En Afrique, des paysans en lutte contre « l’agro-colonialisme »

30 septembre par Fanny Pigeaud


CC - Banksy

Opposés à la stratégie d’une « révolution verte » qui promeut une agriculture techno-industrielle, des producteurs africains plaident pour l’agroécologie et boycottent le sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires qui s’ouvre jeudi 23 septembre à New York.


« L’avenir des systèmes alimentaires africains doit être entre les mains des Africains. » Ce slogan de l’Alliance for Food Sovereignty in Africa (AFSA), une grande coalition de 200 millions de producteurs et d’autres acteurs de la société civile africaine, accompagne l’une des principales batailles qui se jouent en ce moment dans le domaine agricole en Afrique subsaharienne.

La lutte oppose une partie du monde rural à de puissants intérêts, principalement étrangers, qui cherchent à imposer une agriculture techno-industrielle au continent, lequel abrite 60 % des terres arables de la planète. Certains dénoncent un « agro-colonialisme » qui empêche une politique de soutien plus réaliste et adaptée aux réalités du terrain.

L’AFSA mène ainsi une campagne contre l’Alliance pour une révolution verte en Afrique, connue aussi sous son acronyme anglais AGRA (Alliance for a Green Revolution in Africa). Lancée en 2006 par la fondation Bill & Melinda Gates et la fondation Rockefeller, l’AGRA mise sur l’utilisation d’intrants Intrants Éléments entrant dans la production d’un bien. En agriculture, les engrais, pesticides, herbicides sont des intrants destinés à améliorer la production. Pour se procurer les devises nécessaires au remboursement de la dette, les meilleurs intrants sont réservés aux cultures d’exportation, au détriment des cultures vivrières essentielles pour les populations. de haute technologie pour « transformer » l’agriculture africaine.

L’AFSA vient d’appeler dans deux lettres (à lire ici et ) les bailleurs de fonds de l’AGRA à ne plus la financer. Ces mécènes, dont les fondations Bill & Melinda Gates, Rockefeller et IKEA, l’Agence américaine pour le développement international (USAid), les coopérations allemande et britannique, « doivent cesser d’imposer leurs schémas d’agriculture industrielle aux communautés et agriculteurs africains », dit-elle.

 Aucun agriculteur au conseil d’administration

Le secteur agricole occupe environ 70 % de la population du continent, la plupart du temps sous forme de petites exploitations familiales produisant des cultures vivrières Vivrières Vivrières (cultures)

Cultures destinées à l’alimentation des populations locales (mil, manioc, etc.), à l’opposé des cultures destinées à l’exportation (café, cacao, thé, arachide, sucre, etc.).
, mais ne contribue en moyenne que pour 15 % à son PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
. Les paysans, déjà laminés par les plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
néolibéraux des institutions financières internationales, sont confrontés à de multiples obstacles : dérèglement climatique, appauvrissement des sols, concurrence de produits importés subventionnés, faible accès au crédit, accaparement de terres à grande échelle, etc.

Alors que les producteurs peinaient dans leurs champs, l’AGRA est rapidement devenue influente grâce à des moyens considérables : elle a reçu un milliard de dollars depuis 2006, dont les deux tiers fournis par la fondation Gates. Indice de son omniprésence sur les questions agricoles, sa présidente, Agnes Kalibata, a été nommée « envoyée spéciale » du secrétaire général des Nations unies pour le sommet de l’ONU sur les systèmes alimentaires qui a lieu jeudi 23 septembre à New York.

À ses débuts, l’AGRA, qui ne compte aucun agriculteur dans son conseil d’administration et n’a pas répondu à nos questions, assurait que ses solutions permettraient de doubler en moins de quinze ans les rendements agricoles et les revenus de 30 millions de ménages de petits producteurs, et de réduire de moitié la faim dans les pays qu’elle ciblerait.

De plus en plus de pays africains sont en train d’avaler les OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
comme option pour nourrir [leurs] populations et de privatiser les semences - Ange-David Baïmey, de l’organisation internationale GRAIN

Son énorme budget a servi à favoriser la diffusion et l’adoption de semences commerciales, d’engrais pétrochimiques et de pesticides. Les gouvernements africains concernés ont dû débourser des sommes très importantes en subventions aux agriculteurs pour les aider à acheter ces intrants.

Dans son rapport annuel de 2020, l’AGRA explique par exemple que les Tanzaniens qu’elle a soutenus « ont enregistré des gains spectaculaires dans les rendements de haricots et de riz » et que les paysans ghanéens ont constaté « des augmentations dans le soja et le manioc ».

Mais d’après les calculs d’un groupe d’organisations africaines et européennes (voir le rapport Une tache sombre dans le narratif de l’AGRA publié en juillet dernier), les rendements des cultures de base n’ont augmenté que de 18 % au cours des douze dernières années dans la douzaine de pays où l’AGRA intervient. Pire, la sous-alimentation s’est aggravée (+30 %). Des évaluations internes de l’AGRA, obtenues grâce à la loi américaine sur la liberté d’information, confirment ces données.

