailleurs, Carmen M. REINHART et Christoph TREBESCH remarquent qu’effectivement le Japon n’a pas eu recours à l’endettement externe et s’en est mieux tiré que les autres.Voir Carmen M. REINHART et Christoph TREBESCH, “The Pitfalls of External Dependence : Greece, 1829-2015”, Brookings Papers 

[36Kenneth Pomeranz, qui s’attache à mettre en évidence les facteurs ayant empêché la Chine de devenir une des grandes puissances capitalistes, n’attribue pas d’importance à la dette extérieure, il est vrai qu’il centre son étude sur la période qui précède 1830-1840. Son analyse est pourtant très riche et inspiratrice. Voir Kenneth POMERANZ (2000),The Great Divergence, Princeton University Press, 2000, 382 pages.

[37Luxemburg, Rosa. 1969. L’accumulation du capital, Maspero, Paris, Vol. II, p. 60.

[38Eduardo Galeano dresse un tableau concret et imagé de cette destruction dans son précieux livreLes veines ouvertes de l’Amérique(1970) qui reste à ce jour la meilleure et la plus accessible présentation des différentes formes de domination et de spoliation vécues par les peuples d’Amérique latine. Cette œuvre est bien documentée et montre les responsabilités des classes dominantes, tant celles du Vieux continent que celles du Nouveau Monde.

[39Voir Bairoch,Paul. 1993.Mythes et paradoxes de l’histoire économique,La Découverte, Paris, 1999, p. 37.

[40Voir BRITTO, Luis,El pensamiento del Libertador - Economía y Sociedad, BCV, Caracas, 2010

[41Voir Bairoch,Paul. 1993.Mythes et paradoxes de l’histoire économique,op. cité p. 37

[42George Canning, haut fonctionnaire du Ministère des Affaires étrangères, est devenu premier ministre en 1827 voirhttps://fr.wikipedia.org/wiki/George_Canning

[43Woodbine Parish,Buenos Aires y las provincias del Rio de la Plata, Buenos Aires, 1853.https://books.google.be/books?id=jBYOAAAAYAAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false Cité par Eduardo Galeano, p. 245-246.

[44Pour le Venezuela, qui a refusé de rembourser sa dette, elle a finalement abouti à une véritable épreuve de force avec les impérialismes nord-américain, allemand, britannique et français, qui envoyèrent en 1902 une flotte militaire multilatérale pour bloquer le port de Caracas et obtenir, par la politique de la canonnière, l’engagement vénézuélien de reprendre le remboursement des dettes. Le Venezuela n’a fini de payer cette dette qu’en 1943. Voir Pablo Medina et al. 1996. « ABC de la deuda externa », p. 21-22, p. 37, p. 50.

[45Voir notamment les écrits de Sismondi et de Tougan Baranovsky au XIXe s. de même que les grands titres de la presse de l’époque et les discours des gouvernements européens de l’époque.

[46Léon Trotsky. 1936.La Révolution trahie, Éditions de Minuit, Paris, 1999, 206 pages

[47ONU, Déclaration sur le droit au développement, Adoptée par l’Assemblée générale dans sa résolution 41/128 du 4 décembre 1986, https://www.ohchr.org/fr/professionalinterest/pages/righttodevelopment.aspx

[48Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser, Féminisme pour les 99 % : un manifeste, éditions La Découverte, Paris, mars 2019, 125 pages.

[49Voir La Bourse ou la Vie. La Finance contre les peuples dont la première édition remonte à 1999. Voir également deux ouvrages coécrits avec Damien Millet : 60 questions, 60 réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale (Syllepse, Paris, 2008) et en 2012, AAA. Audit, Annulation, Autre politique (Le Seuil, Paris, 2012). Parmi les ouvrages précurseurs sur la dette comme instrument d’imposition des politiques néolibérales, il faut souligner les livres de deux femmes : Susan George d’une part et de Cheryl Payer, d’autre part. George, Susan. 1988. Jusqu’au cou, La Découverte, Paris, 1989, 405 p. George, Susan. 1992. L’effet Boomerang, coll.Essais, La Découverte, Paris, 291 p. Payer, Cheryl.1974. The Debt Trap : The International Monetary Fund and the Third World, Monthly Review Press, New York and London, 251 p. Payer, Cheryl. 1991. Lent and Lost. Foreign Credit and Third World Development, Zed Books, London, 154 p.

[50Voir par exemple Verónica Gago et Luci Cavallero, “La dette est une guerre contre l’autonomie des femmes”, publié le 20 mai 2021 ; Camille Bruneau, ’La farce de la « prise en compte du genre » : une grille de lecture féministe des politiques de la Banque mondiale’, publié le 11 juin 2021

[51Karl MARX,Le Capital- Livre premier, Le développement de la production capitaliste, VIII° section : L’accumulation primitive, Chapitre XXXI : Genèse du capitaliste industriel in Karl MARX, 1867,Le Capital, livre I, Œuvres I, Gallimard, La Pléiade, 1963, p. 1216

[52Karl MARX,Les luttes de classes en France 1848-1850,Éditions sociales, Paris, 1974

[53Les chiffres sont tirés du rapport d’Amnesty International déjà cité « A DOUBLE DOSE OF INEQUALITY, PHARMA COMPANIES AND THE Covid-19 VACCINES CRISIS », publié le 22 septembre 2021,https://www.amnesty.be/IMG/pdf/20210922_rapport_vaccins.pdf

[54Public Citizen, “How to Make Enough Vaccine for the World in One Year”, publié le 26 Mai 2021,www.citizen.org/article/how-to-make-enough-vaccine-for-the-world-in-one-year/

[55Financial Times,The inside story of the Pfizer vaccine : ‘a once-in-an-epoch windfall’,1 décembre 2021.

[56Calculs du Financial Timesdans l’article déjà cité.

[57Amnesty International, ’Les Big Pharma alimentent une crise des droits humains’, publié le 22 septembre 2021,https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/laboratoires-pharmaceutiques-alimentent-crise-droits-humainsVoir le rapport complet en anglais :https://www.amnesty.be/IMG/pdf/20210922_rapport_vaccins.pdf

[59Cela a été le cas par exemple en septembre 2021, lors d’un Sommet alimentaire mondial convoqué par les Nations unies. Les grandes entreprises de l’agroalimentaire y sont invitées et y jouent un rôle important alors qu’elles font partie de la cause et pas de la solution à la crise alimentaire mondiale et à la crise écologique, ce que dénoncentune série de mouvements. Voir CCFD-Terre Solidaire, Food system summit : alerte sur un sommet coopté par le secteur. Voir également en anglais : The Guardian, ‘Corporate colonization’ : small producers boycott UN food summit. Voir aussi l’émission de télévision que Democracynow.org depuis New York a consacré à ce sommet. Cela s’est également produit lors de la COP 26 à Glasgow en novembre 2021.

[60Voir page 5 du rapport d’Amnesty International cité plus haut

[63Voir page 5 du rapport d’Amnesty International cité plus haut

[65Chuck Collins, « Negative Wealth Matters », Inequality.org, 28 janvier 2016 (consulté le 21 janvier 2020).

[66World Inequality Database (consulté le 21 janvier 2020).

[67Voir le rapport complet qui est analysé par Michael Roberts

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.