Cinq questions sur la crise à Eric Toussaint

3 novembre 2009 par Eric Toussaint


1. Nous voudrions savoir comment se sont développés les liens de collaboration entre le Comité que vous présidez et les institutions qui, dans différents pays du Tiers Monde, réclament l’annulation de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
.

En premier lieu, il faut prendre en compte que le CADTM est un réseau international présent dans 26 pays. Quatre d’entre eux se situent au Nord : la Belgique, la France, la Suisse et le Japon. Les autres 22 pays se distribuent entre l’Asie, l’Afrique, le monde arabe et l’Amérique latine. Les organisations membres du Comité sont des syndicats, des organisations de femmes, de paysans, de jeunes qui, dans leur pays, se constituent en coalition pour travailler sur le thème de la dette. Nous parlons donc de mouvements citoyens qui exigent de leur pays, de leurs autorités, d’entamer des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
pour mettre fin au paiement d’une dette frauduleuse et illégitime.

En deuxième lieu, le CADTM établit des relations avec d’autres réseaux internationaux qui travaillent aussi sur le thème de la dette. Parmi eux, Jubilé Sud, organisation créée en 1999 et présente en Afrique, en Asie et en Amérique latine mais sans représentation dans le Nord. Un autre réseau, Latindadd, est seulement présent en Amérique latine et a son siège au Pérou. Nous avons également le réseau Eurodad, qui est un réseau européen ; et enfin, nous avons des liens avec différentes campagnes nationales dans des pays du Nord. Nous avons construit, avec ces réseaux et campagnes internationales, un comité de collaboration international qui s’appelle Internacional Facilitation Team. Cette équipe de travail, formée du CADTM, de Jubilé Sud, d’Eurodad et de Jubilé Etats-Unis, convoque des assemblées mondiales. La première assemblée mondiale s’est passée à Cuba en 2005 avec des délégués de plus de 40 pays. La dernière assemblée mondiale convoquée par cette équipe, s’est tenue à Quito en septembre 2008.

En troisième lieu, le CADTM maintient des contacts avec des gouvernements de pays du Sud qui cherchent des conseils et des collaborations sur le thème de la dette. A ce niveau, nous avons collaboré activement avec le gouvernement de Rafael Correa, en Equateur. Quand le gouvernement de l’Equateur a constitué une Commission d’Audit Intégral de la Dette publique interne et externe, le CADTM en a fait partie. Je représentais personnellement le CADTM dans cette Commission qui a travaillé de juillet 2007 à septembre 2008. Le rapport final a été remis en septembre au gouvernement et rendu public en novembre 2008. C’est sur base de ce rapport que le gouvernement équatorien a décidé de suspendre le paiement de 3.000 millions de dollars de dette commerciale sous forme des bons 2012 et 2030. C’est ainsi que les résultats de l’audit et la décision unilatérale souveraine du gouvernement équatorien, ont permis de convaincre les créanciers détenteurs de ces bons de les revendre à l’Etat équatorien avec une décote de 65%. Au bout des négociations qui se sont terminées en juin 2009, 91% des bons ont été revendus par les créanciers au gouvernement de l’Equateur. Cela représente une économie de près de 2.000 millions de dollars sur une dette commerciale totale en bons 2012 et 2030 de 3.000 millions. En termes de service de la dette Service de la dette Remboursements des intérêts et du capital emprunté. , cette transaction représente pour l’Equateur une économie annuelle de 300 millions de dollars.

Donc, quand un gouvernement du Sud se met en contact avec nous pour nous demander un conseil, quand cette demande provient d’un gouvernement démocratique, nous acceptons avec enthousiasme la collaboration ; nous considérons que le résultat, dans le cas de l’Equateur, a été globalement positif. Nous sommes aussi en contact avec le gouvernement de Fernando Lugo au Paraguay pour entamer un audit de la dette.

Voilà, en termes généraux, les trois types de relations et de contacts que le CADTM maintient au niveau mondial sur le thème de la dette.

