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L’aide au développement au défi de l’efficacité à Accra
par Arnaud Zacharie , François Polet
15 septembre 2008

Le troisième Forum de haut niveau sur l’efficacité de l’aide rassemble les gouvernements et les agences multilatérales du 2 au 4 septembre 2008 à Accra (Ghana). Cette rencontre s’inscrit dans un processus politique lancé à Rome en 2003 et réaffirmé à Paris en 2005, où une Déclaration a été adoptée en vue de réformer en profondeur les pratiques des acteurs de l’aide publique au développement. Après une décennie 1990 marquée par la « fatigue de l’aide  » – une réduction constante de la part des budgets des pays industrialisés consacrés à l’aide au développement –, l’augmentation de l’aide est redevenue un objectif politique international, non seulement d’un point de vue quantitatif, mais aussi d’un point de vue qualitatif.

L’agenda de l’efficacité de l’aide comporte des avancées théoriques indéniables. Tout d’abord elle reconnaît que les problèmes de qualité de l’aide ne trouvent pas uniquement leurs sources dans les défaillances des institutions du Sud. Elle invite les bailleurs à remettre en question leurs propres manières d’envisager et de pratiquer l’aide au développement, selon une logique de « responsabilité mutuelle  » entre bailleurs et pays bénéficiaires. Ensuite, parce qu’elle réaffirme la primauté d’un principe essentiel, celui de l’«  appropriation », soit la maîtrise par les pays bénéficiaires de la conception et de la mise en œuvre de leur stratégie de développement et des politiques publiques qui en découlent, sur lesquelles les bailleurs doivent ensuite « s’aligner  ».

Enfin, parce qu’elle s’attaque à des carences réelles de la machinerie de l’aide, dont la portée négative sur les dynamiques de développement a trop longtemps été occultée par les bailleurs. Parmi celles-ci le problème causé par la prolifération, dans les pays bénéficiaires, de projets ayant chacun leurs objectifs et leurs procédures, qui monopolisent une part considérable des maigres ressources humaines des administrations locales et dont la mise en œuvre échappe à tout cadre d’action cohérent. En guise d’exemple, de 2000 à 2002, l’administration tanzanienne a dû gérer 1.300 projets impliquant 1.000 réunions par an avec les bailleurs, ainsi que la rédaction de 2.400 rapports par trimestre ! Au point que le gouvernement a fini par imposer des « vacances de missions » de quatre mois durant lesquelles aucune visite de donateurs n’a été acceptée, de manière à ce que les fonctionnaires tanzaniens puissent enfin se concentrer sur la mise en œuvre des politiques de développement. C’est pourquoi les bailleurs se sont engagés à améliorer l’« harmonisation » de leurs politique d’aide au développement.

La traduction de ces principes en actions vertueuses sur le terrain, porteuses de changements durables en termes de conditions de vie des populations en développement, butte cependant sur plusieurs obstacles majeurs. En premier lieu, si les bailleurs souscrivent à l’idée d’une plus grande coordination de leurs activités, la majorité a de grandes difficultés à passer des paroles aux actes, tant les intérêts nationaux de tous types continuent à prédominer leur agenda (influence géopolitique, exigence de visibilité, placement d’une assistance technique, etc.). L’Union européenne, qui concentre plus de 55% de l’aide mondiale, a une responsabilité toute particulière en la matière.

Plus problématique : de nombreux signes font craindre que la coordination des appuis ne soit pas conduite par les pays bénéficiaires en fonction de leurs propres priorités, mais que les bailleurs se coordonnent entre eux en vue de donner plus de poids à une série de conditionnalités que les récipiendaires n’auraient d’autre choix que d’accepter. Ce scénario, qui réduit drastiquement le champ des possibles en matière d’options de développement, est tout le contraire d’une véritable «  appropriation  », d’ailleurs réduite par les critères de la Déclaration de Paris à l’existence d’un Document stratégique de réduction de la pauvreté (DSRP) avalisé par le FMI et la Banque mondiale. Il n’est pas désirable sur le plan du développement, car l’échec de vingt ans d’ajustement structurel, dont le cadre macroéconomique reste largement de mise dans les DSRP, a amplement démontré que seules les stratégies «  home grown  », qui s’enracinent dans les contextes nationaux, ont une chance de donner des résultats. Il n’est plus très réaliste politiquement non plus, à l’heure où l’arrivée en force de bailleurs émergents (Chine, Inde, Brésil, etc.) donnent de nouvelles perspectives de coopération Sud-Sud qui cassent le monopole occidental en matière d’aide au développement.

Mais aussi pertinent soit le débat sur l’efficacité de l’aide, il ne peut masquer ni celui sur la quantité de l’aide, ni celui sur le contexte plus global des politiques de développement internationales. Or malgré les engagements répétés des pays industrialisés d’atteindre 0,7% de leur PNB en aide au développement, les montants d’aide ont diminué ces dernières années, passant entre 2006 et 2007 de 0,31 à 0,28% au niveau mondial, de 0,41 à 0,38% au niveau européen et de 0,50 à 0,43% au niveau belge. Plus grave encore est le fait que les montants d’aide ne pèsent guère lourds face aux flux qui sortent chaque année des pays en développement vers les pays industrialisés. Ainsi, entre 2002 et 2006, si 84 milliards de dollars d’aide ont en moyenne été versés chaque année aux pays en développement, ces derniers ont vu sortir 456 milliards pour le paiement de leur dette extérieure et 619 milliards de flux illicites !

Si on ajoute à cela les règles inéquitables du commerce international et les réserves accumulées pour faire face à l’instabilité financière internationale provoquée par la libéralisation des mouvements de capitaux internationaux et l’incohérence des systèmes monétaire, financier et commercial internationaux, on réalise que l’enjeu de l’efficacité de l’aide au développement ne peut être sérieusement abordé en dehors du contexte plus général de la cohérence des politiques de coopération internationale, qui sera abordé fin novembre 2008 à Doha dans le cadre du sommet mondial de l’ONU sur le financement du développement.

- Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11), professeur à l’ULB et coauteur de « Financer le développement » (2008).
- François Polet, chargé de recherche au Centre tricontinental (CETRI - Le CETRI vient de publier « L’aide européenne - Points de vue critiques du Sud » (Alternatives Sud, Paris, 2008).


Arnaud Zacharie

Secrétaire général du CNCD-11.11.11

François Polet