Dettes & migrations : Divisions internationales au service du capital

AVP n° 80 - 1er trimestre 2021

11 mai

Penser les migrations sous le prisme de leur contexte politique, c’est en refuser les explications qui reposent sur des causes conjoncturelles et qui invisibilisent les responsabilités des pays dominants. La majorité des personnes migrantes viennent de pays qui se situent dans des régions du Sud lourdement fragilisées par des siècles de colonialisme, puis de politiques néolibérales imposées par les pays du Nord. Les personnes migrantes se déplacent donc bien souvent pour tenter d’échapper à la misère engendrée dans leur pays d’origine par les politiques d’ajustement liées au remboursement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
imposées par principaux créanciers : les Institutions financières internationales (IFIs), banques et gouvernements du Nord. Ces mesures reposent sur l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. , l’accaparement des terres, sur la perturbation des économies locales et le détricotage des mécanisme de protection sociale.

Il existe une série d’analogies d’ordre historique et structurelle entre la dette et les migrations. La dette est ainsi un outil de domination et de transfert des richesses qui provoque des déplacements importants de population, au Sud comme au Nord. Les principaux pays d’où proviennent les personnes réfugiées [1] sont considérés par les Institutions financières internationales comme des pays à risque ou en crise de la dette [2] . Aujourd’hui, la crise de la dette, qui a commencé dans les années 80 dans les pays du Sud et qui perdure encore actuellement, s’est déplacée jusqu’au Sud et à l’Est de l’Europe. L’endettement et les plans d’austérité frappent désormais plusieurs pays du Nord. La dette y fait des ravages en poussant des familles à migrer.

Il existe une série d’analogies d’ordre historique et structurelle entre la dette et les migrations

L’endettement privé est également éminemment lié au creusement des inégalités, à la non-viabilité de la dette souveraine et aux crises financières. Si les dettes publiques démantèlent les systèmes de protection, les personnes doivent à leur tour s’endetter individuellement pour compenser le fait que les États ne s’acquittent pas de l’obligation qui leur incombe de protéger, de promouvoir et de réaliser les droits humains. Au cours de leurs trajectoires migratoires, il arrive que les personnes migrantes doivent s’endetter auprès de passeur·es et de personnes qui les assistent dans leur voyage. Une fois dans le pays d’arrivée, elles font également face à des difficultés administratives et financières, du fait des politiques toujours plus restrictives en matière d’immigration. Au recours croissant à l’endettement pour financer les coûts de la migration s’ajoute également le risque de violations des droits humains qu’engendrent les tentatives de son remboursement. L’endettement, et souvent la servitude pour dettes, occupent une position importante dans la migration nationale et internationale des femmes. Les femmes sont ainsi particulièrement exposées à ces mécanismes d’endettement et leurs violences inhérentes. Elles sont d’ailleurs intégrées dans des dynamiques d’exploitation à échelle globale. Poussées à migrer illégalement ou via des programmes officiels, notamment avec les pays du Golf, elles vont combler un besoin de main d’œuvre sous payée dans les secteurs, pas ou peu reconnus, des soins et des services dans les pays du Nord.

Si les dettes publiques démantèlent les systèmes de protection, les personnes doivent à leur tour s’endetter individuellement pour compenser le fait que les États ne s’acquittent pas de l’obligation qui leur incombe de protéger, de promouvoir et de réaliser les droits humains

En Europe, les politiques migratoires ont été accompagnées par la création d’une agence de contrôle des frontières de l’UE, Frontex, dont les instruments de répression des migrations se sont généralisés : centres de rétention pour migrant·es, nouvelles technologies pour surveiller les frontières, externalisation des frontières jusqu’au Niger notamment, construction de murs et de barrières pour empêcher les personnes migrantes de franchir les frontières (par exemple à Ceuta et à Calais), etc. Le système est le même aux États-Unis où les personnes migrantes trouvent porte fermée lorsqu’elles ne sont pas déjà refoulées dès le Mexique ou le Guatemala. Fin 2020, près de 150 personnes ont perdu la vie dans le naufrage d’un bateau au large des côtes du Sénégal. Cette litanie pourrait s’allonger à l’infini. Les politiques contemporaines, véritables nécropolitiques, liées à la défense et à la gestion des frontières, restent profondément imbriquées à la mort.