2. Bien qu’il ait été démontré que la dette du Tiers Monde soit impayable, les banques privées concèdent chaque année de nouveaux prêts aux pays sous-développés, principalement en proposant qu’ils payent les intérêts échus, ce qui augmente aussi chaque année le montant de la dette. Combien de temps encore croyez-vous que peut durer cette spirale infernale ?

Je crois qu’il y a deux exemples emblématiques du début du XXIe siècle qui pointent vers une issue à cette situation. L’expérience de l’Argentine entre 2001 et 2005 en est un et, plus récemment, l’attitude du gouvernement de Rafael Correa en Equateur.

Dans le cas de l’Argentine, elle a suspendu le paiement de sa dette commerciale de quelque 100.000 millions de dollars de fin décembre 2001 à mars 2005. Ce fut une décision unilatérale qui a été condamnée de façon généralisée par tous les grands organismes financiers comme le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, l’OCDE OCDE
Organisation de coopération et de développement économiques
Créée en 1960 et basée au Château de la Muette à Paris, l’OCDE regroupait en 2002 les quinze membres de l’Union européenne auxquels s’ajoutent la Suisse, la Norvège, l’Islande ; en Amérique du Nord, les USA et le Canada ; en Asie-Pacifique, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande. La Turquie est le seul PED à en faire partie depuis le début pour des raisons géostratégiques. Entre 1994 et 1996, deux autres pays du Tiers Monde ont fait leur entrée dans l’OCDE : le Mexique qui forme l’ALENA avec ses deux voisins du Nord ; la Corée du Sud. Depuis 1995 et 2000, se sont ajoutés quatre pays de l’ancien bloc soviétique : la République tchèque, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie. Puis d’autres adhésions se sont produites : en 2010, le Chili, l’Estonie, Israël et la Slovénie, en 2016 la Lettonie, en 2018 la Lituanie et, en 2020, la Colombie est devenue le trente-septième membre.

Site : www.oecd.org
, le Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement de 22 États créanciers chargé de gérer les difficultés de remboursement de la dette bilatérale par les PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un·e Français·e. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de plus de 90 pays en développement. Après avoir détenu jusqu’à 30 % du stock de la dette du Tiers Monde, les membres du Club de Paris en sont aujourd’hui créanciers à hauteur de 10 %. La forte représentation des États membres du Club au sein d’institutions financières (FMI, Banque mondiale, etc.) et groupes informels internationaux (G7, G20, etc.) leur garantit néanmoins une influence considérable lors des négociations.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions – confidentielles – du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris, qui s’en remet à son expertise et son jugement macroéconomiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site officiel : https://www.clubdeparis.fr/
, qui ont prédit le chaos en Argentine. Néanmoins, c’est le contraire qui s’est passé.
L’Argentine en décembre 2001 était en récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres consécutifs. depuis 36 mois. Cette récession s’est poursuivie tout au long de 2002 mais grâce au non paiement de la dette et à l’utilisation des ressources ainsi économisées par le gouvernement de Duhalde et puis, par celui de Kirchner, en investissements de type social, en plans d’emploi, etc., ils ont réussi à relancer l’activité économique et la consommation en Argentine. Durant les années 2004 à 2006, le pays a finalement enregistré une croissance de l’ordre de 8% annuels du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, ce qui démontre que la déclaration unilatérale de non paiement peut se transformer en solution pour réactiver l’activité économique [1].

Le second exemple, c’est le cas déjà mentionné de l’Equateur. Cette expérience montre un gouvernement qui, malgré qu’il ait des réserves pour payer la dette, décide d’en suspendre le paiement en raison du caractère frauduleux de cet endettement. L’Equateur a réussi à imposer aux créanciers sa solution, c’est-à-dire payer de manière anticipée avec une décote de 65% sur les titres. De cette manière, la dette n’a pas été complètement annulée mais seulement éliminée partiellement.
Ces deux exemples démontrent que pour rompre le cercle vicieux dont vous parlez dans la question, des actes unilatéraux souverains sont nécessaires en se basant sur des arguments du Droit international pour atteindre une réduction radicale de la dette. En ce sens, de mon point de vue, il vaudrait mieux imposer une répudiation unilatérale de toutes les dettes qui sont identifiées comme illégitimes, odieuses et frauduleuses ; ça, c ‘est la solution.
Je ne crois pas en une solution concertée entre pays prêteurs et pays emprunteurs. Jamais l’ensemble des prêteurs ne renoncera volontairement à recouvrer le total de la dette à travers leurs institutions comme le FMI et la Banque mondiale. Cela n’arrivera pas.

