Comba la ka continié pas ke ni an lo chantié ki ouvè !

8 avril 2009 par Pauline Imbach


Les Caraïbes concentrent de nombreux maux capitalistes : domination de type colonial, exploitation de la population, chômage massif, monopoles, paupérisation de la population, dépendance alimentaire, destruction de la nature, pillage des ressources… L’archipel de la Guadeloupe compte, officiellement, 24% de personnes privées d’emplois, mais ce chiffre semble nettement sous-estimé et le taux de chômage réel avoisinerait plutôt les 40%. La Guadeloupe compte 458 000 habitants et 20% des ménages vivent sous le seuil de pauvreté.

Refuser le maintien de zones de non-droit à la périphérie de la République

Le puissant mouvement social contre la vie chère et la « profitation » [1], parti de la contestation du prix de l’essence, d’abord en Guyane, puis à la Guadeloupe, a secoué toute les Antilles. En Guadeloupe, « colonie française départementalisée des Caraïbes » [2], le mouvement a débuté le 20 janvier 2009. Le Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP, Rassemblement contre l’exploitation outrancière) regroupant de nombreux syndicats et associations [3] a joué un rôle de leader dans ce mouvement, notamment avec la mise en place d’une plate-forme de 149 revendications comme par exemple le contrôle des prix et le rehaussement de 200 euros des plus bas salaires, des retraites et des minima sociaux [4]. Au-delà de ces revendications clés, « c’est toute l’architecture de l’économie des containers et du mal-développement faisant de ces îles des ‘colonies de consommation’, selon l’expression des grévistes, qui est mise en accusation. » [5]
Pendant près de deux mois, la Guadeloupe était « bloquée », le mouvement a rencontré un large soutien de l’ensemble de la population. Concrètement, de nombreux secteurs étaient en grève (la poste, certains services audio-visuels, l’éducation, les employés du tourisme : aéroports, hôtels, etc.). Le LKP a aussi organisé des piquets de grève devant les hôtels et les stations-services, des barrages sur les routes principales ou encore des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de blocage des magasins Carrefour appartenant au groupe Bernard-Hayot, qui dispose d’un quasi-monopole sur place dans l’import, la distribution et l’agroalimentaire. La jeunesse guadeloupéenne, dans une situation extrême de chômage (45,2% des jeunes de moins de 30 ans sont au chômage [6], ce qui constitue le plus fort taux d’Europe) a été très active dans ce mouvement. Ce sont les jeunes, avec le soutien de la population, qui tiennent les barrages. « On est déjà dans la rue, tant qu’à faire on y reste ! ». Même l’Eglise, dont l’influence sur la société antillaise est très forte, est favorable au mouvement : « une autre Guadeloupe est possible, si nous nous donnons les moyens de réorienter notre économie pour qu’elle soit au service des personnes et non du seul profit de quelques-uns. » [7]
C’est seulement au bout de trois semaines de grève générale que le gouvernement a plié en ouvrant enfin des négociations. Durant celles-ci, le MEDEF a montré sa mauvaise volonté. Il a dénigré le mouvement et l’ampleur des grèves en déclarant (méthode courante ces derniers temps en France) que le LKP ne serait qu’un petit groupe d’agitateurs non-représentatifs de la population, prise en otage par les grèves…
Le 16 février, le secrétaire d’Etat Yves Jégo a, quant à lui, déclaré sur France Inter que l’Outre-Mer a besoin d’amour, d’un amour sincère [8]. Le LPK s’est empressé de répondre à ce discours paternaliste en expliquant que l’Outre-Mer a besoin d’équité, de respect, d’égalité et de justice, pas de compassion.
Alors que les organisations de petits patrons, qui ont, a priori, plus de difficultés à augmenter les salaires, ont presque toutes accepté les 200 euros d’augmentation du SMIG, le MEDEF a refusé de se plier à cette revendication. « Pointant la faillite des politiques de défiscalisation et d’exonérations en tout genre, les grévistes refusent de voir leurs revendications salariales satisfaites au prix de nouveaux cadeaux au patronat. ‘Toutes ces mesures annoncées par l’État, comme la suppression de la taxe professionnelle ou le RSA, profitent surtout aux employeurs qui auront ainsi une main-d’œuvre payée par l’État, tout en bénéficiant de différentes exonérations. Ils rechignent à rogner sur leurs marges. Les entreprises vivent avec des fonds publics. Nous sommes tous devenus des fonctionnaires’, ironise Gaby Clavier, l’un des responsables du syndicat UGTG. » [9] Jocelyn Maleama, président de l’association des commerçants du Moule, explique dans France-Antilles le 15 février que « 90% des entreprises sont favorables au mouvement ».
La Guadeloupe a signé le 6 mars un accord de sortie de crise après 44 jours de grève générale, mais la Réunion lui a aussitôt emboîté le pas en annonçant le 5 mars une grève générale reconductible. La Martinique a signé quant à elle un accord de sortie de grève le samedi 14 mars.
En Guadeloupe, l’accord de fin de conflit, signé par Elie Domota, dirigeant du collectif LKP, compte 165 articles qui récapitulent les avancées obtenues sur les 146 revendications initiales du LKP en faveur du pouvoir d’achat. L’accord « Jacques Bino » prévoyant une augmentation de 200 euros des bas salaires lui est annexé. Elie Domota a appelé les Guadeloupéens à rester mobilisés et à continuer à se battre pour que les hausses de salaire s’appliquent dans toutes les entreprises. Les travailleurs de l’enseigne Carrefour sont ainsi restés mobilisés pour obtenir, eux aussi, l’augmentation de salaire.

