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Mouvement agraire en Colombie : Saint Gouvernement ?
par Maud Petit
13 décembre 2013

Le 19 août 2013 les agriculteurs colombiens ont lancé une mobilisation sans précédent durant la présidence de Juan Manuel Santos (ancien Ministre de la Défense et successeur du Président Uribe). 100.000 [1] d’entre eux sont sortis dans la rue pour dénoncer l’abandon de leur secteur par l’État et exposer les causes de la crise qui les touche, ils seront rejoints par de nombreux secteurs de la population. Face à cette mobilisation le gouvernement est resté de marbre, dans un premier temps. Qu’en est-il de la situation aujourd’hui ? Quelle a été l’évolution de ce mouvement ? A-t-il atteint ses objectifs ?

Plusieurs facteurs expliquent les difficultés rencontrées par les agriculteurs colombiens, comme l’Accord de libre-échange (ALE) signé avec les États-Unis l’année passée et qui a eu pour conséquence une augmentation considérable des importations (près de 70% la première année) [2], entre autres choses. Ces importations de produits agricoles se font à des prix difficilement concurrençables pour les producteurs locaux. Ce dumping est une entrave au développement des petits agriculteurs, impuissants face aux prix d’entreprises de l’agrobusiness subventionné. Un autre facteur est le prix des intrants et engrais (gérés par une poignée de multinationales) qui fait exploser leurs coûts de production. Enfin l’accès à la terre, fortement concentrée en Colombie, faisait évidemment partie des revendications du mouvement. Celui-ci s’est donné l’objectif de faire appliquer la loi 1448 datant de 2011 qui offre un cadre légal autour de la problématique de la restitution des terres et de leur formalisation aux victimes de déplacements forcés, notamment à cause du conflit armé interne [3].

Afin de dénoncer la logique économique qui mène à la paupérisation de leur secteur (mais pas seulement), des actions - barrages routiers, occupations - et des manifestations ont débuté le 19 août pour une période indéterminée. Très vite, le mouvement s’est répandu aux grandes villes ainsi qu’à d’autres secteurs. Aux cotés des agriculteurs, ont alors marché les transporteurs routiers, les syndicats du secteur pétrolier et ceux de l’enseignement public, tout comme les étudiants descendus en masse dans les rues. Les revendications se sont tournées vers le gouvernement à qui les manifestants ont demandé un plus grand soutien et la mise en place de mesures de protections : prix planchers pour certains des produits et diminution des prix des intrants, restitution des terres, redistribution des revenus, développement de l’emploi rural, etc. Bref, des solutions viables en accord avec les besoins de la population.

Deux semaines après le début des mobilisations, le président Santos a déployé 50.000 militaires [4] à Bogota - et partout dans le pays - pour tenter de réprimer les protestataires. Des morts, des blessés et de nombreuses arrestations s’en suivirent. Après un silence coupable, faisant face à la crise de légitimité la plus grave de son mandat, le président Santos a dû reconnaître aux agriculteurs des « protestations valables » et a alors proposé des « solutions » telles que le contrôle du prix des intrants et des engrais, afin de diminuer la circulation de produits de contrebande. Mais ces « solutions » de court terme ne rencontrent pas les besoins réels des paysans et de la société, ils ne sont que des sparadraps sur une plaie ouverte. Si des mesures comme l’utilisation de garanties en cas de crise sont prévues dans l’ALE, elles sont conditionnées à une période déterminée. Après trois années, ces mécanismes sont alors interdits, ce qui signifie que la politique agricole nationale est cloisonnée. C’est donc, par exemple, la spéculation financière (qui va influencer le taux de change) qui va continuer de régir en partie le sort des producteurs colombiens...
l’État alloue entre un et deux milliards de dollars dans son budget annuel pour le secteur agricole, alors qu’il en dégage chaque année plus de vingt pour le paiement de la dette publique...

Début septembre, la mobilisation n’avait pas perdu de son ampleur et le gouvernement a donc décidé de suspendre pendant deux ans la Résolution 9.70 qui interdisait aux agriculteurs de conserver des semences produites localement, ce qui laissait le monopole du marché aux transnationales, et de travailler pendant ces deux années à un nouveau règlement qui, selon lui, n’affectera plus les petits agriculteurs. Les manifestations ont diminué après le début des négociations pour permettre l’ouverture du dialogue, mais certaines actions de désobéissance ont tout de même persisté, et les agriculteurs resteront attentifs à ce que les actes suivent les déclarations gouvernementales.

Dans un contexte où les accords de « libre-échange » se multiplient également outre-mer et où les secteurs agricoles sont lentement assassinés tout autour du globe, le mouvement des paysans colombiens, suivis par une grosse partie de la population, a permis d’ouvrir un nouveau dialogue avec leur État, et le gouvernement en place a du reconnaître la faiblesse de son soutien au secteur et la paupérisation de ces travailleurs. A titre d’information, l’État alloue entre un et deux milliards de dollars dans son budget annuel pour le secteur agricole, alors qu’il en dégage chaque année plus de vingt pour le paiement de la dette publique... [5]

Rejoins notamment par les étudiants, le mouvement commencé en août dernier a permis de dénoncer le soutien du gouvernement colombien à un système économique qui met à mal tous les secteurs économiques au profit du capital international. Dans une période de transition pour le pays, de nombreuses ONG et mouvements sociaux soutiennent cette grève dans laquelle nous pouvons percevoir un mouvement plus large où les colombiens se mobilisent pour un ensemble de revendications qui vont au-delà du secteur agricole et pour la possibilité de vivre dignement sans être écrasés par des politiques qui ne servent que les plus riches, nationaux comme étrangers.


Article paru dans le numéro 10 de décembre 2013 de la revue Les Zindigné(e)s !

Maud Petit