Ce qui peut arriver, de la part des pays créanciers, ce sont des décisions unilatérales souveraines d’annulation de dettes. Le cas emblématique dans ce scénario, c’est la Norvège. Ce pays nordique a décidé en 2006 de renoncer à recouvrer la dette liée à la vente de bateaux de pêche réalisée dans les années 1980. Le gouvernement norvégien a pris cette décision après avoir réalisé un audit de ses créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). sur cinq pays en développement à savoir l’Equateur, le Pérou, la Jamaïque, le Sierra Leone et l’Egypte. La Norvège a pris cette position sous la pression de la mobilisation des mouvements sociaux, des mouvements anti-dette de Norvège, y compris le mouvement des Eglises luthériennes de Norvège qui, depuis plusieurs années, soutient les revendications des associations équatoriennes qui réclamaient la cessation de paiement. C’est important de signaler que la campagne contre la dette en Equateur a été soutenue en effet par des réseaux internationaux comme le réseau CADTM.

En résumé, pour moi, la solution peut provenir de deux côtés. Premièrement, des actes souverains unilatéraux des créanciers du Nord sous la pression des mouvements sociaux. Deuxièmement, des actes souverains des pays du Sud de déclaration de nullité des dettes, basés sur le Droit international.

3. Plus de 60% de la dette du Tiers Monde a été contractée par des banques privées. Selon votre expérience, quels sont les obstacles principaux qu’il faudrait surmonter pour réussir à ce que les pays sous-développés s’unissent eux aussi en un bloc pour négocier avec leurs créanciers ?

C’est réellement une préoccupation, l’incapacité des pays du Sud à s’unir sur des critères communs et cohérents pour adopter une stratégie unifiée face aux créanciers. Malgré que, oui, les créanciers en général travaillent eux ensemble dans plusieurs organismes qui les appuient (Banque mondiale, FMI, Club de paris, association des banquiers privés...).

Alors, par dessus tout, il est fondamental que les pays qui pour l’instant n’ont pas de problème de solvabilité ou de liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
, comme par exemple le groupe des pays exportateurs de pétrole ou d’autres matières premières, se rendent compte que leurs intérêts, à moyen terme, correspondent aux intérêts des pays les plus fragiles de la chaîne de la dette. En ce sens, c’est important de renforcer la situation des plus faibles pour rapprocher leur position de l’attitude prise par des pays comme l’Equateur. Si le Venezuela ou le Brésil s’étaient rapprochés de l’attitude de l’Equateur face aux créanciers, il aurait été possible d’imposer à ces derniers des conditions toujours plus avantageuses pour les peuples de la région.

La corrélation des forces est favorable aux pays du Sud parce que, grâce à leurs réserves, ils ont de quoi résister au bloc financier des créanciers du Nord. Les pays du Sud doivent profiter de cette disponibilité actuelle des réserves pour imposer des mesures fortes. C’est une erreur d’attendre que les réserves se réduisent pour commencer à négocier. Il ne faut pas attendre d’être dos au mur pour organiser un front commun de résistance.

En ce moment, les créanciers du Nord subissent des contradictions internes dues au sauvetage de leurs systèmes financiers nationaux respectifs et du système financier international. Une position radicale des pays du Sud pourrait déboucher sur des solutions favorables à leurs intérêts. Le problème est que, comme il n’existe pas de sentiment d’urgence par rapport à la crise, les gouvernements du Sud pensent qu’ils peuvent continuer à refinancer leur dette et contracter de nouvelles dettes sans grand problème.

