Indigné-e-s : désobéir à l’injustice

23 octobre 2012 par Esther Vivas


Nous n’aurons pas un automne placide et mélancolique comme les autres. L’ambiance est si tendue qu’on pourrait presque la couper au couteau. Plus de pauvreté, plus de chômage, plus de faim, plus d’austérité, plus d’expulsions de logement... telles sont les conséquences, pour des millions de personnes, de la “sortie” de crise concoctée par le gouvernement de Mariano Rajoy. Plus d’indignation, plus de dégoût et plus de désobeissance, telles sont les réponses dans la rue.

La situation sociale est cependant contradictoire. Le potentiel de lutte est plus fort que jamais et le bouillonnement incessant peut à tout moment se solidifier en une nouvelle vague de mobilisations, un nouveau choc social. Mais en même temps, les tendances à la fragmentation et à la dispersion pèsent de tout leur poids. Campagnes et mouvements sociaux souffrent d’une faible capacité d’initiative.

Face à une crise économique, sociale, politique et écologique sans précédent, les élites économiques et politiques, quant à elles, ont fait le choix d’appuyer sur l’accélérateur. Les mesures d’austérité s’intensifient au même rythme de progression que la “prime de risque Prime de risque Quand des emprunts sont accordés, les créanciers tiennent compte de la situation économique du débiteur pour fixer le taux d’intérêt. Un éventuel risque pour le débiteur de ne pas pouvoir honorer ses remboursements entraîne une hausse des taux d’intérêt pratiqués à son encontre. De la sorte, le créancier perçoit des intérêts plus élevés, censés le dédommager du risque pris en accordant ce prêt. ” tandis que pour des milliers de familles, et tout spécialement dans la périphérie sud de l’Union européenne, joindre les deux bouts devient tout bonnement une “mission impossible”. La crise clarifie les choses. Les rideaux de fumée se dispersent. Le capitalisme a perdu son masque.

Des slogans du mouvement du 15-M tels que “ceci n’est pas une crise, c’est ne escroquerie” ; “nous ne sommes pas des marchandises aux mains des politiciens et des banquiers” ; “nous ne devons rien, nous ne payons rien”, ce sont popularisés avec l’approfondissement de la crise, l’impunité de ceux qui n’ont entraîné jusqu’ici et la complicité politique dont ils bénéficient.

Encore fragile, une conscience anticapitaliste diffuse s’étend sans cesse plus. Nous avons pu entendre crier sur les places et dans les manifestations : “La révolution commence aujourd’hui”, ou encore “Ce n’est pas la crise, c’est le capitalisme”. Le défi consiste à élaborer collectivement pour donner un contenu programmatique et stratégique à ce malaise social et indigné. Etre capables de tracer peu à peu l’ébauche d’un projet alternatif de société et la manière d’y parvenir, afin d’approfondir ainsi la portée et la consistence du rejet croissant envers le monde actuel.

Du légal et du légitime

L’intensification de la crise, combinée à la difficulté d’obtenir des victoires concrètes, entraîne une radicalisation croissante. Depuis la naissance du 15-M, l’occupation (des places, des logements vides, des banques et même des supermarchés), est devenue une pratique courante. Et le plus important : ces actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
ont un soutien social significatif. La désobéissance civile a commencé à récupérer l’espace public. Face à des lois et des pratiques injustes, il n’y a en effet pas d’autre choix que de désobéir.

Occuper un logement est considéré comme illégal. Mais dans un pays où l’on expulse chaque jour 517 familles de leur logement alors qu’on estime qu’il y a entre 3 et 6 millions de logements vides, occuper est sans doute un acte illégal mais c’est d’une légitimité absolue.

Entrer dans un supermarché comme Mercadona et repartir sans payer avec neufs chariots d’alimentation de base pour les donner à ceux qui en ont besoin, comme le firent les militants du Syndicat Andalou des Travailleurs (SAT), est peut être illégal. Mais le véritable “crime”, c’est que plus d’un million de personnes ont faim dans l’Etat espagnol tandis que les supermarchés jettent quotidiennement des tonnes de nourriture et que des patrons comme Juan Roig, propiétaire de Mercadona, amasse l’une des plus grandes fortunes du pays en payant les paysans à des prix de misère et en exploitant les salariés de ses magasins.

Par contre, les pratiques des banques, elles, sont “légales” (escroquerie des “préférentiels” [1], spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
sur le logement, jeter des familles à la rue, hypothèques à vie, etc.) mais sont profondément illégitimes. Ce sont au contraire ces banquiers et les politiciens qui les soutiennent qui devraient s’expliquer devant les tribunaux pour leurs pratiques. Dans le monde à l’envers dans lequel nous vivons, c’est la prison pour les pauvres et la liberté pour les riches. Heureusement, de plus en plus de gens commencent à en prendre conscience.

