La « dé-conquête » de l’Amérique, pour conquérir l’Europe solidaire

18 mai par Sergio Ferrari


Délégation zapatiste qui arrivera en Europe

Les zapatistes ont hissé les voiles et commencé à naviguer « le second jour du cinquième mois ». Ils/elles prévoient de débarquer au port de Vigo (Espagne) 529 ans après Christophe Colomb et sa « découverte ». La Traversée pour la vie parcourt depuis le 2 mai la route inverse pour « déconquérir » l’Amérique et globaliser la solidarité.

Les zapatistes ont secoué l’opinion publique internationale le 1er janvier 1994, en occupant San Cristobal de las Casas (Etat du Chiapas, sud-est du Mexique), d’où fut lancée leur insurrection indigène. Ils/elles continuent à surprendre par leur cosmovision, leur interprétation du monde et leurs luttes, leur langage et la réinvention de concepts comme ceux d’utopie et de solidarité internationale. Et maintenant par cette traversée altermondialiste en sens inverse.

Selon la légende maya, Ixchel, déesse de l’amour et de la fertilité, a dit : « De l’orient est arrivée la mort et l’esclavage. Que demain vers l’orient naviguent la vie et la liberté, dans la parole de mes os et de mon sang », rappelait le sous-commandant Galeano [ndr : nouvelle identité de l’ancien porte-parole zapatiste de 1994 et des années suivantes, le sous-commandant Marcos], dans l’un de ses textes récents, pour contextualiser le sens de ce voyage. « Que demain vers l’orient naviguent la vie et la liberté, dans la parole de mes os et de mon sang, mes enfants. Qu’aucune couleur ne commande. Qu’aucune ne commande afin qu’aucune n’obéisse et que chacun soit qui il est avec joie. Parce que la honte et la douleur proviennent de celui qui veut des miroirs et non des vitres pour observer tous les mondes que je suis. Avec rage, il faudra briser sept mille miroirs jusqu’à ce que la douleur soit soulagée. Beaucoup de mort devra faire mal pour que, finalement, la vie soit le chemin. Que l’arc-en-ciel couronne alors la maison de mes enfants, la montagne qui est la terre de mes successeurs ».

A bord de la caravelle La Montaña (La Montagne) voyage le sous-commandant Moisés. Il est accompagné de quatre femmes, deux hommes et une personne transgenre (« autre », selon le récit zapatiste), désigné·es par leurs pairs dans les communautés chiapanèques. Il s’agit de l’Escadron 421, référence à la diversité de genre de ses membres : 4, 2, 1. Il s’agit de Lupita, Ximena, Carolina, Yuli. Avec Bernal et Dario. Et Marijose, 39 ans, du peuple tojolabal de la zone forestière de la frontière. « Elle a été milicienne, promotrice de santé et d’éducation, ainsi que formatrice en éducation. Désignée comme l@ première zapatiste à débarquer, c’est avec elle que commencera l’invasion… », selon La delegación marítima zapatista, texte publié en avril 2021.

Durant toute la traversée, ils/elles élaboreront des textes sur cette aventure politico-internationaliste, unique dans l’histoire moderne (http://enlacezapatista.ezln.org.mx/2021/04/12/camino-a-europa/). D’autres représentant·es chiapanèques prendront l’avion pour se joindre à la délégation lors de son arrivée en Europe. Cette mission dans le Vieux Monde est aussi osée qu’exigeante : parcourir 30 pays « pour parler de nos histoires mutuelles, nos douleurs, nos rages, nos succès et nos échecs », explique le communiqué de l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN), publié en avril 2021 et adressé aux peuples du monde. De l’Espagne à l’Ukraine et à la Russie, en passant notamment par le Portugal, l’Allemagne, l’Italie, la France, la Hollande, la Suisse, la Belgique, la Turquie… Là où « jusqu’à maintenant nous avons reçu et accepté des invitations ». Toujours dans l’idée de partager les expériences organisationnelles, communautaires, locales : tendre la main de l’autonomie zapatiste à la résistance sociale.

