Dette : Non, l’État français ne va pas aider le Soudan

18 mai par Milan Rivié


Photo d’illustration prise lors de la révolution populaire soudanaise en avril 2019 (CC - Flickr - Hind Mekki)

Le Soudan est à la Une de nombreux médias français ce lundi 17 mai 2021. RFI, France24, Le Monde, FranceInfo, Le Point, La Tribune, etc. tous ont relayé la dépêche de l’AFP selon laquelle la France vient « au chevet » du Soudan, pour « l’aider en lui prêtant 1,5 milliard de dollar pour apurer ses arriérés envers le FMI » tout en « annulant ses 5 milliards de dollars de créances ». Comme indiqué dans notre article du 29 avril « Un an après ses fausses déclarations, Emmanuel Macron se paye une nouvelle fois la tête des africain·es avec son appel à un New Deal », en organisant ces 17 et 18 mai à Paris (France) deux événements internationaux, le président français s’est offert une large tribune pour se présenter en sauveur du Soudan et plus largement du continent africain. Ces mêmes médias devraient plutôt s’intéresser à l’histoire de la dette du pays, héritée de deux dictateurs successifs soutenus par les puissances occidentales et s’interroger sur les raisons pour lesquelles le Soudan va voir l’initiative pays pauvre très endettée (I-PPTE) être finalement appliquée, 25 ans (!) après sa signature. Avec un peu de recul, il est très clair que « l’aide » de l’État français n’engage que ceux qui y croient.

 Deux événements pour un même objectif : (Re)faire de la France un acteur incontournable en Afrique

Toujours plus bousculé par les nouvelles puissances impérialistes, Macron répète les opérations de communication pour défendre « son » pré-carré africain

Ces 17 et 18 mai se tenaient à Paris deux événements rassemblant dirigeants africains, européens et représentants d’organisations internationales. La première, « Conférence internationale pour le Soudan », avait pour objectif de trouver des solutions pour alléger la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du pays, libéré de son dictateur Omar El Béchir depuis la victoire des révoltes populaires en mars 2019. La seconde, intitulée « Sommet sur le financement des économies africaines », visait quant à elle à rendre incontournable l’État français dans les relations internationales avec les 54 pays du continent. Elle fait suite aux différentes déclarations d’Emmanuel Macron de ces derniers mois, tantôt pour présenter son Consensus de Paris basé sur la promotion « d’un partenariat avec les investisseurs mondiaux pour financiariser le développement et privatiser les biens publics » en Afrique [1], tantôt pour y défendre un « New Deal New Deal Le terme New Deal (nouvelle donne) est utilisé pour la première fois, devant la Convention du Parti démocrate à Chicago en juillet 1932. Il désignera l’expérience tentée, dès 1933, par le président Franklin Roosevelt pour mettre fin à la profonde crise économique que les Etats-Unis traversaient depuis 1929. L’expression New Deal recouvre un ensemble de mesures allant de l’aide aux secteurs économiques les plus touchés par la crise jusqu’à des réformes sociales. Dès 1938, une nouvelle récession intervient et marque les limites du New Deal. La relance se fera sous les auspices de la Seconde Guerre mondiale. Roosevelt n’a pas développé un programme cohérent qui serait similaire au programme des Travaillistes britanniques de 1945. du financement de l’Afrique [… constitué de] solutions profondément novatrices » [2]. Toujours plus bousculé par les nouvelles puissances impérialistes, au premier rang desquelles se trouvent la Chine, les pays du Golfe et les BRICS, Macron répète les opérations de communication pour défendre « son » pré-carré africain.

 Le Soudan pris dans les griffes de ses créanciers

D’après les données actuelles, le stock de la dette Stock de la dette Montant total des dettes. extérieure publique du Soudan est de 15 milliards $US, auxquels s’ajoutent arriérés et pénalités de retard de ce pays en défaut de paiement depuis 1984 [3]. En les prenant en compte, la dette extérieure publique du Soudan dépasse les 54 milliards de $US dont 85 % d’arriérés [4], soit une dette représentant près de 200 % de son PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
. La répartition, 14 % envers des créanciers privés, 10 % envers les multilatéraux (aux premiers rangs desquels le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et la Banque africaine de développement), les créanciers bilatéraux se taillant la part du lion (39 % pour les États membres du Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’États créanciers (22) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2019, c’est la directrice du Trésor français, Odile RENAUD BASSO, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 90 pays en développement. En 2019, les membres du Club de Paris détiennent plus de 10 % du stock de la dette du Tiers Monde.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité.

Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site web :
, 37 % pour les non-membres).

Selon les diktats des créanciers, toute possibilité de désendettement passe par un réendettement préalable, Soudan compris

Mais au Soudan, la majeure partie de la dette provient de prêts consentis dans un contexte géopolitique de Guerre Froide, lorsque le dictateur militaire Gaafar Nimeiry et son gouvernement étaient soutenus par les pays occidentaux. En 1984, à la suite d’une série de chocs économiques, le Soudan a alors cessé de rembourser sa dette [5]. De 1989 à 2019, le despote Omar el-Béchir, notamment accusé de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre au Darfour, a par la suite reçu divers soutiens financiers. Sans exhaustivité, notons ceux de la BNP Paribas [6] – première banque d’Europe et visiblement très proche des intérêts des différents gouvernements français [7] – ou encore de la Chine, premier « partenaire » économique [8] et important créancier du Soudan. En conséquence, la dette du Soudan est illégitime et odieuse [9], elle n’a pas profité à la population, a été contractée avec la complicité des créanciers, et devrait être purement et simplement annulée, sans aucune forme de conditionnalités.

En réalité, le Soudan se retrouve impliqué dans un mécanisme bien différent. 25 ans après le lancement en 1996 de l’initiative PPTE PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
, il devrait finalement voir 90 % ou plus de sa dette extérieure publique bilatérale (celle due aux États créanciers membres du Club) être annulée dans le cadre des conditionnalités imposées par le trio FMI/Banque mondiale/Club de Paris. Pourquoi une telle attente ? Au moins quatre raisons à cela. Primo, la nature despotique du régime d’Omar El Béchir. Plutôt que de prendre le risque de reconnaitre la dette odieuse Dette odieuse Selon la doctrine juridique de la dette odieuse théorisée par Alexander Sack en 1927, une dette est « odieuse » lorsque deux conditions essentielles sont réunies :

1) l’absence de bénéfice pour la population : la dette a été contractée non dans l’intérêt du peuple et de l’État mais contre son intérêt et/ou dans l’intérêt personnel des dirigeants et des personnes proches du pouvoir

2) la complicité des prêteurs : les créanciers savaient (ou étaient en mesure de savoir) que les fonds prêtés ne profiteraient pas à la population.

Pour Sack, la nature despotique ou démocratique d’un régime n’entre pas en ligne de compte. Une dette contractée par un régime autoritaire doit, selon Sack, être remboursée si elle sert les intérêts de la population. Un changement de régime n’est pas de nature à remettre en cause l’obligation pour le nouveau régime de payer les dettes du gouvernement précédent sauf s’il s’agit de dettes odieuses.

Traité juridique et financier par A.-N. SACK, ancien professeur agrégé à la Faculté de droit de l’Université de Petrograd.

Depuis cette définition « conservatrice », d’autres juristes et mouvement sociaux comme le CADTM ont élargi la définition de la dette odieuse en prenant notamment en compte la nature du régime emprunteur et la consultation ou nom des parlements nationaux dans l’approbation ou l’octroi du prêt.

Citons notamment la définition de la dette odieuse utilisée par la Commission pour la Vérité sur la dette grecque, qui s’appuie à la fois sur la doctrine de Sack mais aussi sur les Traités internationaux et les principes généraux du droit international :

Une dette odieuse est soit
1) une dette qui a été contractée en violation des principes démocratiques (ce qui comprend l’assentiment, la participation, la transparence et la responsabilité) et a été employée contre les plus hauts intérêts de la population de l’État débiteur alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède." soit
2) une dette qui a pour conséquence de dénier les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels de la population alors que le créancier savait ou était en mesure de savoir ce qui précède"
.
de ce régime et d’ouvrir ainsi une véritable boîte de Pandore, les créanciers ont préféré patienter jusqu’à sa chute. Secundo, comme nombre de pays africains, le Soudan soutenait la Palestine sans reconnaitre l’État d’Israël. Tertio, le Soudan était inscrit sur la liste étasunienne des pays soutenant le terrorisme. Pour en être retiré, l’ex-président Donald Trump a fait chanter le gouvernement de transition soudanais en vue de signer un accord de paix avec Israël. Choses faites en octobre [10] et décembre 2020 [11]. Quarto, le règlement préalable des arriérés de paiement dus au FMI, à la Banque mondiale et à la Banque africaine de développement. Pour ce faire, une série de pays occidentaux dont la France (1,5 milliard $US) ont procédé à des prêts-relais, mécanisme où de nouveaux créanciers viennent remplacer les précédents. En somme, selon les diktats des créanciers, toute possibilité de désendettement passe par un réendettement préalable.

