Bandung, un moment historique de la décolonisation

à partir du livre de Richard Wright, « Bandung » aux éditions Syllepse

10 janvier par Gustave Massiah


Les Éditions Syllepse publient un livre important de Richard Wright, Bandung, chronique d’un monde en décolonisation, avec une préface remarquable de Amzat Boukari-Yabara [1].

Richard Wright est un écrivain noir américain qui a vécu de 1908 à 1960. Il a été communiste pendant une partie de sa vie et s’est constamment engagé contre le racisme et pour le panafricanisme. En 1955, il lit un encart dans un journal qui annonce la première rencontre à Bandung des premiers chefs d’État des pays indépendants d’Afrique et d’Asie. Il décide de s’y rendre ; il est un témoin direct et un des journalistes qui a suivi et rendu compte de cet événement considérable.

Richard Wright comprend que ce n’est pas seulement une rencontre des Chefs d’État indépendants mais aussi le premier sommet des peuples de couleur dans lequel seuls les blancs ne sont pas invités. En se rendant à Bandung, il mène une première enquête en interrogeant des indonésiens au hasard de rencontres. Il se rend compte des étroites relations entre plusieurs facteurs : la décolonisation, le racisme, les appartenances et les couleurs, les religions et les croyances.

La deuxième partie raconte l’arrivée à Bandung et nous livre un très intéressant reportage sur la Conférence. Le journaliste reprend le dessus ; il cite des extraits des interventions des chefs d’État participants et témoigne de l’émotion qui y règne. Sukarno, président d’Indonésie et hôte de la Conférence ouvre la séance en déclarant : Ceci est la première conférence internationale des peuples de couleur dans l’histoire de l’Humanité … Pendant de nombreuses générations, nos peuples ont été les sans-voix de ce monde. Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, appelle à la solidarité des peuples africains et asiatiques qui ébranle les frontières qui sépare deux mondes, le monde communiste et le monde non-communiste. Sir John Kotelawala, premier ministre de Ceylan affirme vouloir appliquer au problème du monde actuel les valeurs traditionnelles pour le respect de la vie et pour la dignité de la personne humaine. Gamal Abdel Nasser président de l’Égypte déclare nous sommes face à un enjeu crucial, la survie même de l’humanité… Nous avons subi l’influence étrangère, il n’est pas surprenant que nous nous sentions si proches. On retrouve, citées par Wright, des phrases des représentants du Ghana, d’Irak, des Philippines, d’Éthiopie, de Thailande, du Liban, du Japon. Wright est frappé par l’importance des références à la race et à la religion dans toutes les interventions qui traduisent les réactions au rejet par l’Occident des valeurs des pays qui avaient été conquis.

La troisième partie concerne le communisme à Bandung. De fait, il s’agit d’une analyse très fine du rôle des deux hommes qui ont rendu possible la Conférence : le pandit Nehru et Zhou EnLai. C’est la retenue des communistes qui a été remarquée à Bandung. Zhou EnLai a été présent et très ouvert. L’accord entre l’Inde et la Chine assurait l’unité de l’Asie sans laquelle il n’y aurait pas eu de conférence. La Gold Coast, actuel Ghana, est porteuse du nkrumahisme qui va ouvrir de nouvelles voies au panafricanisme.

La quatrième partie est une réflexion sur la honte raciale. Richard Wright avance que La Conférence exerçait son influence sur des millions de personnes conscientes de leur couleur dans tous les pays de la terre. Ils commençaient à prendre conscience de leur force combinée. Ils y prenaient goût. Ils sentaient à présent leur ennemi blanc loin, très loin d’eux.

La dernière partie s’adresse au monde occidental à partir de Bandung. Richard Wright présente et discute le communiqué final de la Conférence. Il souligne sa modération et ses ouvertures. Il appelle à un avenir dans lequel les deux fondements intellectuels, les rationalismes occidental et oriental n’en feraient plus qu’un. La question posée à Bandung n’était pas celle de la prise du pouvoir ; ceux qui étaient là représentaient des gouvernements qui avaient déjà pris le pouvoir et se demandaient ce qu’il fallait en faire. La question posée à Bandung était Comment la race humaine s’organisera-t-elle ?