Trois semaines avant de lever l’ancre, le groupe s’est rassemblé dans le « Semillero Comandante Ramona » pour un auto-isolement préventif anti-pandémique. Et aussi pour vivre 15 jours dans une réplique de l’embarcation, construite dans la communauté, et s’habituer ainsi à ce que serait la traversée de l’océan. Pour des personnes originaires de la Selva Lacandona, la mer et sa houle sont des éléments inconnus.

Lors d’une petite cérémonie, « selon nos usages et nos coutumes, la délégation a reçu le mandat des villages zapatistes pour mener au loin notre pensée, c’est-à-dire notre cœur. Nos délégué·es ont un grand cœur ». Non seulement pour embrasser celles et ceux qui, sur le continent européen, se rebellent et résistent, mais aussi pour les écouter et apprendre de leurs histoires, leurs géographies, leurs projets et leurs modes de vie, explique l’EZLN.

Adieu à la délégation qui se rend en Europe (dans l’un des caracoles zapatistes)


Premier chapitre

En pensant à ses passagers, le capitaine Ludwig recommanda de partir le 2 mai dans l’après-midi, comme le rappelle le premier texte élaboré en mer. Il affirme que « la houle prévue pour le 3 allait faire souffrir les marins novices plus qu’il se doit ». Le capitaine proposa donc d’avancer le départ d’un jour.

Le sous-commandant Moisés l’écouta avec attention et fut d’accord, poursuit le récit. « Alors que maintenant il est courant d’utiliser le mot ‘historique’ pour n’importe quoi, c’est la première fois que le zapatisme réalise une chose programmée avant le moment annoncé (en général, nous traînons et démarrons en retard). Et donc, c’est quelque chose d’historique dans le zapatisme ».

Hormis le capitaine Ludwig (Allemagne), l’équipage est formé des professionnel·les : ses compatriotes Gabriela, Ete et Carl, ainsi que Edwin de Colombie.

Dans la seconde partie de ce premier texte « Sur la mer », signé par Don Durito de Lacandona, personnage associé à l’époque au sous-commandant Marcos – l’un des fondateurs de l’EZLN et principale référence du mouvement -, apparaît le « récit envoyé par un être ressemblant extraordinairement à un scarabée, voyageant clandestinement sur La Montaña. Quelqu’un qui accompagne imaginairement la Traversée.

« Plutôt que naviguer, La Montaña semble danser sur la mer. Comme dans un long baiser passionné, elle s’est détachée du port et dirigée vers son destin incertain, plein d’enjeux, de défis, de menaces et de contretemps ».

Un arrêt à Cienfuegos (Cuba) fut nécessaire pour réparer une partie de ses voiles. « Pudique, La Montaña chercha un lieu sûr et discret pour raccommoder ses habits. ‘Le vent doit apprendre que l’appétit et le désir se doivent d’être mutuels, sous peine d’être agression et non amour, tel est le nom qu’on leur donne ».

Réparée, l’embarcation reprit son chemin et sa mission… « Et ainsi navigue La Montaña, le vent la suit en promettant des petits matins. A l’orient, l’attente croît et, avec elle, l’espérance ».

Réplique d’un des canoës que la délégation zapatiste transporte (en cas d’urgence)


« Terre en vue ! »

Ce sera le cri de l’un des marins ou de l’Escadron 421 zapatiste qui sera lancé à l’aube vers la mi-juin, lorsque La Montaña s’approchera de la côte galicienne espagnole. La fin de la traversée, mais pas celle de l’aventure solidaire. Et rien n’est laissé au hasard dans cette originale entreprise de dé-conquête.

Comme l’expliquent les zapatistes, « le premier pied à se poser sur le sol européen (bien sûr, si on nous laisse débarquer) ne sera pas celui d’un homme, ni d’une femme. Ce sera celui d’un·e autre : Marijose ».

