« 60 ans, l’âge de la retraite », dit l’amateur de reggae au FMI

11 novembre 2004 par Damien Millet , François Mauger


Quel rapport peut-on trouver entre le reggae et le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) ? Alors que le FMI s’apprête à fêter son 60e anniversaire en cet automne 2004, il est possible d’aborder son bilan sous un angle original : son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
en Jamaïque voici trente ans. Alors qu’aujourd’hui le reggae est devenu un phénomène de société, que de nombreux jeunes ont adopté ses codes vestimentaires et les dread-locks, que tous vivent cet attachement au reggae ou à ses avatars (le ragga, le dub.) comme une forme de rébellion ouverte, ont-ils vraiment tous les éléments pour comprendre les révoltes de leurs modèles, en particulier face au FMI ?

Ancienne colonie britannique, la Jamaïque accède à l’indépendance en 1962. Durant les années suivantes, Michael Manley entreprend de construire un projet politique résolument progressiste. Charismatique et tiers-mondiste acharné, il s’allie les reggaemen et le mouvement rasta. Soutenu par une large part de la population, il devient Premier ministre le 29 février 1972 au son de tubes de Delroy Wilson (Better must come), Junior Byles (Beat down Babylon) ou de Max Romeo (Socialism is love). Les premières mesures de
Manley sont significatives : réforme agraire, nationalisation de plusieurs compagnies importantes (électricité, téléphone, transports en commun, tourisme), programme d’électrification rurale . Il instaure l’égalité de salaire entre hommes et femmes à travail égal, le congé maternité, le principe des allocations familiales, un revenu minimum, un système de
retraite et la limitation du prix des loyers. Les dépenses publiques de santé par habitant bondissent de plus de 30 %. L’éducation publique reçoit 20% du budget en 1973, taux plus jamais atteint depuis. A la fin des années 70, le taux d’alphabétisation dépasse 85 % en Jamaïque. L’île devient un modèle sur de nombreux points.

Mais le choc pétrolier vient contrarier la politique de Manley dès 1973. Asphyxié, Manley manque de capitaux pour financer les mesures promises.
Rejeté par les banques privées en désaccord avec sa politique, Manley se
tourne vers les Etats-Unis, qui exigent la rupture avec Cuba pour lui
avancer des fonds. Manley refuse ce chantage. Son seul recours est alors le
FMI, qui cherche à forcer les pays en difficulté à des réformes
ultra-libérales afin d’assurer aux créanciers que les remboursements de la
dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
seront effectués en priorité. Il exige donc, en contrepartie d’un
prêt, une dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. du dollar jamaïcain, un gel des salaires et une forte
réduction des dépenses publiques. Ces mesures sont incompatibles avec les
principes de Manley, qui refuse à nouveau.

Les réformes piétinent. Le peuple s’impatiente. Le mouvement rasta et les
chanteurs de reggae, qui avaient fortement soutenu Manley, s’interrogent.
Peu à peu, ils délaissent la politique, tandis que les gangs des ghettos
plongent dans le trafic de drogue.

Au premier semestre 1978, à bout de force, la Jamaïque se tourne une
nouvelle fois vers le FMI pour obtenir de l’argent frais. Le FMI exige des
mesures encore plus drastiques : réduction des programmes sociaux, forte
dévaluation sans hausse des salaires, suppression des subventions aux
produits de première nécessité, hausse des tarifs publics et des impôts,
liberté des entrées et sorties de capitaux. La potion est amère pour Manley
 : " Ils nous ont non seulement imposé un programme terrible, mais je suis
sûr qu’il y avait là en plus un aspect punitif : nous faire payer le fait d’
avoir résisté à leur plan. " Cette fois-ci, Manley plie. C’est un désastre
social.

L’année 1980 voit de toutes façons arriver une énorme campagne de
déstabilisation du pouvoir, orchestrée par la CIA. La Jamaïque est au bord
de la guerre civile. Impuissant, Manley décide de redonner la parole au
peuple en convoquant des élections. La violence envahit les rues. L’
adversaire principal de Manley, Edward Seaga, est un partisan farouche de la
libre entreprise, ancien représentant du FMI en Jamaïque et ami personnel de
Ronald Reagan. Le 28 mai 1980, il devient Premier ministre. Comme par magie,
en quelques jours, les réservations touristiques repartent à la hausse et
les capitaux reviennent. Selon Manley, la violence était « préméditée ». Le
journal Le Monde parle de « coup d’État ». Aux yeux des pays développés, la
Jamaïque rentre dans le rang.

Entre 1980 et 1988, le sort de la Jamaïque se joue moins à Kingston qu’à
Washington, où se situent les bureaux du FMI, de la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et du
Trésor américain. De là sont imposées des politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.

à des dizaines de pays en difficulté, en échange de prêts massifs assurant
leur soumission aux puissances dominantes. Privilégiant les indicateurs
économiques sur le bien-être des populations, ils ont eu, et ont encore, des
conséquences terribles au Sud. Après deux législatures Seaga, Manley est
sévère : " Ils ont mis la Jamaïque dans un tel endettement que nous en
souffrons encore aujourd’hui.
" C’en est fini des illusions de nombreux
Jamaïcains.

Depuis 1988, le pouvoir se place dans la droite ligne des exigences de
libéralisation économique et de privatisation du FMI. Le pays est vendu à
des trusts étrangers par petits bouts. En 1994, Michel Camdessus, alors
directeur général du FMI, déclarait, dans un petit sourire : " Je crois que
la Jamaïque est maintenant sur un chemin de croissance stable et forte.
"
Une grave crise financière secoue le pays en 1996. Entre 1996 et 1999, le
pays connaît quatre années de récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. nette ! Et depuis 2000, la
croissance reste très faible : 0,7 % en 2000, 1,7 % en 2001 et 1% en 2002.
La prévision de Camdessus le fait sans doute sourire aujourd’hui encore.

Le noud coulant de la dette n’en finit pas de se resserrer autour du peuple
jamaïcain. Pour preuve, le service total de la dette (interne et externe)
absorbe plus de 64 % du budget 2003/2004, contre seulement 9 % pour
l’éducation et 4 % pour la santé. En d’autres termes, la Jamaïque consacre
au remboursement de sa dette sept fois plus qu’à son système éducatif et
seize fois plus qu’aux dépenses de santé.

En Jamaïque, il y a trente ans, un mouvement populaire a eu l’audace de
vouloir décider par lui-même et pour lui-même. Manley est un symbole de la
violence avec laquelle le FMI parvient à imposer ses vues et des pressions
incroyables que les milieux financiers sont déterminés à mettre en ouvre.

Les plus jeunes le savent, la musique jamaïcaine n’a rien perdu de sa force de dénonciation [1] En Jamaïque, la politique du FMI provoque des ravages
sociaux considérables. S’il ne sort pas du cercle vicieux de la dette, tout
le peuple jamaïcain va droit à l’abîme. Après 60 ans de déloyaux services
envers les populations du Sud, le FMI a fait preuve de son pouvoir de
nuisance. Dès lors, l’exigence de son abolition s’impose.

Par Damien Millet et François Mauger




Notes

[1Le dernier exemple en date est Life and debt, film de Stéphanie Black sorti en France en avril 2004, et sa bande originale également disponible, produite par Say It Loud ! et Le chant du monde.

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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