D’un point de vue stratégique, pour moi, c’est une erreur d’adopter ce genre de position. J’espère que, lors de futures discussions, lors d’événements comme la conférence sur “Globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
et Problèmes de développement” organisée par l’ANEC, en mars 2010, on pourra envisager la constitution d’une stratégie commune des pays d’Amérique latine face à la dette.

4. De plus en plus d’économistes pensent que les puissances capitalistes sont décidées à sortir de la crise mondiale actuelle sans accepter des changements substantiels de l’ordre économique et financier international, même si en définitive une telle intransigeance ne peut qu’entraîner de nouvelles crises plus importantes pour le système économique régi par le marché. Quel commentaire voudriez-vous faire par rapport à cela ?

Je partage votre analyse. Les grandes puissances capitalistes ne sont pas réellement disposées à organiser un nouvel ordre économique international. Je mentionne ces termes parce qu’ils se réfèrent à l’exigence du Mouvement des pays non alignés dans les années 1960 et 1970 du siècle passé. Ce nouvel ordre international qui implique des relations équitables entre pays du Nord et du Sud, les grandes puissances le refusent.

Ce qu’elles cherchent, c’est comment négocier une extension limitée des centres de pouvoir et de décision avec les principales économies émergentes, en commençant par la Chine et en poursuivant par la Russie, l’Inde et le Brésil. Cette extension s’est réalisée par l’octroi à ces pays d’un peu plus de voix dans les grandes organisations financières internationales, comme la Banque mondiale et le FMI, lesquelles ont été historiquement dominées par les intérêts des grandes puissances. Ces puissances sont donc prêtes à ouvrir quelques espaces mais non à réenvisager au niveau mondial la question d’un changement démocratique de l’ordre politique, financier et économique de la planète.

A ce sujet, il me semble fondamental, au niveau des solutions, d’entamer, à partir du Sud, la création de nouveaux organismes multilatéraux. Je fais référence au renforcement de la banque du Sud à laquelle adhèrent sept pays d’Amérique latine, ou à donner vie au système monétaire régional au niveau de l’ALBA, lequel est actuellement connu sous le nom de SUCRE. Elargir l’ALBA. Réussir à convaincre les pays africains et asiatiques de se doter eux aussi de banques régionales et, au sein d’un cadre d’accord tricontinental, organiser un réseau de banques du Sud. Avancer dans des accords de collaboration monétaire, comme l’accord de Chiang Mai entre les pays du Sud Est asiatique. Avec ce type d’accords, en cas de crise de balance des paiements Balance des transactions courantes
Balance des paiements
La balance des paiements courants d’un pays est le résultat de ses transactions commerciales (c’est-à-dire des biens et services importés et exportés) et de ses échanges de revenus financiers avec l’étranger. En clair, la balance des paiements mesure la position financière d’un pays par rapport au reste du monde. Un pays disposant d’un excédent de ses paiements courants est un pays prêteur vis-à-vis du reste du monde. Inversement, si la balance d’un pays est déficitaire, ce pays aura tendance à se tourner vers les prêteurs internationaux afin d’emprunter pour équilibrer sa balance des paiements.
, les pays peuvent disposer des réserves internationales communes, ce qui élimine la nécessité de recourir à l’aide conditionnée du FMI qui exige toujours l’application de politiques néo-libérales en échange de ses prêts.

Donc, face au manque de volonté des grandes puissances capitalistes, la solution n’est pas la transformation du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. en G14 ou G20 G20 Le G20 est une structure informelle créée par le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) à la fin des années 1990 et réactivée par lui en 2008 en pleine crise financière dans le Nord. Les membres du G20 sont : Afrique du Sud, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Union européenne (représentée par le pays assurant la présidence de l’UE et la Banque Centrale européenne ; la Commission européenne assiste également aux réunions). L’Espagne est devenue invitée permanente. Des institutions internationales sont également invitées aux réunions : le Fonds monétaire international, la Banque mondiale. Le Conseil de stabilité financière, la BRI et l’OCDE assistent aussi aux réunions. . La solution passe par la construction par en bas de la part des pays du Sud de mécanismes multilatéraux pour coordonner leurs politiques économiques, monétaires et sociales, et ainsi remettre en avant la revendication de la nécessité d’un nouvel ordre économique international.