La Guadeloupe n’en est pas à sa première bataille

Des références à l’histoire esclavagiste sont omniprésentes dans ce soulèvement social. Les « blancs » dominent l’économie guadeloupéenne depuis le 17e siècle.
En 1789, lors de la révolution française, la Guadeloupe devenait département français et le décret du 16 Pluviôse an II (4 février 1794) « abolissait » l’esclavage et établissait pour les « noirs » une très relative liberté, mais ne donnait pas l’égalité, pourtant proclamée par la Déclaration des Droits de l’Homme. L’Assemblée a en fait constitutionnalisé l’esclavage, en réservant aux assemblées coloniales le droit de se prononcer sur les « non-libres », qui est à peine une litote pour désigner les esclaves. « Les nègres avaient été déclarés libres citoyens, mais ceux qui n’étaient pas soldats ou marins par la force courbaient le dos de l’aube au crépuscule comme autrefois, sous le fouet de leurs surveillants, derrière lesquels se dessinait par surcroît l’implacable azimut de la guillotine. » [10]
De plus, le décret ne s’appliquait pas aux comptoirs d’Afrique et il ne fut en fait appliqué qu’à la Guadeloupe et à Saint Domingue, partie française d’Haïti, où de nombreuses luttes émancipatrices éclatèrent. Menées entre autre par Toussaint Louverture, le mot d’ordre fut d’abord de libérer tous les noirs de l’esclavage, puis il se transforma en un programme de révolution sociale. En 1800, Toussaint Louverture décréta la liberté de la colonie. Il lui donna le nom de Haïti qui signifie « pays montagneux ». En 1802, Napoléon Bonaparte, alors premier Consul, rétablit l’esclavage, envoya trente-deux-mille soldats reconquérir l’île et autorisa de nouveau la traite des « noirs ». Toussaint Louverture fut emprisonné en France où il déclara : « En me renversant, on n’a abattu que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs ; il repoussera par les racines parce qu’elles sont nombreuses et profondes.  »
Cette histoire de lutte contre l’esclavage constitue une mémoire collective très présente sur l’île et les jeunes qui se battent aujourd’hui contre les inégalités sont imprégnés de ce passé fondateur.
Cette histoire de lutte contre l’esclavage constitue une mémoire collective très présente sur l’île et les jeunes qui se battent aujourd’hui contre les inégalités sont imprégnés de ce passé fondateur.