Ciseaux et matraques

Face cette montée de la riposte sociale dans la rue, la peur a partiellement commencé à changer de camp. Cela explique l’escalade répressive contre ceux qui luttent afin d’étouffer la protestation et séparer le noyau dur des activistes de l’opinion publique en général. Mais, du fait de la profondeur de la crise, de la perte de légitimité du gouvernement et du soutien important envers la mobilisation sociale, cette stratégie n’est pas aussi facile qu’ils le pensaient,.

Des amendes pour un total de 6.000 euros pour les étudiants du “Printemps valencien” ; plus de cent personnes arrêtées en Catalogne après la grève générale du 29 mars ; l’ouverture d’une page web du gouvernement catalan pour appeler à dénoncer des manifestants ; des sanctions de plus de 300 euros pour avoir protesté contre les “préférentiels” ; deux jeunes qui ont perdu un oeil après avoir été touchés par des balles en caoutchouc lors de la journée de grève générale à Barcelone. Et la liste s’allonge.

Telle est l’autre face de l’austérité, l’autre visage des “ciseaux” (avec lesquels on “coupe” dans les budgets sociaux, NdT) : le visage de la répression et de la violence d’Etat. La recette est connue : moins d’Etat social, plus d’Etat pénal. La “latino américanisation” de la périphérie sud de l’Europe ne concerne pas que les aspects économiques, c’est aussi le cas sur le terrain répressif. Mais il faut en prendre bonne note : la répression est, par elle même, un symbole de faiblesse de ceux qui nous gouvernent, car elle signifie qu’ils ne peuvent plus appliquer leurs politiques par simple consensus. La machine de l’austérité écrase tout sur son passage, mais c’est un géant aux pieds d’argile. Une affiche dans un centre social disait : “quand ceux d’en bas bougent, ceux d’en haut tremblent”. Telle est la vérité.

Bye bye Matrix

Nous nous réveillons de Matrix. Ils ont tenté de nous rendre complices, pour ne pas dire coupables, de cette situation de crise. Ils nous ont répété jusqu’à la nausée que nous avons “vécus au dessus de nos moyens”. Mensonge. Ce disours n’a pas fonctionné. Car celui qui a vécu au dessus de ses moyens depuis des années, c’est bien le capital financier et spéculatif qui a joué en bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). avec nos terres et l’immobilier (aéroports sans avions, infrastructures pharaoniques vides, millions d’appartements inoccupés...), qui a offert du crédit facile à des milliers de familles. Ce sont eux les responsables qui doivent payer aujourd’hui la crise qu’ils ont provoqué.

Des antiennes inlassablement répétées comme “il faut payer sa dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
” commencent à perdre toute efficacité. A qui profite cette dette ? Qui l’a contractée ? Pour quoi faire ? Qui doit payer ? Autant de questions que le mouvement indigné à mis en évidence. Le paiement de la dette implique un transert de richesses systématique du public au privé, et c’est en son nom que l’on privatise, qu’on ajuste et qu’on coupe dans les budgets publics. C’est par elle, en définitive, qu’on transfère le coût de la crise sur le dos de la majorité de la population. La dette publique augmente, dans une bonne mesure, parce qu’on fait le choix de sauver les banques (Catalunya Caixa, Banco de Valencia, NovaCaixaGalicia...) au lieu de sauver les personnes. On a socialisé les pertes avec notre argent.

Tels sont les premiers pas pour changer les choses. Ouvrir les yeux face à ce Matrix quotidien qui ne nous laisse pas voir la réalité et nous réveiller de la prison virtuelle qu’est l’idéologie du capital.

Artucle publié dans le journal “Diagonal”, n°182, 2012.
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera.




Esther Vivas est coauteure de “Planeta indignado” (éd. Sequitur) avec JM Antentas. Plus d’infos : http://esthervivas.com/francais

Notes

[1Des milliers de petits épargnants ont été ruinés après avoir acheté des “préférentiels”, sorte d’actions bancaires qui sont parties en fumée avec la crise (NdT).

Esther Vivas

est née en 1975 à Sabadell (Etat espagnol). Elle est auteure de plusieurs livres et de publications sur les mouvements sociaux, la consommation responsable et le développement durable. Elle a publié en français En campagne contre la dette (Syllepse, 2008) et est coauteure des livres en espagnol Planeta indignado. Ocupando el futuro (2012), Resistencias globales. De Seattle a la crisis de Wall Street (2009) est coordinatrice des livres Supermarchés, non merci et Où va le commerce équitable ?, entre autres.
Elle a activement participé au mouvement anti-globalisation et anti-guerre à Barcelone, de même qu’elle a contribué à plusieurs éditions du Forum Social Mondial, du Forum Social Européen et du Forum Social Catalan. Elle travaille actuellement sur des questions comme la souveraineté alimentaire et le commerce équitable.
Elle est membre de la rédaction de la revue Viento Sur et elle collabore fréquemment avec des médias conventionnels tels que Público et avec des médias alternatifs comme El Viejo Topo, The Ecologist, Ecología Política, Diagonal, La Directa, entre autres.
Elle est également membre du Centre d’Études sur les Mouvements Sociaux (CEMS) à l’Université Pompeu Fabra.
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