La crise au Liban ne peut servir de prétexte au FMI pour imposer des mesures d’austérité

24 novembre par Anaïs Carton


Beyrouth, Liban (CC - Wikimedia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Beyrouth#/media/Fichier:Beirutcity.jpg)

Le Rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits humains, Olivier de Schutter, vient de terminer une mission de 12 jours au Liban [1]. Il dresse un rapport accablant de la situation. Le pays cumule différentes crises dont les effets s’additionnent pour la population, qui ne cesse de croître avec l’arrivée d’un million et demi de réfugiés syriens depuis une dizaine d’années. Avec la chute spectaculaire de la valeur de la livre libanaise qui a perdu quelque 90 % de sa valeur (ce qui écorne très sérieusement le pouvoir d’achat de la population libanaise), la difficile situation sanitaire liée à la gestion de la pandémie de Covid-19 (qui a conduit à la fermeture de nombreuses entreprises) et la double explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, la situation est dramatique.

La destruction de la monnaie nationale par les autorités, l’impasse politique et le renforcement des inégalités de longue date ont plongé le pays dans une des pires crises économiques et financières du monde depuis le milieu du XIXe siècle selon la Banque mondiale. Il est dès lors évident qu’une aide internationale est indispensable, tant au niveau de l’aide humanitaire d’urgence que pour la reconstruction à moyen et long terme.

 Un gouvernement incapable d’apporter des réponses

Selon le rapporteur de l’ONU, 43 % des actifs dans les banques sont contrôlés par des personnes qui ont des liens avec les élites politiques

Face à cela, les différents gouvernements successifs sont incapables de fonctionner convenablement en raison des crises à répétition que le pays traverse, de la corruption des élites politiques et de la mainmise des banques sur l’économie. En effet, le Liban est non seulement en train de devenir une « république des ONG » [2], mais aussi un État de rentiers, colonisé par certains intérêts économiques, qui se servent des structures de l’État pour renforcer leur position dominante dans l’économie. Selon le rapporteur de l’ONU, 43 % des actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
dans les banques sont contrôlés par des personnes qui ont des liens avec les élites politiques [3]. Aujourd’hui, les banques détiennent ensemble près de 80 % de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique libanaise qui représentait début 2019, 170 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
du pays. Autant d’obstacles dans le système politique à l’adoption de réformes. En l’absence de réponses internationales sous formes de dons, le gouvernement doit recourir aux prêts du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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qui maintiennent le pays sous la mainmise des institutions financières internationales et de leurs exigences.

 Une « aide » internationale annoncée depuis avril 2020

Déjà en avril 2020, le FMI proposait un prêt de 10 milliards de dollars au gouvernement. Cette offre de versement de liquidité Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
s’accompagnait de « recommandations » [4] visant à lancer des réformes globales pour assainir les finances publiques, restructurer la dette publique, restructurer le système bancaire, étendre le dispositif de protection sociale, réformer les entreprises publiques et améliorer la gestion. Le FMI est resté très lacunaire sur les orientations « réforme du secteur de l’électricité » et réformes fiscales.

Tout accord d’« aide » avec le FMI constitue un accord de prêt qui ne fait que s’ajouter à l’endettement et reporter le problème

En août 2020, Kristalina Georgieva, directrice du FMI, a dévoilé quatre volets sine qua non pour parvenir à un accord : rétablir la solvabilité des finances publiques et du système financier, mettre en place des garde-fous temporaires pour éviter des sorties de capitaux prolongées, nécessité de prendre rapidement des mesures pour réduire les pertes prolongées de nombreuses entreprises publiques et enfin l’obligation d’un filet de sécurité sociale élargi afin de protéger les groupes les plus vulnérables de la population libanaise [5]. En mars 2021, un porte-parole du Fonds monétaire international a déclaré que les bailleurs de fonds étrangers ne prêteront pas main-forte à Beyrouth sans la formation d’un gouvernement qui avait à ce moment-là démissionné [6]. Finalement, en novembre 2021, le Liban a repris les négociations avec FMI avec la condition de présenter un plan de redressement financier crédible, basé sur les pertes subies par le système bancaire, afin que ces pertes soient supportées par les actionnaires des banques et par les plus gros déposants.

