printer printer Cliquer sur l'icône verte à droite
Entretien avec Marina Dos Santos, dirigeante du MST (Brésil)
Le futur de l’humanité dépend de la déroute de l’agrobusiness
par Sergio Ferrari
22 avril 2008

Le massacre commis contre un groupe de travailleurs ruraux sans terre au Brésil en fut le détonateur. Depuis lors, le 17 avril – date qui commémore les événements tragiques de Eldorado dos Carajás (1996) – est devenu une journée mondiale de lutte paysanne. « Nous le faisons pour garder vivant le souvenir de tous les camarades morts pour la réforme agraire », affirme Marina dos Santos. Elle est membre de la Coordination Nationales du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST) du Brésil, organisation qu’elle a rejoint à l’âge de 15 ans, lorsqu’elle s’intégra avec son père à un campement du MST.

Q : Pourriez-vous nous rappeler l’origine de la journée du 17 avril ?...
R : Via Campesina a déclaré cette date jour international de la lutte paysanne, en mémoire des 19 travailleurs brutalement assassinés lors du massacre d’Eldorado dos Carajás. Ce jour-là, en 1996, 3.000 familles de sans-terres avaient occupé l’autoroute PA-150 pour exiger la livraison d’une grande propriété improductive. Des groupes de militaires encerclèrent les sans-terre et commencèrent à tirer, d’après les ordres d’Almir Gabriel, alors gouverneur de l’Etat du Pará. Cette journée, depuis lors, cherche à maintenir vivant le souvenir de tous ceux qui moururent en luttant pour la réforme agraire et pour dénoncer ces massacres restés officiellement impunis.

Q : Vous parlez d’impunité…
R : 12 ans plus tard les responsables de ce massacre sont toujours libres, la justice n’en a condamné aucun.

Q : Comment s’organise cette année le 17 avril au Brésil ?
R : Nous allons faire une grande journée avec de protestations, des marches et des occupations de terre pour montrer à toute la société que la réforme agraire est arrêtée. 150.000 familles campent en attendant qu’on leur accorde une parcelle de terre. La violence et l’impunité des crimes commis par les grands propriétaires fonciers et l’agrobusiness continue. Nous voulons qu’en ce jour la nécessité de la réforme agraire fasse partie du débat national. Nous présenterons un projet de développement pour la campagne brésilienne, axé sur la création d’emplois et la production de nourriture, pour résoudre les problèmes de tout le peuple brésilien. Le premier pas pour avancer sérieusement est l’établissement des familles qui occupent des terres dans tout le pays.

Q : Pourriez-vous mieux préciser ce que vous voulez dire, en parlant d’une réforme agraire freinée au Brésil ?
R : Tout simplement, la réforme agraire n’avance pas. Pas plus que la déconcentration de la propriété foncière. Il n’existe qu’une mise en œuvre d’une politique d’assistance, qui tente de désamorcer les conflits sociaux. Le gouvernement continue de prioriser le modèle agro-exportateur, le fameux « agrobusiness », basé sur la monoculture dans les grandes propriétés pour exporter le soja, le coton, l’eucalyptus. Cette tendance, basée sur une vision économique néo-libérale, ne garantie ni la croissance, ni la solution aux problèmes du peuple.
Ce qui avance au Brésil, par contre, c’est l’alliance entre les grands propriétaires fonciers et les entreprises transnationales de l’agriculture (parmi lesquelles : Bunge, Cargill, Monsanto, Stora Enzo, Syngenta, etc.). Les affectations de terre effectuées par les autorités ne mettent pas en question la grande propriété. Dans la majeure partie des cas, la terre distribuée est publique. Le gouvernement n’applique même pas le plan national de réforme agraire et maintenant il ne veut pas planifier de nouvelles distributions de terre.

Q : Vous soulignez la responsabilité des grandes transnationales de l’agrobusiness…
R : Effectivement. D’où l’importance sur le plan international de Via Campesina, composée de plus 120 organisations de « sans-terre », travailleurs ruraux, petits paysans, indigènes, etc. de 50 pays. En ce moment, l’ennemi principal des paysans, c’est l’articulation internationale des grandes transnationales de l’agrobusiness. Et ce n’est pas possible de l’affronter dans un seul pays. D’où l’énorme importance de Via Campesina…

Q : Un réseau international qui implique des accords toujours plus concrets entre les acteurs sociaux de la campagne ?
R. : Nous avons besoin d’un nouveau modèle agricole – à l’échelle internationale – qui maintienne le contrôle des semences et de la production par les agriculteurs. Et qui garantisse la préservation de l’environnement et des aliments sans engrais toxiques. La réforme agraire et la souveraineté alimentaire sont deux drapeaux fondamentaux de la construction de ce nouveau modèle. Le futur de l’humanité dépend de la déroute de l’agrobusiness, des grandes entreprises transnationales de l’agriculture et du néo-libéralisme.

Q : Une réflexion finale…
R : Je voudrais insister sur l’importance énorme de l’appui que nous apportent les organisations amies en Suisse et dans le monde. La solidarité est une valeur fondamentale pour construire un monde plus juste. C’est un renfort énorme pour nous de savoir que, dans de nombreux pays du monde, il existe des personnes et des organisations qui appuient la réforme agraire comme instrument permettant de résoudre les problèmes sociaux de notre pays.


Traduction H.P.Renk

Source : http://alainet.org/active/23499

Sergio Ferrari

Journaliste RP/periodista RP