Plus récemment, deux épisodes ont marqué la Guadeloupe. En 1952, une grève générale s’étend dans les plantations de canne à sucre, la gendarmerie tire sur la foule le 14 février et tuent 4 personnes.
En mai 1967, les ouvriers du bâtiment réclament une augmentation de salaire, les négociations échouent, et la gendarmerie fait de nouveau usage de la force. Le nombre de morts occasionnés par la tuerie dépasse la centaine de personnes, mais il est toujours sujet à débat.

Exploitations et monopoles toujours au cœur du débat

Les Béké dominent toujours l’économie du pays et possèdent presque toutes les terres agricoles. Ils détiennent plus de 60% des grands centres de distribution alimentaire, ils exploitent les travailleurs du primaire et dominent l’ensemble de la population par le biais de la consommation. Dépendante de la grande distribution, dont les marges augmentent en permanence, la population locale ne peut plus subvenir à ses besoins, face au « coût de la vie ». Les fonctionnaires touchent 40% en plus pour affronter la vie chère mais les salariés du privé n’ont pas le droit à la même rémunération alors qu’ils sont confrontés aux mêmes dépenses vitales. Cette situation inégalitaire montre bien que l’Etat est conscient des coûts auxquels doivent faire face les Guadeloupéens pour vivre.
Dans le domaine industriel, ce sont des patrons qui viennent de la métropole, les « métros », qui exploitent les travailleurs. Ainsi le mouvement contre la « profitation » s’adresse aussi bien au MEDEF, aux békés et à l’Etat français, comme l’exprime le slogan « la Gwadeloup cé tan nou, la Gwadeloup a pa ta yo » (la Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n’est pas à toi). C’est une lutte contre le système d’oppression et de domination des capitalistes « Nous nous battons contre les profiteurs, peu importe d’où ils viennent ».

De la dépendance à la souveraineté alimentaire

80 % de ce que mangent les Guadeloupéens est importé !
90 % des poulets que l’on mange sur l’île sont importés, les bananes guadeloupéennes sont moins chères en métropole que sur l’île, les cantines scolaires proposent aux enfants des poires et des pommes venant d’Australie, pas des bananes ni des ananas locaux… La Guadeloupe fonctionne toujours sur la base d’un système économique colonial. Elle est spécialisée dans la production de quelques produits exotiques : la banane, le sucre, le rhum et le melon qui sont voués à l’exportation. La banane constitue le premier produit d’exportation en volume et demeure un des piliers de l’économie agricole avec une production récoltée en 2005 de 61 980 tonnes, dont 52 000 tonnes sont exportées. La culture de la canne à sucre est la deuxième activité agricole. Il existe deux usines sucrières (Gardel en Grande-Terre et Grande-Anse à Marie-Galante) qui ont, en 2005, broyé près de 841 000 tonnes de canne à sucre pour produire 73 000 tonnes de sucre dont 68 000 exportées.
Les terres disponibles ne servent pas à des cultures vivrières Vivrières Vivrières (cultures)