Pour moi, adhérer à une Banque du Sud devrait impliquer de renoncer à être membre du FMI ou de la Banque mondiale, avec l’objectif d’affaiblir ces institutions qui démontrent leur incapacité de réforme interne pour satisfaire les besoins des peuples.

Il me paraît aussi très important que les pays du Sud se dotent d’un CIRDI CIRDI Le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) a été créé en 1965 au sein de la Banque mondiale, par la Convention de Washington de 1965 instituant un mécanisme d’arbitrage sous les auspices de la Banque mondiale.

Jusqu’en 1996, le CIRDI a fonctionné de manière extrêmement sporadique : 1972 est la date de sa première affaire (la seule de l’année), l’année 1974 suivit avec 4 affaires, et suivirent de nombreuses années creuses sans aucune affaire inscrite (1973, 1975,1979, 1980, 1985, 1988, 1990 et 1991). L’envolée du nombre d’affaires par an depuis 1996 (1997 : 10 affaires par an contre 38 affaires pour 2011) s’explique par l’effet des nombreux accords bilatéraux de protection et de promotion des investissements (plus connus sous le nom de « TBI ») signés a partir des années 90, et qui représentent 63% de la base du consentement à la compétence du CIRDI de toutes les affaires (voir graphique)). Ce pourcentage s’élève à 78% pour les affaires enregistrées uniquement pour l’année 2011.

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(Centre international des Règlements des différends en matière d’Investissement) du Sud. Le CIRDI est le tribunal de la Banque mondiale, dont les sentences sont quasi toujours favorables aux intérêts des grandes transnationales et contre les gouvernements. Il serait très positif pour les pays du Sud de sortir du système du CIRDI comme l’a fait la Bolivie en mai 2007, comme l’a annoncé l’Equateur en juillet 2009 et de se réunir pour constituer un CIRDI du Sud. Cela impliquerait que, dorénavant, les transnationales doivent présenter leurs plaintes devant un organisme du Sud qui prendrait en compte les intérêts et les arguments du Sud, ce qui n’est pas le cas du CIRDI sous tutelle de la Banque mondiale.

5. Lors de la Rencontre internationale sur “Globalisation et Problèmes du développement”, célébrée au début de cette année à La Havane, vous avez tiré le signal d’alarme sur le danger que la chute du prix des matières premières et des produits de base sur le marché international, accroisse le poids de la dette externe par rapport à la valeur des exportations et au PIB des pays du Tiers Monde. Quelles observations faites-vous à ce sujet à l’approche de la fin 2009 ?

Nous approchons d’une nouvelle crise de la dette. Nous ne savons pas avec exactitude quand cette crise aura lieu mais les ingrédients sont en train de se cristalliser, de se renforcer.

Quels sont ces ingrédients ? En premier lieu, le coût du refinancement de la dette des pays en développement a augmenté en conséquence de la crise financière qui a éclaté aux Etats-Unis à partir de 2007 et qui n’est toujours pas surmontée. Avec le gel des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
et les problèmes de solvabilité des banques, les nouveaux crédits sont négociés avec des taux d‘intérêt et des primes de risque plus élevés que dans la période 2004-2008. Ces prêts, comme vous l’avez mentionné dans la question, sont concédés pour rembourser les vieilles dettes. En exigeant des rémunérations plus élevées pour les nouveaux crédits, les banques et les marchés financiers rendent plus difficile le refinancement de la dette.

Le second ingrédient, c’est la crise économique mondiale avec la chute de l’activité économique qui entraîne une réduction des revenus d’exportation des pays en développement. Cette diminution est le produit à la fois des volumes moindres et des prix moindres des exportations des pays en développement sur les marchés internationaux. A partir de juin 2008, les prix des matières premières ont baissé. Il y a eu un rebond des prix au premier semestre de cette année mais même ainsi, les prix continuent de plancher à environ 50% en dessous des maximums atteints durant l’été 2008.

