A 60 ans, le FMI en quête d’un nouveau souffle

12 août 2004 par Arnaud Zacharie


Il y a soixante ans, en juillet 1944, les pays alliés avaient tiré les leçons de leurs erreurs passées : le laisser-faire financier des années 1920 avait mené au krach d’octobre 1929 à Wall Street, à la Grande Dépression des années 1930, à la montée du nazisme et au déclenchement de la seconde guerre mondiale. Décidés à coopérer entre eux pour stabiliser le système financier international, ils avaient conclu des accords allant dans ce sens, lors de la conférence de Bretton Woods, et avaient notamment fondé une sorte de grande mutuelle multilatérale garante de la stabilité du nouveau système : le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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Lorsqu’un quart de siècle plus tard, en août 1971, le président des Etats-Unis, Richard Nixon, décidait d’abolir le système de Bretton Woods, le FMI perdait sa raison d’être : les taux de change libéralisés signifiaient que la stabilisation multilatérale du système financier était abandonnée au profit des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
, en phase de globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
. Mais paradoxalement, le FMI allait progressivement voir ses prérogatives s’élargir, surtout après la crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
du Tiers Monde des années 1980. Se muant en agence de développement aux pouvoirs étendus, il devenait « gendarme », puis « pompier » de l’économie mondiale, en prônant des réformes néolibérales d’ajustement structurel, puis en courant au chevet des pays victimes d’attaques spéculatives à partir du milieu des années 1990.

La crise financière en Asie du Sud-Est, les émeutes en Indonésie, les « suicides FMI » en Corée du Sud, la crise russe et les détournements des prêts du FMI par les mafias locales, la contagion planétaire des secousses financières, la faillite de l’ancien meilleur élève argentin, tout cela allait cependant contribuer à un violent retour de flamme : le FMI, désormais qualifié de « pompier pyromane », se voyait contraint pour survivre de piloter une ambitieuse réforme de l’architecture financière internationale. Quelques années plus tard, non seulement cette réforme a accouché d’une (petite) souris, mais les problèmes de crédibilité se sont en outre accentués.

D’abord, une indétermination croissante a marqué son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
, notamment en Amérique latine. Lorsque l’administration Bush a succédé à l’équipe de Bill Clinton aux Etats-Unis, elle n’a cessé de vilipender les sommes gaspillées dans des « plans de sauvetage » jugés aussi dispendieux qu’inutiles. Suivant cette logique, le FMI avait stoppé net sa ligne de crédit à l’Argentine, ce qui avait précipité sa banqueroute. Six mois plus tard, alors que la crise argentine gagnait son voisin brésilien, le volte-face était impressionnant : alors qu’en juin le FMI confirmait ne vouloir prêter le moindre dollar supplémentaire au Brésil, il annonçait le 7 août le plan de sauvetage le plus important de son histoire (30 milliards de dollars). Un peu plus d’un an plus tard, en septembre 2003, il octroyait un prêt de 12,5 milliards de dollars à l’Argentine, sans avoir obtenu la moindre des concessions pour lesquelles il négociait depuis de très longs mois.

Ensuite, aucune réforme substantielle du système financier n’a été enregistrée. Pire, la proposition de son économiste en chef Anne Krueger de créer un mécanisme de restructuration de la dette des pays en crise a été bloquée au printemps 2003 par l’administration Bush... qui avait pourtant nommé Krueger à son poste quelques temps plus tôt. Bien que la plupart des Etats membres défendaient ce projet, le droit de veto dont dispose de facto les Etats-Unis au FMI a suffi à le ranger au rayon des souvenirs. Cet épisode n’a fait que renforcer les remontrances des pays du Sud envers cette démocratie censitaire qui les empêche de peser sur les décisions. Remontrances qui sont encore montée d’un cran lorsque, un an plus tard, la désignation d’un nouveau directeur général a donné place à un grand marchandage mené dans l’opacité par les capitales européennes, américaine et japonaise. Revendiquant davantage de poids dans les décisions, les pays du Sud ont fait remarquer que la transparence que leur imposait le FMI n’était pas d’application en son propre sein.

Enfin, l’uniformisation des recettes prônées par le FMI est toujours d’actualité, malgré les discours d’ « ownership » et de « participation » tenus depuis quelques temps. Ainsi, le gouvernement kényan s’est récemment étonné de voir inscrit sur le document qu’il s’apprêtait à signer le nom de la... Tanzanie, les experts du FMI ayant omis de modifier le nom du pays avant de se rendre à Nairobi !

Pourtant, des réformes profondes sont de plus en plus urgentes : non seulement la pauvreté a doublé en Afrique subsaharienne entre 1981 et 2001, mais en outre, il est communément admis que le FMI serait aujourd’hui incapable d’assumer une nouvelle crise financière, qu’elle éclate en Chine, au Brésil ou ailleurs. Déjà réputé être toujours « une crise en retard », le FMI, et avec lui ce qu’il reste du multilatéralisme, n’en sortirait peut-être pas vivant. Ceci alors que les régulations multilatérales ont rarement été aussi nécessaires qu’aujourd’hui.




Source : CNCD.

Arnaud Zacharie

Secrétaire général du CNCD-11.11.11

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