A quoi aboutiront in fine les négociations pour une « aide » du FMI ? Peut-être de permettre au pays de sortir la tête hors de l’eau pour un court temps. Surement de courir le risque d’englober des réductions des dépenses publiques et une hausse de la TVA, susceptible d’amplifier les coûts sociaux et de forcer la population à supporter le poids des réformes [7]. Rappelons que tout accord d’« aide » avec le FMI constitue un accord de prêt qui ne fait que s’ajouter à l’endettement et reporter le problème.

 L’octroi de DTS : une solution qui n’en est pas une et qui sous-tend un système inégalitaire

Recourir à l’allocation de DTS du FMI, c’est renforcer la position centrale d’une institution pourtant en constant échec depuis sa création, tant par son fonctionnement anti-démocratique que par son idéologie néolibérale mortifère

Depuis septembre 2021, suite à la formation du nouveau gouvernement, un groupe de créanciers détenteurs d’eurobonds (titres de dette publique en devises) appellent à une restructuration de la dette et enjoignent le gouvernement à « concevoir et mettre en œuvre un programme de réformes économiques, budgétaires et structurelles dans l’intérêt de toutes les parties prenantes, en particulier le peuple libanais souffrant » [8].

Par ailleurs, une partie des droits de tirage spéciaux (DTS) ont été versés en septembre par le FMI (607,2 millions de DTS, soit environ 850 millions de dollars US) [9]. Mais le recours aux DTS pose le problème de la répartition de l’allocation des 650 milliards de dollars US. En effet, les DTS sont distribués aux pays au prorata de leurs quotes-parts relatives au FMI. En conséquence, sur les 190 États membres du FMI, les 135 pays en développement se partageront 275 milliards de dollars US, soit à peine plus de 40 % de l’allocation, tandis que les 55 pays les plus riches bénéficieront de quelque 375 milliards. Recourir à cette allocation, c’est renforcer la position centrale d’une institution pourtant en constant échec depuis sa création, tant par son fonctionnement anti-démocratique que par son idéologie néolibérale mortifère.

 La « guerre du pain » va-t-elle pousser les libanais à continuer à occuper la rue ?

La hausse du prix de l’essence du simple au double en 48h00 ainsi que du prix du pain, poussé par la dépréciation Dépréciation Dans un régime de taux de changes flottants, une dépréciation consiste en une diminution de la valeur de la monnaie nationale par rapport aux autres monnaies due à une contraction de la demande par les marchés de cette monnaie nationale. brutale de la livre libanaise, va-t-elle pousser les Libanais.es à encore occuper la rue ?

A l’heure actuelle, il est bien-sûr indispensable, comme le souligne bien le rapporteur, que le Liban présente un plan de redressement financier crédible, basé sur le « renflouement » des pertes subies par le système bancaire, de sorte que ces pertes soient supportées par les actionnaires des banques et par les principaux déposants. Il faut également qu’une plus grande part des revenus publics de l’État vienne des impôts directs sur la fortune et sur les sociétés, et que la part des impôts indirects, comme la TVA, soit réduite en proportion. Il faut un système beaucoup plus progressif de taxation.

En effet, les difficultés économiques rencontrées par le pays après l’imposition de nouvelles taxes en octobre 2019 et qui ne cessent depuis ont renforcé des protestations sociales d’où ont émergé certaines revendications dont, notamment, la cessation de la privatisation des entreprises étatiques et la chute du système bancaire actuel. La hausse du prix de l’essence du simple au double en 48h00 ainsi que du prix du pain, poussé par la dépréciation brutale de la livre libanaise, va-t-elle pousser les Libanais.es à encore occuper la rue ?

L’ampleur des mobilisations actuelles devraient en tous les cas alerter sur l’état de nécessité actuel de suspendre tout remboursement de la dette, envers quelques créanciers que ce soit. Cela permettrait de mettre en place un audit citoyen de la dette (plutôt qu’un audit juricomptable des comptes de la BDL, confiée à de grandes entreprises de redressement), pour contrôler les capitaux et aller vers une nouvelle régulation bancaire publique sous contrôle citoyen.




Anaïs Carton

Permanente au CADTM Belgique

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