Le livre commence par une excellente préface de Amzat Boukari-Yaraba. Il rappelle l’histoire et la personnalité complexe de Richard Wright. Il raconte comment on peut être noir, américain, communiste et écrivain. Richard Wright, dans son exil à Paris, a participé aux actions de Présence Africaine avec Alioune Diop, Aimé Césaire, Leopold Sedar Senghor. Il a échangé avec Sartre, Simone de Beauvoir, Franz Fanon. Il s’inscrit dans la route des décolonisations et il perçoit et comprend l’importance de Bandung et du procès du colonialisme. Amzat Boukari-Yaraba explique ainsi comment la conférence de Bandung rend possible une désoccidentalisation du monde. Richard Wright a publié en 1954 Black Power ; en 1956, il publie son rapport sur la Conférence de Bandung sous le titre de The Color Curtain, le rideau de couleur, qui sera préfacé par Gunnar Myrdal [2]. Il met l’accent sur les communautés de race, de couleur et de religion qui dépassent les clivages idéologiques entre capitalisme et communisme. Race et religion unissent les peuples de couleur contre les peuples occidentaux sans négliger les différenciations entre les peuples de couleur. Amzat Boukari-Yaraba cite aussi Malcom X et son projet d’organiser un Bandung à Harlem. Il précise l’impossibilité pour Wright de rompre avec la pensée occidentale est aussi un indice pour comprendre son orientation anti-communiste, ou non-communiste. Il cite Richard Wright qui s’explique : la couleur n’est pas ma patrie, je suis un être humain avant d’être un Américain ; je suis un être humain avant d’être un Noir et si je traite des problèmes raciaux, c’est parce que ces problèmes ont été créés sans mon consentement, sans ma permission. Je suis opposé à toute définition raciale. Si j’écris sur les problèmes raciaux, c’est précisément pour mettre fin aux définitions raciales.

Les prolongements de la Conférence de Bandung

Les prolongements de Bandung ont été très présents et ont retrouvé aujourd’hui une forte actualité avec la nécessité de revenir sur la décolonisation et l’hypothèse que la décolonisation n’est pas terminée. La discussion sur Bandung continue notamment en Afrique, en Asie et s’est élargie à l’Amérique latine [3] à partir de la Tricontinentale, la revue de l’OSPAAL (Organisation de Solidarité des Peuples d’Afrique d’Asie et d’Amérique Latine) dirigée par Vijay Prashad. En Asie, le réseau The Rise of Asia, animé par Darwis Khudori [4] anime une Bandung Spirit Book Series et organise de nombreuses conférences internationales. En Afrique, Souleymane Bachir Diagne [5] indique que le moment de l’histoire qui marque la décolonisation c’est la conférence de Bandung qui projette l’histoire du monde à venir, un monde de relations horizontales, le moment historique du postcolonial. Immanuel Wallerstein propose de tourner le dos à l’universalisme européen qui est passé de la colonisation au droit d’ingérence, pour construire un universalisme universel, sur le modèle de Bandung [6].

La Conférence de Bandung est prolongée par le mouvement des non-alignés Mouvement des non-alignés Groupe de pays prônant, à partir des années 1950, la neutralité face aux blocs dirigés par les deux super-puissances (États-Unis et Union soviétique), alors en pleine guerre froide. En avril 1955, une conférence de pays asiatiques et africains se réunit à Bandoeng (Indonésie) pour promouvoir l’unité et l’indépendance du tiers-monde, la décolonisation et la fin de la ségrégation raciale. Les initiateurs sont Tito (Yougoslavie), Nasser (Égypte), Nehru (Inde), Sukarno (Indonésie). Le mouvement des non-alignés naît véritablement à Belgrade en 1961. D’autres conférences suivront au Caire (1964), à Lusaka (1970), à Alger (1973), à Colombo (1976).