Jusqu’à maintenant, la tourmente économique a été évitée grâce aux importantes réserves accumulées entre 2004 et 2008, produit des prix élevés des matières premières exportées par les pays en développement durant cette période. Mais les pays du Sud ont utilisé une partie de leurs réserves pour refinancer leur dette, ce qui a provoqué la chute de ces réserves à un rythme assez rapide.

Ainsi, dans le cas de l’explosion d’une nouvelle crise de la dette, ce cercle vicieux de refinancement de la dette à travers de nouveaux prêts est mis en question. Il se produira inévitablement des defaults, des suspensions de paiement, etc. Nous ne savons pas quand cela arrivera mais il est probable que, dans les prochaines années, nous voyions de nouveaux scénarios de ce type.

Finalement, il faut tenir compte de l’explosion de la dette publique dans les pays du Nord, conséquence des plans de sauvetage du système financier qui ont représenté un coût énorme pour les trésors publics du Nord.

Cet accroissement de la dette publique des pays du Nord va donner une nouvelle impulsion à l’offensive néo-libérale en faveur de plus de privatisations dans le but de disposer de liquidités pour rembourser la dette publique, et au détriment des dépenses sociales et de l’Etat de Bien-être dans les pays où on a réussi à le protéger de manière significative. Je me réfère par exemple à des pays comme la France, l’Allemagne ou la Belgique.
C’est réellement impressionnant de voir que, malgré le délabrement de l’idéologie et des plans néo-libéraux, par manque d’alternatives, nous ayons “plus de la même chose” (référence à mas de lo mismo, cri du ras-le-bol en Amérique latine, NDT) au niveau des politiques de la majorité des gouvernements du Nord. C’est-à-dire un renforcement de l’orientation néo-libérale.

Je rebondis sur ce thème car au début de la présente crise, le fiasco des politiques de déréglementation a été mis à nu à un niveau tellement évident que plusieurs commentateurs avaient imaginé que les gouvernants allaient mettre en œuvre des politiques néo-keynésiennes. Or ce qui s’est passé dans la pratique, contredit ce pronostic. La cause fondamentale est la faiblesse des luttes des salariés pour un nouveau partage du revenu en leur faveur, ce à quoi s’ajoute le maintien d’une orientation social-libérale de la part des partis de gauche traditionnelle qui accompagnent la nouvelle offensive néolibérale ou n’y offre aucune résistance. Avec le rebond économique conjoncturel que connaît le monde industrialisé fin 2009-début 2010, les medias dominants et les gouvernants vont annoncer la fin du tunnel mais en réalité la crise n’est certainement pas terminée. Elle s’étendra encore sur plusieurs années.

Tant dans les pays du Sud que dans les pays du Nord, les emplois et les revenus des secteurs populaires seront soumis à des pressions importantes au nom du paiement de la dette publique. Ce sont des arguments de plus pour nous qui luttons sur ce terrain, pour chercher à unifier les résistances des opprimés du Nord avec celles des peuples du Sud.

Je considère que, dans les prochaines éditions du Forum Social Mondial, des Forums Sociaux Continentaux, le thème de la dette publique sera suprêmement important pour les mouvements populaires au niveau mondial. Cela nous donne plus de responsabilité comme Comité pour l’Annulation de la Dette pour apporter des propositions d’alternatives tant au Nord qu’au Sud.




Interview donnée à El Economista (Cuba)

Traduction Denise Comanne

Notes

[1Pour donner une vision complète, il faut ajouter qu’à tort le gouvernement de Nestor Kirchner a mis fin à la suspension de paiement en mars 2005 en concluant un très mauvais accord avec les détenteurs de bons de la dette commerciale. Il a échangé 76% des anciens bons contre des nouveaux avec une décote d’environ 50% et un taux de rémunération beaucoup trop élevé. La conséquence : le service de la dette publique argentine est de nouveau très élevé. Quant aux détenteurs de bons qui n’ont pas accepté l’échange, ils exigent toujours une indemnisation.

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

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