Tandis qu’aux frontières des vies se perdent, les politiques hostiles aux personnes migrantes sont aussi généralisées à l’intérieur des pays dit d’ « accueil ». Sans papiers, les « travailleurs et travailleuses de l’ombre » assurent des tâches que l’État abandonne à une main-d’œuvre dépourvue de droits. Cela traduit bien là les conséquences de la division internationale du travail, vitale à la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
capitaliste. Heureusement, face à la fermeture des frontières, citoyen·nes solidaires, mouvements sociaux, collectifs, et organisations se mobilisent pour mettre fin à l’Europe des murs. « Occupation politique », c’est ce qu’on peut lire sur les pancartes bordant les murs de l’église du béguinage ou de l’Université libre de Bruxelles où se sont installées des centaines de personnes sans papiers depuis fin janvier 2021. Ces personnes, qui ont en commun d’avoir pour même horizon le risque d’une arrestation, demandent une régularisation de leur séjour.

Le sommaire qui suit donne autant de propositions, de questions, de récits, sur l’inextricable lien entre les dettes et les migrations, leurs causes et leurs conséquences

Le sommaire qui suit donne autant de propositions, de questions, de récits, sur l’inextricable lien entre les dettes et les migrations, leurs causes et leurs conséquences. Ces articles rappellent toutefois que la distinction entre les causes et les conséquences des migrations est extrêmement ténue, les secondes entraînant bien souvent des situations à l’origine des premières.

À travers ce nouveau numéro des Autres voix de la planète, c’est un portrait de ce lien, depuis les pays du Sud, et pas uniquement sur les pays du Sud, qui est dressé. Un premier ensemble de textes évoque les facteurs historiques et structurels des migrations. Ces articles rappellent comment l’ampleur des destructions de la colonisation et le maintien des dépendances économiques et politiques après les indépendances causent des migrations. Le deuxième ensemble de textes évoque les fonctions économiques systémiques qu’exercent les immigrations contemporaines, dont la sécurisation et l’externalisation des frontières en sont une des facettes. La troisième partie montre comment les crises économiques et les migrations sont éminemment imbriquées. Elle souligne également que ce lien de cause à effet se déplace car, désormais, certains chemins migratoires fuient les réformes structurelles qui touchent également les pays du Nord. La quatrième partie éclaire sur ce que la dette et les politiques migratoires « font », aux personnes migrantes, souvent poussées à s’endetter dans leurs parcours migratoires. Pour finir, nous proposons de faire état de pistes d’actions, de mobilisations solidaires, qui montrent la possibilité d’autres manières de réellement accueillir, de faire hospitalité. Repenser l’hospitalité prend ici la forme d’une réparation a minima que les pays riches, les pays du Nord, les pays (néo) colonisateurs doivent à l’égard des peuples et territoires exploités.

Sommaire

I. Causes historiques et structurelles des migrations
p.8 - Colonisation et immigration
p.12 - Damné·es de la mer, damné·es du capitalisme : Réflexion sur le phénomène Lampedusa
p.16 - Banque mondiale et migrations : Un impact aux contours flous mais aux conséquences bien réelles
p.20 - Quelle est la part des facteurs environnementaux dans la croissance des migrations ?
p.26 - Le patriarcat au centre des migrations : Une analyse structurelle et imbricationiste
II. Fonctions économiques et politiques des migrations
p.32 - Frontex, plateforme européenne du business migratoire
p.35 - A qui profite la gestion des migrations ?
p.38 - Les politiques migratoires et sécuritaires européennes au Niger
p.41 - Dévaste des politiques d’ajustement structurel
p.44 - Un nuage néofasciste plane (toujours) au-dessus des frontières entre la Grèce et la Turquie
III. Crises économiques,dettes et migrations
p.49 - Amérique centrale : La crise de trop
p.52 - L’Espagne a basculé de l’immigration à l’émigration en cinq ans de crise, de 2008 à 2013
p.55 - Migrants, dette et propagande
p.56 - Les politiques migratoires européennes vues du Maroc
p.60 - La dette : Mécanisme infernal au cœur de la féminisation des migrations
IV. Ce que les politiques migratoires font aux personnes migrantes
p.65 - Travailleuses domestiques migrantes au Liban, le parcours de la dette
p.69 - Migrer vers l’incertitude
p.72 - Identification des migrant·es haïtien·nes en République dominicaine et histoire coloniale
p.74 - L’Europe à tout prix
V. Quelques pistes d’actions parmi d’autres
p.79 - Le pacte mondial pour une migration sûre, ordonnée et régulière : Porte ouverte aux migrant·e·s ou renforcement des obstacles ?
p.82 - Fuir la misère pour en trouver une autre
p.84 - Mettre fin à l’Europe des murs
p.88 - Le drame des migrations dites irrégulières

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