Entretien avec Bishnu Priya Svoin

Inde : Vive le pouvoir des femmes ! Nari shakti,zindabad !

11 mars 2004 par Pierrette Iselin


La préparation du Forum Social Mondial à Mumbai en Inde a été prise en charge par de nombreux mouvements d’implantation régionale qui ont préparé de longue date cette grande réunion altermondialiste. Les mouvements sociaux ont véritablement pris possession de l’espace offert par le Forum, chacun communiquant avec les autres par la manifestation et l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
politico-culturelle : le théâtre, le mime et la danse. Il faut dire qu’en Inde l’on parle15 langues et plus de 4000 dialectes et que la seule façon de se comprendre, c’est la parole, le geste et la chanson.

Ce sont les Dalits (la caste la plus opprimée en Inde) qui ont organisé des marches depuis le 6 janvier en partant simultanément des quatre coins de l’Inde, de longues marches pour l’égalité et la dignité qui les ont conduits au bout de huit jours à Mumbai. Les divers cortèges ont sillonné 15 000 kilomètres et organisé quelque 250 meetings à travers le pays, avant de participer au quatrième forum social mondial. Ce sont les mouvements de femmes qui ont économisé depuis des mois des petites sommes pour venir au forum. Ce sont des villageois du Bihar ou des mineurs de charbon du Madhya Pradesh qui ont occupé les trains en imposant le transport gratuit.

Ce sont d’autres mouvements de référence gandhiennes qui ont organisé après le forum des marches de soutien aux communautés tribales comme le mouvement Ekta Parishad, conduit principalement par des femmes.

Bishnu est une de ces femmes que j’ai rencontrées au cours de la marche, qui m’a fortement impressionnée par sa combativité et sa capacité d’organisation.
Elle répond à mes questions :

Pierrette Iselin : Comment es-tu devenue activiste d’Ekta Parishad ?

Bishnu Priya Svoin : Il y a huit ans que je me suis engagée pour le mouvement. Très vite j’ai compris que seule une riposte organisée pouvait faire reculer le gouvernement et que nous les femmes nous avions un rôle décisif à jouer.

Quand a commencé ta lutte ?

J’habite près du lac Chilka. La lutte pour la protection des pêcheurs du lac Chilka au sud de l’Etat d’Orissa dure depuis des années et a enfin reçu une audience internationale. Cette lutte n’a pas seulement renforcé la force collective des pêcheurs mais protège aussi le lac Chilka.

Les politiques du gouvernement détruisent la bio-diversité du lac. Les populations de cette région vivent des productions locales, mais sont constamment déplacées et les femmes sont particulièrement visées par ces migrations.

Ekta Parishad par sa lutte essaie de revitaliser la force des communautés et celle des pêcheurs dans la région. Les femmes jouent un rôle essentiel dans ce processus. Les pêcheurs de 129 villages font partie de cette organisation populaire. Ils doivent constamment s’opposer aux pressions de la mafia qui est engagée dans la culture des crevettes d’exportation et la lutte est encore plus difficile parce que le gouvernement protège la mafia locale qui défend les entreprises agro-exportatrices de crevettes. La lutte des pêcheurs est une lutte pour leur survie et requiert un changement fondamental des politiques du gouvernement.

Avez-vous réussi à faire reculer le gouvernement ?

C’est très difficile. Les constants appels tombent dans l’oreille d’un sourd. Déçus et dégoûtés par l’apathie des autorités, les pêcheurs se sont organisés et ont détruit la digue des crevettes, après avoir donné des avertissements répétés au gouvernement. Mais celui-ci a continué à soutenir la mafia locale. Une nuit, quand tout le monde était endormi, la police est entrée dans le village et a commencé à brûler les maisons. Trois personnes ont perdu la vie dans cet incident. C’était en 1998. Et en 2000, la police est entrée dans un autre village tuant une femme et cinq pêcheurs par son agression.

Les populations continuent-elles à lutter ?

Malgré toutes ces atrocités, les populations n’ont pas perdu l’espoir. Elles continuent à se battre contre ces activités anti-sociales. La lutte a gagné de l’importance aussi bien au niveau régional que national.

Comment vous organisez-vous ?

Mon rôle consiste à regrouper les habitants de cette région et à discuter des modalités de lutte pour reconquérir les terres et les ressources spoliées par les autorités. Au début j’ai rencontré une certaine méfiance parce que je ne suis pas mariée et les femmes ne comprenaient pas ma démarche. Mais nous avons beaucoup discuté et finalement j’ai obtenu la complicité des femmes qui comprennent les enjeux à s’organiser face aux menaces et aux exactions dont les villageois sont victimes. Ce sont même elles qui m’accompagnent dans les réunions lorsque je ne peux pas faire face aux allusions concernant ma vie privée.

Vous parlez de problèmes spécifiquement féminins ?

Effectivement, les femmes sont confrontées à une triple violence : à la fois à la discrimination d’appartenir aux communautés tribales niées et non respectées, comme femmes, à la merci des exploitations dues à leur condition de main d’¦uvre malléable et corvéable et comme femmes à l’intérieur des communautés qui doivent se battre contre l’augmentation de la violence domestique due à l’aggravation des conditions de vie .

Peux-tu me donner quelques exemples ?

Les femmes déracinées de leurs terres n’ont plus aucun pouvoir et ne peuvent même plus assurer leurs récoltes. Elles demandent à posséder elles-mêmes des terres. Les constants déplacements auxquels elles sont soumises les empêchent d’avoir des projets pour leur famille et leurs enfants et elles ne peuvent pas leur assurer un minimum vital. Comme elles n’ont aucun revenu, elles ne peuvent pas non plus subvenir aux soins minimums de santé et d’éducation pour leurs enfants. Enfin, souvent elles sont confrontées à la violence due aux effets de l’alcoolisme qui touchent beaucoup d’hommes déstabilisés par la dégradation sociale et la faim.

Quel résultat espères-tu avec la marche, la yatra d’Ekta Parishad ?

Comme tu as pu le voir, nous les femmes, nous conduisons la marche. Cela nous redonne une force qui nous permet de parler aux communautés, d’enregistrer leurs plaintes et leurs vœux de récolter les pétitions et d’assurer de prochaines actions dans les mois à venir.

Nous sommes aussi encouragées par le fait que vous soyez à nos côtés. Nous avons pu échanger et comprendre que votre lutte est aussi une lutte commune contre un adversaire commun responsable de la misère, des guerres et des catastrophes écologiques qui sont les grandes multinationales, les gouvernements qui les servent et les institutions financières internationales.




Propos recueillis par Pierrette Iselin, février 2004, dans l’est de l’Inde, dans l’Etat d’Orissa.