 L’État français blanchit ses dettes odieuses tout en s’assurant de juteux investissements

Le CADTM le rappelle régulièrement, la dette est bien moins un problème économique que politique, et le Soudan est un cas d’école en la matière. Si Emmanuel Macron a bien annoncé l’annulation prochaine de la totalité des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). françaises sur le pays, ce n’est pas par bienfaisance. L’annulation ne sera pas unilatérale, mais réalisée prochainement dans le cadre du Club de Paris. Conséquences directes, Macron réinstalle une nouvelle fois ce Club si stratégique pour l’hexagone au centre des règlements de dette souveraine. Et le Soudan sera contraint de signer au préalable un accord avec le FMI, accord constitué de nouvelles réformes structurelles, celles-là même qui ont alimenté d’importantes révoltes populaires dès la fin d’année 2018, et depuis, une inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. galopante conjuguée à une diminution stricte des subventions étatiques, accroissant encore la pauvreté de la population [12].

Macron agit comme un fonds vautour tout en mentant sur la réalité de l’opération. L’État français devrait très probablement convertir tout ou partie de ces 5 milliards en contrat de désendettement et de développement

Autre pied de nez, Macron fait coup double en annonçant une annulation de 5 milliards de dollars. Premièrement, hors arriérés de retard hérités des régimes despotiques précédents, la France ne détenait que 360 millions d’euros de créances [13]. En les incluant dans l’annulation, Macron agit comme un fonds vautour Fonds vautour
Fonds vautours
Fonds d’investissement qui achètent sur le marché secondaire (la brocante de la dette) des titres de dette de pays qui connaissent des difficultés financières. Ils les obtiennent à un montant très inférieur à leur valeur nominale, en les achetant à d’autres investisseurs qui préfèrent s’en débarrasser à moindre coût, quitte à essuyer une perte, de peur que le pays en question se place en défaut de paiement. Les fonds vautours réclament ensuite le paiement intégral de la dette qu’ils viennent d’acquérir, allant jusqu’à attaquer le pays débiteur devant des tribunaux qui privilégient les intérêts des investisseurs, typiquement les tribunaux américains et britanniques.
tout en mentant sur la réalité de l’opération. Puisque deuxièmement, en procédant de la sorte, l’État français devrait très probablement convertir tout ou partie de ces 5 milliards en contrat de désendettement et de développement (C2D), spécificité française lui permettant de réinvestir cette somme dans des conditions préférentielles. Objectif à peine voilé par le ministre de l’économie Bruno Le Maire « Nous nous occupons de la dette. Vous pouvez investir dans ce pays. Il n’y a pas de raison de ne pas investir au Soudan maintenant » en présence du président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, déjà prêt à offrir à ses compères du CAC 40 de juteux investissements dans les secteurs de l’agriculture, de la communication et surtout des importantes réserves aurifères du pays [14]. Enfin, le prêt-relais d’1,5 milliard de dollars assure à la France un maintien du Soudan sous son joug pour de nombreuses années encore.

 L’opportunisme français

Macron et autres chefs d’État occidentaux conditionnent leur annulation pour mieux investir dans un pays bénéficiant jusque-là essentiellement de financements de la Chine et des pays du Golfe

Pour ce pays à faible revenu classé 170e (sur 189 pays référencés) en termes d’indicateur de développement humain Indicateur de développement humain
IDH
Outil de mesure, utilisé par les Nations unies pour estimer le degré de développement d’un pays, et prenant en compte le revenu par habitant, le degré d’éducation et l’espérance de vie moyenne de sa population.
(IDH), consacrant plus du double de son budget au service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. qu’en dépenses de santé [15], et où près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, il y avait bien mieux à faire. Reconnaitre le caractère odieux de la dette soudanaise, effacer purement et simplement l’ardoise, et lui permettre de se développer librement selon ses propres choix. Au lieu de cela, Macron et autres chefs d’État occidentaux conditionnent leur annulation pour mieux investir dans un pays bénéficiant jusque-là essentiellement de financements de la Chine et des pays du Golfe. Malgré ses dires, Macron continue de promouvoir des « solutions qui datent des années 60 » [16]. Il a beau se présenter en défenseur de la transition démocratique au Soudan, nous n’avons pas souvenir d’une aide française apportée à la révolution populaire en 2018-2019… Sans l’ombre d’un doute, ni cette « Conférence internationale pour le Soudan », ni ce « Sommet sur le financement des économies africaines », ne changeront les rapports de domination au Soudan et en Afrique.




