Bilan du procès à Agadir les 9 et 10 avril 2009 des détenus d’Ifni

13 avril 2009 par Souad Guennoun


Dès 8h30 le matin, les manifestants en soutien aux détenus organisent
le sit-in devant le tribunal d’Agadir : banderoles, panneaux avec
photos des détenus et premiers slogans.

Alexandre Zourabichvili l’avocat mendaté par Attac France, s’est
présenté devant le bâtonnier pour demander une domiciliation auprès d’un
confrère marocain, condition exigée pour pouvoir se constituer avocat
à la défense en cas de procès en appel. Pour ce procès, il sera
observateur.

Les premiers arrivants se précipitent à l’entrée pour participer au
jugement, un corps de policiers en tenue et en civil filtrent
l’entrée, les observateurs étrangers : Marc Ollivier pour Attac
France, représentants pour l’ASDOM et l’ATMF, Samir pour Attac Togo
présentent leurs mandats d’observateurs. Les familles venues d’Ifni
arrivent, mais beaucoup ont été bloquées par la grève du transport,
elles nous disent que la ville d’Ifni est en grève, la population
est mobilisée et se prépare à réagir au verdict qui sera prononcé.

La présence d’observateurs étrangers au procès, puis la longue file
de personnes qui se présente pour assister au procès provoque une
surprise de taille dès le départ, tandis qu’à l’extérieur une foule
déterminée exige la libération des détenus.

Emotion et tension car on craint le pire.
A l’extérieur du tribunal, les jeunes organisent un procès symbolique
auquel assistent incrédules les représentants de l’ordre qui
contrôlent l’entrée du tribunal. Le ton est donné, ce procès sera
théâtral, qui juge qui ?
A 10h l’ouverture du procès ne se fait toujours pas, on entend dire
qu’il sera reporté, les spéculations vont bon train, la foule
s’impatiente.
Vers 11h, la foule se précipite dans la salle d’audience qui se
remplit vite, des bancs sont rajoutés, les slogans criés à
l’extérieur s’intensifient.
Quand enfin le président du tribunal ouvre la séance, les prisonniers
se présentent, poings levés et signe de victoire auxquels répond la
salle comble debout pour les acclamer. Le visage des juges est blême.
Les graves chefs d’inculpation sont lus par le procureur :
organisation et direction d’une bande criminelle, tentative
d’assassinat, destruction d’établissement industriel et portuaire,
etc…Chefs d’inculpation susceptibles d’entraîner des peine maximales
pour les prévenus.
Suivent de longues plaidoiries des nombreux avocats qui démontent les
accusations sans preuve, sans témoins et demandent la mise en liberté
des prévenus.

Au dire d’un des avocats, les représentants du pouvoir ont peur
devant cette salle comble, face à ces jeunes déterminés, ils
cherchent une voie de sortie, car c’est une bombe qui va leur sauter
en pleine gueule et ils ne savent que faire, ils n’arriveront pas à
contenir cette foule en colère, jamais ce tribunal d’Agadir n’a été
aussi plein. Ce procès est une parodie, ils attendent les
instructions de là-haut, personne pour l’heure ne sait ce qui va se
passer.

Ce procès est avant tout politique, c’est le procès de l’Etat, du
Makhzen, de l’armée, des forces de la répression. C’est le procès de
la politique de marginalisation de toute une région, du pillage des
ressources, du vol, des détournements des deniers publics. C’est la
condamnation de tout l’appareil répressif pour faire taire une
population qui veut prendre en main le développement de sa région.
C’est le procès de tous les abus et des impunités. C’est la dignité
bafouée des femmes et des enfants, des vieux et des jeunes, de la
lutte ancestrale des Aït Baamrane. C’est le procès de la carence des
organisations politiques et syndicales, des associations dites de la
société civile, des notables, des élites fabriquées par le pouvoir,
des élections manipulées, des élus sans aucune légitimité populaire.
C’est le procès de l’incapacité de l’Etat à assurer le droit à
l’enseignement, à l’emploi, au logement, aux équipements sociaux
élémentaires. C’est le procès du non-développement de la région, de
la dépossession de la population de ses terres, son environnement,
ses ressources naturelles et humaines, historiques et culturelles au
seul profit d’un capitalisme sauvage mondialisé au-dessus des lois.
C’et un procès tout fabriqué pour faire taire toute contestation
capable de nourrir la résistance du mouvement de la population d’Ifni.
Car comment dans une situation de crise mondiale ne pas voir dans le
mouvement de la population d’Ifni une lutte exemplaire pour les
générations présentes et à venir, se revendiquant des luttes
ancestrales de la région tout en se réclamant d’un projet de société
émancipateur et nouveau. Le symbole de Che Guevara, déployé en
drapeaux, tee-shirts, crié en slogans, improvisé en chants, au-delà du
symbole exprime la résurgence d’un mouvement qui a mis en pratique
les idées et alternatives portées par l’altermondialisme, nouveau
souffle de l’internationalisme. Du local à Ifni au global.