L’action du mouvement des non-alignés, composé de 120 pays, a eu au cours des dernières années une portée très limitée.
. Les Non-Alignés ne résument pas la décolonisation, même si ce mouvement en est significatif. L’histoire des luttes anticoloniales commence par la résistance aux conquêtes coloniales. Les peuples ont résisté de mille façons, à la domination coloniale. Le droit à l’autodétermination des peuples est affirmé à l’issue de la première guerre mondiale. Un mouvement politique international de la décolonisation se construit. Le Congrès des Peuples d’Orient, à Bakou en 1920, propose l’alliance stratégique entre les mouvements de libération nationale et les mouvements ouvriers. Le Congrès des Peuples Opprimés, à Bruxelles en 1927, met en avant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à l’indépendance nationale.

De 1945 à 1955, ce sont les massacres coloniaux et les premières indépendances en Afrique et en Asie. En 1955, a lieu, à Bandung (en Indonésie) la rencontre des 29 premiers États indépendants d’Afrique et d’Asie. On y discutera de la poursuite de la décolonisation, des risques de troisième guerre mondiale et du non-alignement, des politiques de développement des nouveaux États, des débats aux Nations unies.

En 1956, Nasser nationalise le canal de Suez. Il fait face à une agression militaire conjointe d’Israël, de la France et de la Grande-Bretagne. Malgré leur succès militaire, les trois pays sont contraints de se retirer à la suite de la pression internationale, y compris des États-Unis et de l’Union Soviétique. Les puissances coloniales françaises et britanniques sont affaiblies. L’Égypte de Nasser, devient le porte-parole, dans le monde arabe, des mouvements de lutte pour la décolonisation. Le Tiers Monde désigne les pays du Sud exclus de la décision politique mondiale. Une opinion publique tiers-mondiste les soutient.

Préfiguré par Bandung, le Mouvement des Non Alignés est créé en 1961 à Belgrade ; il participe à l’évolution des équilibres géopolitiques. Après Bandung, la décolonisation s’étend avec le Ghana en 1957, la Guinée en 1958, l’Algérie en 1962, les colonies portugaises en 1975, la défaite américaine au Vietnam en 1975, la fin de l’apartheid en 1990. L’élargissement du mouvement à l’Amérique Latine est renforcé dès la révolution cubaine en 1959 et la préparation de la rencontre de la Tricontinentale à La Havane en 1966. Mehdi Ben Barka un des initiateurs de la Tricontinentale est assassiné à Paris en 1965, Che Guevara est assassiné en Bolivie, en 1967. La Tricontinentale élargit Bandung aux pays du Sud, nouvelle représentation des pays décolonisés. Les indépendances américaines avaient concerné des États formés par les anciens colons ; les nouvelles luttes en Amérique Latine se nommeront elles-mêmes « luttes de libération nationale ». Sans oublier les deux grands moments de la décolonisation, la révolution haïtienne qui sera victorieuse contre les troupes de Napoléon, et en 1905, la révolution mexicaine conduite par Pancho Vila et Emiliano Zapata.

En 1973, le Mouvement des Non Alignés, réuni à Alger adopte le Nouvel Ordre Économique Mondial qui sera voté aux Nations Unies en 1974. Il propose le contrôle des matières premières, le financement du développement, l’industrialisation, le contrôle des technologies, le contrôle des multinationales. Fin 1973, à la suite de la guerre entre Israël et les pays arabes, les pays du Golfe réduisent leur production. Le prix du pétrole est multiplié par quatre. En 1979, la révolution islamique en Iran se traduit par un nouveau doublement des prix. La création en 1975 du G5 G5 Le G5 est né d’une initiative des États-Unis et du Royaume-Uni qui en 1967 ont réuni les ministres des Finances des cinq premiers pays industrialisés (Allemagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Japon). Le G5 donne le ton au niveau du G7. qui deviendra G6, puis G7 G7 Groupe informel réunissant : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. , organise la riposte : endetter les pays du Sud, imposer des plans d’ajustement structurel, mettre en place le néolibéralisme, contrôler le Sud et accentuer la crise du bloc soviétique. La réponse par les non-alignés est rendue difficile par la division entre pays pétroliers et pays non-pétroliers.

