Féminismes et Banque mondiale : un mariage « contre-nature » ?

11 février par Christine Vanden Daelen


Au début des années 90, une partie du mouvement féministe, généralement liée à la droite comme au néo-conservatisme, a tenté une « stratégie » d’intégration et de participation avec une institution beaucoup moins « sympathique » de la mondialisation : la Banque mondiale. Voulant aménager la mondialisation néolibérale dans un sens plus « égalitaire », cette mouvance clairement réformiste ne développe « aucune position critique face aux politiques d’ajustement structurel ni à la mise en œuvre du néolibéralisme. La mondialisation y est analysée comme un phénomène irréversible et uniquement vue au travers de ses effets positifs et négatifs sur les femmes [1] ». Leur contribution au projet émancipateur du féminisme sera encore plus insignifiante que celle du lobbying des féministes institutionnelles exercé au sein de l’ONU.

Les représentantes de ce type de féminisme se retrouvent en particulier dans les grandes organisations féminines de lobbying politique telle que WEDO (Women’s Environment and Development Organization). Le but premier de ce réseau est de rendre la « gouvernance globale démocratique, responsable, équitable et sensible au genre ». Dans ce dessein, WEDO propose des mesures de régulation de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
favorisant en particulier la participation des femmes aux décisions néolibérales ainsi que l’encouragement « de politiques de commerce qui soient plus concernées par les besoins des femmes au sein des négociations commerciales de l’Organisation Mondiale du Commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(OMC) ». Ainsi, loin de vouloir comme d’autres abolir l’OMC, WEDO s’est fixé comme objectif de la démocratiser et d’y intégrer le genre [2].

Cette approche visant à remodeler le marché mondial, à lui donner une forme plus supportable pour les femmes, n’affronte nullement l’ordre économique international ni l’exploitation sur laquelle il repose. Elle dénonce les violences faites aux femmes dans la sphère du privé sans mentionner la violence structurelle inhérente à la logique d’accumulation capitaliste. De plus, en omettant de placer la féminisation de la pauvreté dans le contexte de l’évolution des relations capitalistes, elle est condamnée à être incomplète et à se faire coopter.

Oubliant leur origine libertaire en tant que mouvement de pression et de critique sociale, prônant de nouveaux rapports et de nouvelles façons d’être hommes et femmes, cette mouvance des féministes institutionnalisées étroitement liée aux promoteurs de la mondialisation s’expose à de nombreux dangers.

Tout d’abord, en s’associant aux IFI (Institutions financières internationales), elles contribuent, presque malgré elles, à la reproduction au sein de leurs organisations de la culture hiérarchique patriarcale prévalant à la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
tout comme aux Nations unies. Ainsi, et ce en totale opposition par rapport aux principes éthiques originaux du mouvement, cette conception du féminisme finit par dupliquer, sans autre forme de procès, les formes et les valeurs du système patriarcal.

Ensuite, sous couvert de rendre le « développement » « durable » et « genré », la Banque mondiale espère incorporer les femmes et le mouvement féministe au processus, à les faire « rouler » pour la mondialisation néolibérale [3]. Ce faisant, les IFI bénéficient de la légitimité morale du mouvement des femmes et surtout profitent de leur énergie, si longtemps non reconnue qu’aujourd’hui elle semble inépuisable. L’instrumentalisation des femmes et de leurs mouvements constitue bien une stratégie redoutable dans la mise en œuvre de la mondialisation néolibérale.

Tout en profitant des potentialités des femmes, le « partenariat » que la Banque mondiale prétend instaurer ne représente qu’un subterfuge supplémentaire lui permettant de neutraliser et de dépolitiser le mouvement féministe, de lui ôter toute autonomie idéologique, institutionnelle ou financière et de simultanément le purger de ses propositions radicales. Heureusement que les femmes s’étant lancées dans ce vain et inégal « dialogue » avec les artisans de la mondialisation ne représentent qu’une fraction du mouvement féministe qui est par essence multiple et hétérogène !




Notes

[1Nalu Faria, « Le féminisme latino-américain : perspectives face au néolibéralisme », REMTE, http://www.cadtm.org/IMG/doc/Le_feminisme_latinoamericain_et_caribeen_-_perspectives_face_au_neoliberalisme.doc

[2Sabine Masson, « Féminisme et mouvement antimondialisation », dans Nouvelles questions féministes, « A contresens de l’égalité », Lausanne, vol. 22, n°3, 2003, 168p.

[3Jules Falquet, « De gré ou de force, les femmes dans la mondialisation », Paris, La dispute, 2008, p.123

Christine Vanden Daelen

Permanente au CADTM Belgique