Notes

[1Voir Daniela Gabor et Ndongo Samba Sylla, « La doctrine Macron en Afrique : une bombe à retardement budgétaire », Le Grand Continent, 24 décembre 2020. Disponible à : https://legrandcontinent.eu/fr/2020/12/24/la-doctrine-macron-en-afrique-une-bombe-a-retardement-budgetaire/

[2« Déclaration conjointe du Président Emmanuel Macron et de Félix Tshisekedi Tshilombo, Président de la République démocratique du Congo », Élysée, 27 avril 2021. Disponible à : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/04/27/declaration-conjointe-du-president-emmanuel-macron-et-de-felix-tshisekedi-tshilombo-president-de-la-republique-democratique-du-congo

[3Voir notamment « Sudan », Jubilee Debt Campaign. Disponible à : https://jubileedebt.org.uk/countries/sudan

[4Voir FMI Country Report No. 20/72, 10 mars 2020, p.52 du pdf. Disponible à : https://www.imf.org/-/media/Files/Publications/CR/2020/English/1SDNEA2020001.ashx

[5Voir Tim Jones, “Vulture funds and governments seek profit from Sudan debt relief”, Jubilee Debt Campaign, 6 décembre 2018, [consulté le 5 novembre 2019]. Disponible à : https://jubileedebt.org.uk/blog/vulture-funds-and-governments-seek-profit-from-sudan-debt-relief

[6Voir Raphaël Dupen, « Le groupe BNP Paribas visé par une plainte pour « complicité de génocide » au Soudan », Le Monde, 26 septembre 2019, [consulté le 5 novembre 2019]. Disponible à : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/09/26/bnp-paribas-accuse-de-complicite-de-crimes-contre-l-humanite-au-soudan_6013182_3212.html

[7Voir le documentaire de Thomas Lafarge et Xavier Harel, « Dans les eaux troubles de la plus grande banque européenne », France 3 production, 2018. Disponible gratuitement sur internet en quelques clics.

[9Éric Toussaint, « La dette odieuse selon Alexandre Sack et selon le CADTM », CADTM, 18 novembre 2016. Disponible à : https://www.cadtm.org/La-dette-odieuse-selon-Alexandre-Sack-et-selon-le-CADTM

[10ATS, « Israël et le Soudan vont normaliser leurs relations », Le Temps, 23 octobre 2020. Disponible à : https://www.letemps.ch/monde/israel-soudan-normaliser-leurs-relations

[11« Les États-Unis retirent officiellement le Soudan de leur liste noire », France 24, 14 décembre 2020. Disponible à : https://www.france24.com/fr/afrique/20201214-les-%C3%A9tats-unis-retirent-officiellement-le-soudan-de-leur-liste-noire

[12Dominique Baillard, « Pourquoi l’économie soudanaise est aux abois », RFI, 17 mai 2021. Disponible à : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/aujourd-hui-l-%C3%A9conomie/20210517-pourquoi-l-%C3%A9conomie-soudanaise-est-aux-abois

[13« Encours de créances de la France sur les États étrangers au 31 décembre 2018 », Direction générale du Trésor, 12 novembre 2019. Disponible à : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2019/11/12/encours-de-creances-de-la-france-sur-les-etats-etrangers-au-31-decembre-2018

[14Louis-Nino Kansoun, « L’or, le nouveau pétrole du Soudan », Agence Ecofin, 20 mai 2019. Disponible à : https://www.agenceecofin.com/hebdop1/2005-66285-l-or-le-nouveau-petrole-du-soudan

[15Comparing debt payments with health spending, Jubilee Debt Campaign, avril 2020. Disponible à : https://jubileedebt.org.uk/wp-content/uploads/2020/04/Debt-payments-and-health-spending_13.04.20.pdf

[16« Déclaration conjointe du Président Emmanuel Macron et de Félix Tshisekedi Tshilombo, Président de la République démocratique du Congo », Élysée, 27 avril 2021. Disponible à : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/04/27/declaration-conjointe-du-president-emmanuel-macron-et-de-felix-tshisekedi-tshilombo-president-de-la-republique-democratique-du-congo

Milan Rivié

CADTM Belgique
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Twitter : @RivieMilan

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