La décolonisation est marquée par quelques luttes emblématiques qui vont mobiliser l’opinion publique. Citons notamment les luttes des peuples algérien, vietnamien, contre le colonialisme français puis contre l’intervention armée des États-Unis, Sud-Africain contre l’apartheid. La lutte du peuple palestinien fait partie des luttes emblématiques de libération. Le soutien d’une partie de l’opinion publique internationale a été illustrée par les tribunaux d’opinion, notamment le tribunal Russell pour le Vietnam en 1966 et contre les dictatures en Amérique Latine en 1967, et le Tribunal Permanent des peuples créé à l’initiative de Lelio Basso à Rome. La Charte pour la Déclaration universelle des droits des peuples adoptée à Alger, en 1976, sert de référence. Le Tribunal Russell sur la Palestine a organisé, de 2010 à 2013, cinq sessions à Barcelone, Londres, Le Cap, New-York et Bruxelles.

Le Mouvement des non-alignés s’élargit mais il va perdre de son tranchant [7]. En 2012, il regroupe 120 États, qui représentent près de 55 % de la population mondiale. Le Mouvement des non-alignés refuse, dans un premier temps, de suivre les orientations du consensus de Washington et des institutions de Bretton Woods (Fond Monétaire International le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et l’Organisation Mondiale du Commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Créée le 1er janvier 1995 en remplacement du GATT. Son rôle est d’assurer qu’aucun de ses membres ne se livre à un quelconque protectionnisme, afin d’accélérer la libéralisation mondiale des échanges commerciaux et favoriser les stratégies des multinationales. Elle est dotée d’un tribunal international (l’Organe de règlement des différends) jugeant les éventuelles violations de son texte fondateur de Marrakech.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays – une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ».

Site : www.wto.org
l’OMC). Les Non Alignés sont confrontés après la chute du mur de Berlin, en 1989 à la définition même du Non Alignement. Les pays occidentaux désignent un nouvel ennemi au nom du choc des civilisations : l’Islam. Les guerres d’Afghanistan, les deux guerres d’Irak, la destruction de la Libye, les interventions israéliennes, le jeu trouble des monarchies du Golfe, vont donner du souffle au djihadisme et renforcer les discriminations contre les musulmans en Europe et aux États-Unis.

Le mouvement altermondialiste s’affirme comme le mouvement anti-systémique du néolibéralisme. Dès 1980, il met en avant le refus de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et des plans d’ajustement structurel. A partir de 1989, il affirme que le droit international ne doit pas être subordonné au droit des affaires. A partir de 2000, il organise les Forums sociaux mondiaux. En 2008, la crise financière, suivie à partir de 2011 par des insurrections dans plusieurs dizaines de pays, ouvre une nouvelle période. Le néolibéralisme entame une mutation austéritaire, combinant austérité et sécuritarisme. Les mouvements réactionnaires, identitaires et d’extrême droite se renforcent en réponse aux nouvelles formes de contestation des mouvements sociaux salariés et paysans, d’émancipation féministe, écologistes. Dans les nouveaux mouvements, les mouvements antiracistes et les peuples autochtones se réfèrent directement à la décolonisation. La crise de la pandémie et du climat ouvre une nouvelle crise de civilisation. Le mouvement altermondialiste est confronté à un nécessaire renouvellement.