Cultures destinées à l’alimentation des populations locales (mil, manioc, etc.), à l’opposé des cultures destinées à l’exportation (café, cacao, thé, arachide, sucre, etc.).
et l’île est obligée d’importer les produits de consommation courante à des prix élevés. « Les cultures industrielles couvrent à elles seules la majorité des terres arables grâce à la canne à sucre, puis viennent les cultures fruitières semi-permanentes (22%), et les cultures légumières (12%). Les cultures florales couvrent 200 hectares (…) La superficie consacrée à la culture de la banane est évaluée à 2 510 hectares en 2005, soit 10% de la surface agricole utilisée du département. » [11] La Guadeloupe est alors dépendante de l’extérieur et des prix des marchés internationaux pour l’ensemble de ses produits de première nécessité.
C’est pourquoi de nombreuses revendications qui visent à soutenir la consommation des produits guadeloupéens émergent dans ce mouvement, comme notamment la suppression de la taxation des produits locaux. Le blocage des routes et des supermarchés a obligé (et conscientisé) la population à consommer localement : le poisson des petits pêcheurs et les fruits et légumes des paysans locaux. Certains habitants de l’île ont même confié ne jamais avoir aussi bien mangé…
L’objectif fondamental est bien la souveraineté alimentaire, qui permet de nourrir la population à partir de l’effort des producteurs locaux et de limiter les importations. La situation actuelle n’est viable ni économiquement, ni écologiquement. La souveraineté alimentaire apparaît comme la seule alternative possible pour sortir durablement de ce cercle vicieux dont la population paye le prix fort. La subvention des produits de première nécessité pour diminuer leur prix d’achat n’est rien d’autre qu’une subvention aux détenteurs des grandes surfaces (les Béké) et un moyen de faire baisser la tension. Cette mesure ne change en rien le fonctionnement économique responsable de cette terrible situation. Il faut que la souveraineté alimentaire soit au cœur des revendications et des décisions politiques du gouvernement. Il faut se baser sur l’alimentation familiale qui permettra aussi une alimentation de qualité : sans OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
et sans pesticide, les sols de la Guadeloupe étant déjà largement contaminés par la chlordécone. Ce souci écologique n’est pas clairement repris dans la plateforme de revendications, qui demande la suppression des taxes sur les engrais, désherbants, semences, aliments de bétail et gasoil, et parallèlement la protection du patrimoine écologique de la Guadeloupe (forêt, mangrove…). Cependant, des alternatives et des revendications intéressantes émergent du mouvement, comme par exemple le regroupement de producteurs ou encore la mise en place de mécanismes fiscaux et douaniers pour développer la préférence guadeloupéenne.

Mais pour atteindre l’objectif de souveraineté alimentaire, il est nécessaire de mettre en place une réforme foncière consistant notamment à redistribuer des terres aux petits paysans et à défendre ardemment une agriculture familiale.




Notes

[1Traduction du terme créole « pwofitasyon », qui signifie à la fois la notion de profit et celle d’exploitation

[2Selon l’expression du communiqué du CADTM, « le CADTM exprime sa solidarité avec les peuples de Guadeloupe et Martinique en lutte », voir ici

[3ADIM - AFOC – AGPIHM - AKIYO – AN BOUT’AY - ANG - ANKA – ASSE - ASS.AGRICULTEURS DU NORD BASSE-TERRE – ASS.LIBERTE EGALITE JUSTICE - CFTC - CGTG – CNL - COMBAT OUVRIER – COMITE DE L’EAU - CONVENTION POUR UNE GUADELOUPE NOUVELLE – COPAGUA – CSFG - CTU – ESPERANCE ENVIRONNEMENT – FAEN SNCL - FO – FSU – GIE SBT - KAMODJAKA - KAP Gwadloup - LES VERTS - MADICE – MAS KA KLE - MOUVMAN NONM - PCG – SGEP/SNEC/CFTC - SOS B/Terre ENVIRONNEMENT - SPEG - SUD PTT GWA – SUNICAG - SYMPA CFDT - TRAVAYE é PEYIZAN - UDCLCV - UIR CFDT – UNSA - UGTG - UPG - UPLG - UMPG – VOUKOUM. 

[4Les 149 revendications sont sur : http://bellaciao.org/fr/spip.php?article80970

[5L’Humanité, « Guadeloupéens et Martiniquais debout contre la ‘profitation’ », 9 février 2009.

[6Avec un taux de 48,7 %, ce sont les jeunes femmes de moins de 30 ans qui ont le plus de difficultés à trouver un emploi.

[7Rencontre diocésaine des responsables catholiques de Guyane, Martinique et Guadeloupe, France-Antilles, le 28 janvier.

[9L’Humanité, ibid.

[10Alejo Carpentier, Le siècle des Lumières, p.226, Gallimard, Folio, 1977

[11Région Guadeloupe – site officiel

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