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Une autre boussole internationale
par Damien Millet
4 mai 2006

La boussole guidant les relations financières internationales est détraquée. Cela était perceptible depuis un bon moment, mais désormais le doute n’est plus possible. La preuve en est donnée par l’action récente du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, principales institutions chargées de mettre en musique la volonté des pays les plus industrialisés (notamment ceux du G8). Qu’on en juge !

Le Népal vient de connaître des semaines très mouvementées, au cours desquelles la population est descendue dans la rue pour faire céder le roi Gyanendra qui s’était arrogé les pleins pouvoirs et avait suspendu les droits fondamentaux en février 2005. Parvenu au pouvoir au moment du massacre de la famille royale auquel il a « miraculeusement » échappé le 1er juin 2001, il avait déjà dissous le Parlement en mai 2002. C’est dire que depuis cette date, le Népal connaît un régime clairement dictatorial. Au début 2006, une grève générale a été déclenchée, les manifestations se sont succédées, le pouvoir a répondu par le couvre-feu... A la mi-avril, la répression avait fait déjà plus de 12 morts et plusieurs dizaines de blessés. Que croyez-vous qu’il se passa ? Le FMI et la Banque mondiale firent savoir que le Népal était susceptible d’intégrer l’initiative de réduction de la dette des pays pauvres très endettés (PPTE). Sourds aux mobilisations populaires, ces institutions ont donné crédit (c’est le cas de le dire !) aux autorités de Katmandou au moment même où ce dictateur arrogant et corrompu était en position d’extrême faiblesse. La lutte contre la corruption est le nouveau cheval de bataille de Paul Wolfowitz, président de la Banque mondiale, pour mieux faire oublier sa lourde responsabilité dans l’invasion de l’Irak quand il travaillait encore au Pentagone. Ses discours actuels s’en trouvent donc complètement discrédités. Aujourd’hui, le Parlement népalais s’est de nouveau réuni, le Premier ministre d’avant février 2005 a retrouvé son poste, une assemblée constituante devrait être élue dans les mois à venir, mais la Banque mondiale et le FMI n’y sont pour rien : tout cela est la seule conséquence des manifestations du peuple népalais.

En République kirghize, le président Kourmanbek Bakiev est fortement contesté par des manifestations importantes, un an après la « révolution des tulipes » qui l’a porté au pouvoir. L’opposition lui a même adressé un ultimatum le 29 avril dernier pour qu’il satisfasse à ses revendications. Dernièrement, le ministre de l’Industrie, Almazbek Atambaïev, a démissionné et rejoint l’opposition, car selon lui, Bakiev n’agit pas contre la corruption. Le crime organisé se développe à Bichkek, la capitale. Que croyez-vous qu’il se passa ? Le FMI et la Banque mondiale firent savoir que la République kirghize était aussi susceptible d’intégrer l’initiative PPTE. Le fait que Wolfowitz renie sa propre parole sur le thème central de la corruption a-t-il un lien avec le fait que la Russie et les Etats-Unis y possèdent des bases aériennes ?

En août 2004, le Cameroun avait été écarté de l’initiative PPTE pour manque de transparence des finances publiques et soupçon de détournements. Le président Paul Biya est toujours solidement en place, le régime n’a rien cédé aux populations, mais il a obéi aux injonctions du FMI et de la Banque mondiale en prenant des mesures économiques qui frappent durement les plus démunis. Que croyez-vous qu’il se passa ? Le 1er mai 2006, le Cameroun est pourtant devenu le 19e pays à achever l’initiative PPTE.

A la fin 2005, le président du Tchad, Idriss Déby Itno, avait fait main basse sur les revenus pétroliers que la Banque mondiale avait, en échange de son soutien ardent au projet d’oléoduc Tchad-Cameroun, bloqué sur un compte afin qu’elles servent à la réduction de la pauvreté. Toute la mise en scène de la Banque mondiale s’effondrait et Wolfowitz bloquait tous les décaissements à destination de N’Djamena. Que croyez-vous qu’il se passa ? Le 26 avril, un accord intérimaire a été trouvé : les décaissements de la Banque mondiale vont reprendre et le président tchadien s’engage au vote d’une loi de finances rectificative, dans laquelle 70% des revenus pétroliers vont à des programmes sociaux (contre 85% initialement). Alors que des rebellions armées se multiplient et à quelques jours de l’élection présidentielle très contestée prévue le 3 mai, la Banque mondiale apportait à Déby à la fois un soutien financier pour acheter des armes et une reconnaissance internationale qu’il ne mérite pas. Le fait que le Cameroun et le Tchad permettent un approvisionnement pétrolier jugé important pour les Etats-Unis n’a-t-il vraiment aucun rapport ?

L’aiguille de la boussole internationale actuelle n’indique pas la bonne direction. Soumise aux intenses flux magnétiques de la dette, de la corruption, des intérêts géostratégiques comme la présence de bases militaires ou de ressources en pétrole, elle a perdu... le sud. Le monde doit investir d’urgence dans une autre boussole, avec une aiguille solide et fiable, indiquant la voie d’une autre logique, pointée vers la justice sociale et le respect de l’environnement.


Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).