 Dépendance et endettement

L’approche de l’AGRA, qui impose des monocultures, notamment de maïs, au détriment de cultures locales telles que le sorgho et le mil, plus nutritifs et résistants au climat, s’avère également coûteuse et comporte des risques d’endettement pour les producteurs en cas de mauvaise récolte. Selon l’une de ses évaluations, des agriculteurs ghanéens dépensent plus de 80 % du revenu de leur récolte pour payer les fournisseurs de semences et d’engrais, même lorsqu’ils ont de bons rendements.

La stratégie de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique augmente la dépendance des paysans vis-à-vis des entreprises et des chaînes d’approvisionnement en intrants, tout en nuisant à l’environnement, et empêche une vraie transformation du système agricole actuel, dénonce l’AFSA.

Les organisations qui suivent de près l’AGRA craignent par ailleurs qu’elle joue de son influence pour répandre l’utilisation de semences OGM en Afrique, alors qu’elle a déjà œuvré dans certains pays pour faire adopter des lois sur les semences favorables à l’industrie. L’AGRA s’en défend et se contente pour l’instant de mettre en avant des semences hybrides, développées par les sélectionneurs, que les agriculteurs doivent acheter chaque année.

Mais l’intérêt de la fondation Gates pour les OGM est connu et des opérations de lobbying de la part des industriels sont manifestement en cours. On peut le voir au niveau de l’Union africaine, qui a lancé un processus visant à harmoniser les cadres réglementaires de l’utilisation des semences et biotechnologies et qui semble vouloir s’aligner sur les intérêts de l’agrobusiness.

Les producteurs africains savent précisément ce dont ils ont besoin : un soutien pour « des solutions ancrées dans les territoires qui intègrent et renforcent les droits des petits producteurs ».

« On s’aperçoit que, en termes de politiques agricoles, l’impact le plus profond et à long terme des initiatives des bailleurs et fondations comme l’AGRA est la transformation de nos cadres politiques et législatifs, constate, depuis la Côte d’Ivoire, Ange-David Baïmey, de l’organisation internationale GRAIN. De plus en plus de pays africains sont en train d’avaler les OGM comme option pour nourrir [leurs] populations et de privatiser les semences, comme au Nigeria et au Ghana, pour le bénéfice des entreprises multinationales. »

Les organisations paysannes africaines et leurs alliés ne sont pas opposés à l’idée d’améliorer les performances du secteur agricole, à condition que les investissements soient le résultat d’une démarche démocratique et sensible aux aspirations des paysans.

C’est ce qu’ont aussi indiqué le 13 août des dizaines d’autres organisations et réseaux de la société civile dans une déclaration critiquant le sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires, qu’ils ont décidé de boycotter. Ils accusent ses organisateurs de favoriser eux aussi l’agrobusiness.

Les producteurs africains savent précisément ce dont ils ont besoin : un soutien pour « des solutions ancrées dans les territoires, qui intègrent et renforcent les droits des petits producteurs » ; un appui pour améliorer les semences locales et adopter des pratiques durables, à faibles intrants, en utilisant les ressources également locales, etc.

Leurs organisations militent pour la souveraineté alimentaire et l’agroécologie, laquelle apparaît, selon de plus en plus d’études, comme la meilleure solution pour résoudre les crises, alimentaire et climatique, qui frappent plusieurs pays du continent.

« Des politiques agricoles non libérales et en dehors des prescriptions de l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
et de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
seraient déjà suffisantes pour que les systèmes alimentaires africains se portent mieux, s’autonomisent et nourrissent l’Afrique »
, souligne Ange-David Baïmey.

L’AFSA, qui ne désespère pas de faire évoluer le rapport de force, attend maintenant des réponses à sa dernière lettre envoyée aux bailleurs de fonds de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique.

La fondation Gates, qui dit vouloir « aider les petits exploitants agricoles à gagner un revenu pour leurs familles et à fournir aux consommateurs des aliments nutritifs et abordables », reste sur sa position. Interrogée par Mediapart, elle a répondu : « Nous soutenons des organisations comme l’AGRA parce qu’elles s’associent aux pays pour les aider à mettre en œuvre les priorités et les politiques contenues dans leurs stratégies nationales de développement agricole. Nous soutenons également les efforts déployés par l’AGRA pour suivre en permanence les progrès réalisés et collecter des données afin de savoir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. »


Avec l’aimable autorisation de l’autrice




Fanny Pigeaud

is a French journalist who writes on African issues and France-Africa relations. She is coauthor with Ndongo Samba Sylla of Africa’s Last Colonial Currency: The CFA Franc Story (Pluto Press).