Les débats idéologiques de la décolonisation continuent. Sur la question stratégique du racisme et des discriminations, les Non Alignés ont été très actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
à la conférence mondiale de Durban, en 2001, contre le racisme, la discrimination la xénophobie et l’intolérance. Les débats ont été houleux (et passionnés), notamment sur la question israélo-palestinienne, Pourtant, le rapport final déclare Nous rappelons que l’Holocauste ne doit jamais être oublié , condamne dans son 61e point la montée de l’antisémitisme et de l’islamophobie dans diverses régions du monde, et affirme dans son 63e point Nous sommes préoccupés par le sort du peuple palestinien vivant sous l’occupation étrangère. Nous reconnaissons le droit inaliénable du peuple palestinien à l’autodétermination et à la création d’un État indépendant, ainsi que le droit à la sécurité de tous les États de la région, y compris Israël, et engageons tous les États à soutenir le processus de paix et à le mener à bien rapidement ». Durban II à Genève, en 2009, relie le racisme et les discriminations, dans leurs formes actuelles, aux séquelles de la colonisation.

Le Mouvement des Non Alignés ne s’est pas résumé à une conglomération d’États ; il a aussi contribué à créer une opinion publique mondiale qui ne se limite pas à celles des pays et des médias dominants. Cette opinion publique mondiale, appuyée par des mouvements sociaux et citoyens déterminés, soutient les luttes contre la domination, la colonisation et l’apartheid. Elle rappelle qu’un peuple qui opprime un autre n’est pas un peuple libre. Aimé Césaire, dans le Discours sur le colonialisme, écrivait déjà en 1955, à propos de l’Europe, la colonisation avilit le colonisateur. Nous sentons monter la barbarie dans notre civilisation. La décolonisation est une étape dans le chemin de l’émancipation. Zhou EnLai avait déclaré à Bandung les États veulent leur indépendance, les nations leur libération, les peuples la révolution. Il avait repris cette déclaration à l’Assemblée Générale des Nations Unies qui avait suivi Bandung.

Nous sommes confrontés à trois grandes questions stratégiques mondiales qui interpellent la solidarité internationale. Celle de la dimension géopolitique de la crise globale, de la multipolarité par rapport à la bipolarité, de la paix et des guerres. Pus d’un milliard de personnes vivent dans des zones de conflits armés. La contradiction est ouverte entre les manipulations et les interventions d’une part, et le nouveau cycle de luttes et de révolutions de l’autre. Celle du droit international et des Nations Unies qui sont minées par le système des inégalités de traitement par rapport aux valeurs et aux principes [8]. Se pose enfin la question de la décolonisation inachevée. La première phase de la décolonisation, celle de l’indépendance des États, est presque achevée. On a pu en mesurer l’importance, les contradictions et les limites, d’autant que le néolibéralisme peut être caractérisé comme une forme de recolonisation. La deuxième phase de la décolonisation, celle de la libération des nations et des peuples commence. Elle interroge la nature des États et de la démocratie. Nous sommes à l’articulation des deux phases de la décolonisation, celle de l’indépendance des États qui n’est pas encore achevée et celle, qui s’ouvre, de la définition des nouveaux possibles.




Notes

[1Richard Wright, Bandung, Chronique d’un monde en décolonisation, Préface d’Amzat Boukari-Yabara, Paris, 2021, Ed Syllepse

[2Richard Wright, Black Power : Three books from exile : Black Power, The Colour Curtain, and White man : Listen ! New York, Harper perennial modern classics, 2008

[4Darwis Khudori, Bandung legacy and global future : new insights and emerging forces, New Delhi, 2018, Ed Aakar Book

[6Immanuel Wallerstein, L’universalisme européen, de la colonisation au droit d’ingérence, Ed Demopolis, Paris, 2008

[7Philippe Braillard, Mythe et réalité du non-alignement, Graduate Institute Genève, 2015

[8Nils Andersson, Le droit à l’autodétermination, Revue Les Possibles N°15, déc 2017

Gustave Massiah

est une des personnalités centrales du mouvement altermondialiste. Ingénieur et économiste, né en 1938 au Caire, a présidé le CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), galaxie d’associations d’aide au développement et de soutien aux luttes des pays du Sud, et a été vice-président d’Attac-France de 2003 à 2006.