En proche période électorale, le pouvoir a grand peur d’un échec
cuisant, il tente par tous ses moyens de diviser le mouvement, de
faire porter la responsabilité à Bara et ses camarades, et derrière
eux, l’association Attac et le réseau CADTM dont tout d’un coup il en
découvre la portée, l’audience locale et le poids international. Pour
cela la campagne de solidarité internationale, la présence
d’observateurs étrangers a été déterminante lors de ce procès.
L’absence de témoins permettant de justifier la criminalisation des
condamnés n’a fait que ridiculiser encore plus l’accusation.

Les juges se sont retirés vers 11h le soir pour délibérer. C’est
alors que commence une longue attente angoissante, des doutes quant
au verdict alimenté de rumeurs et d’incertitudes. L’attente, les
familles éprouvées, les visages des femmes en larmes effrayées, mais
tout le monde déterminé à rester. Dans ce tribunal qui ressemble à un
théâtre, par son architecture grandiose, faite de décor, gigantesque
coupole, boiserie et marbre en abondance, l’architecte n’a pas prévu
d’équipements sanitaires capables de répondre aux besoins d’un si
grand public. Nous sommes plus de 500 personnes à attendre le
verdict, coincés dans ce monument, sans eau, encadrés de diverses
forces de l’ordre, de plus en plus nombreuses au fil des heures
d’attente. Vers 2h du matin, les portables sonnent et annoncent que
la population d’Ifni, les jeunes des divers quartiers se rassemblent
dans le centre d’Ifni et se préparent à réagir en fonction des
condamnations. Plus tard, s’annonce que l’armée se déploie sur les
hauteurs de la ville. La tension monte, les rumeurs les plus folles
circulent alimentées par la fatigue, l’attente, l’inquiétude.
Que faire sinon résister, aucun autre choix n’est possible.
Le verdict tombe à 3h du matin de ce vendredi 10 avril. Le juge le
prononce rapidement et se retire sous les sifflements de la salle
bondée au maximum.

La clémence relative du verdict tandis que l’on s’attendait au pire,
provoque le soulagement, la joie. On parle de victoire. On dit que
Bara sera libre dans une semaine. On parle de faire une fête comme
jamais vue des Aït Baamrane. On se félicite. Dans la nuit noire et
froide à la sortie du tribunal, l’enthousiasme se communique au point
d’en oublier ceux qui resteront encore en prison, ceux qui devront
payer une amende pour rien.

Victoire du mouvement social d’Ifni, ce n’est qu’un début
La clémence du verdict a soulagé plus d’un, mais peut-on parler de
victoire tant que les militants d’Ifni ne sont pas TOUS acquittés et
libérés, que les criminels qui ont donné l’ordre et exécuté les
atrocités sur la population d’Ifni ne sont pas jugés.

Comment transformer ce verdict en victoire pour tous/tes celles et ceux
qui luttent et résistent contre un système dont la façade « 
démocratique » présentée comme un label est une fois de plus désavouée ?

Plus que jamais, la campagne de solidarité nationale et
internationale doit s’élargir et se renforcer. Plus que jamais nous
devons organiser des comités et une campagne d’information pour
exiger la libération de tous sans condition et le jugement des
criminels.

Dans cette période de crise où le pire est possible, une demi-
victoire ne peut nous satisfaire car elle pourrait se transformer en
demi-défaite.




Souad Guennoun

Architecte et photographe renommée, vit à Casablanca. Elle témoigne depuis plusieurs années des crises sociales du Maroc d’aujourd’hui : émigration clandestine, enfants des rues, situation des femmes, luttes ouvrières, etc.
Elle filme les luttes menées contre la concentration des richesses, les restructurations d’entreprises provoquées par le néo libéralisme, les choix du régime monarchique visant à soumettre la population aux exigences de la mondialisation financière. Elle est membre d’ATTAC-CADTM Maroc.