En descendant à terre, Marijose criera : « Rendez-vous, hétéros patriarcaux au visage pâle qui persécutent ce qui est différent !" ... Non, c’est une blague, explique un texte du sous-commandant Galeano. En fait, Mariajose dira d’une voix solennelle : « Au nom des femmes, des enfants, des hommes, des ancien·nes et, bien sûr, des autres zapatistes, je déclare que le nom de cette terre, que ses habitant·es appellent aujourd’hui “Europe”, s’appellera désormais : SLUMIL K’AJXEMK’OP, ce qui signifie “Terre insoumise”, ou “Terre qui ne se résigne pas, qui ne défaille pas”. Et c’est ainsi qu’elle sera connue des habitant·es et des étrangers et étrangères, tant qu’il y aura ici quelqu’un qui n’abandonnera pas, qui ne se vendra pas et qui ne capitulera pas ».

Si nous ne pouvons pas débarquer, « que ce soit à cause de la Covid, des autorités de migration, de la discrimination pure et simple, du chauvinisme, ou d’une erreur sur le port d’arrivée ou d’uen autre emmerde, nous sommes préparé·es », écrivait le sous-commandant Galeano dans son texte « La Route d’Ixche »l. Dans ce cas, « nous sommes prêt·es à attendre là-bas et nous déploierons, face aux côtes européennes, une grande banderole disant : ‘Réveillez-vous !’. Nous attendrons de voir si quelqu’un·e lit le message et encore un peu plus longtemps pour voir si, effectivement, il ou elle se réveille ; et encore un peu plus pour voir s’il ou elle fait quelque chose », écrit le dirigeant zapatiste.

Si l’Europe ne veut pas ou ne peut pas, alors, prévoyante, la délégation emmène avec elle quatre cayucos (petites pirogues) pour prendre le chemin du retour. « Bien sûr, cela prendra un peu de temps avant d’entrevoir à nouveau les rivages de la maison d’Ixchel », explique-t-il.

Pour la direction zapatiste, le nombre de cayucos n’est pas un hasard. Ils représentent quatre étapes « de notre être en tant que zapatistes que nous sommes ». Il explique :

« Notre culture comme peuple originaire de racine maya. C’est le cayuco le plus grand et dans lequel on peut ranger les trois autres. C’est un hommage à nos ancêtres. L’étape de la clandestinité et de l’isolement. C’est le cayuco qui suit en taille, et il est un hommage à ceux qui sont tombés depuis le premier janvier 1994. L’étape de l’autonomie. C’est le troisième en taille, du plus grand au plus petit, et il est un hommage à nos peuples, régions et zones qui, en résistance et rébellion, ont construit et construisent l’autonomie zapatiste. L’étape de l’enfance zapatiste. C’est le cayuco le plus petit qu’ont décoré et peint les enfants zapatistes avec les figures et les couleurs qui leurs sont passées par la tête ».

Si tout va bien et que les voyageurs et voyageuses de La Montaña réussissent à débarquer et à « embrasser avec la parole ceux qui luttent, résistent et se rebellent là-bas, alors il y aura la fête, des danses, des chansons, et cumbias et déhanchés feront frémir les sols et les ciels éloignés les uns des autres ».

Et des deux côtés de l’océan, un court message « inondera tout le spectre électro-magnétique, le cyberespace et un écho résonnera dans les cœurs : l’invasion a commencé. Et peut-être, seulement peut-être, Ixchel, déesse lune, sera alors luminaire sur notre chemin et, comme en ce petit matin, lumière et destin », conclut le récit zapatiste [1].

Le chapitre européen de la « Traversée pour la vie » est en cours. Dans l’esprit de ses promoteurs, l’objectif est de partager, successivement, avec tous les continents. Dans un monde unique, où la pandémie révèle les interdépendances profondes de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
, ce cri zapatiste pour réinventer la solidarité à partir des résistances locales acquiert une dimension significative. C’est un retour aux racines même du soulèvement du 1er janvier 1994. Avec la force du vernaculaire, avec l’expérience de l’autonomie construite en 27 ans et avec le pari d’un autre monde possible, un monde où tous les mondes ont leur place.

« Semer des graines de liberté ». Adieu à la délégation zapatiste dans une des communautés avant le départ.




Traduction de l’espagnol : Hans-Peter Renk
Edition finale : Rosemarie Fournier

Notes

[1Les textes zapatistes peuvent être consultés (avec leur traduction française) sur le site : http://enlacezapatista.ezln.org.mx/

Sergio Ferrari

Journaliste RP/periodista RP

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