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La géographie, ça sert, d’abord, à dominer
par Renaud Duterme , Manouk Borzakian
13 avril 2020

Rencontre avec Renaud Duterme, auteur d’un passionnant Petit manuel pour une géographie de combat (La Découverte). L’ouvrage mobilise les outils de la géographie pour porter un regard acéré sur les contradictions du monde contemporain. Et ouvre des pistes pour saisir les enjeux de la pandémie de coronavirus.

Comprendre notre monde nécessite de cerner les logiques du capitalisme, en particulier ses évolutions depuis les années 1970. Et comprendre le capitalisme implique d’en analyser la dimension spatiale, géographique. Voilà les deux points de départ de Renaud Duterme dans son dernier livre. Il convoque quelques figures incontournables de la pensée critique des cent dernières années, de Karl Polanyi à Naomi Klein en passant par David Harvey, aussi bien que des travaux moins connus, et nous invite à une géographie de combat plus que jamais nécessaire face à la marchandisation du monde et à la crise écologique en cours. Entretien.


Géographies en mouvement – Le livre part d’une thèse simple : la géographie est indispensable à la compréhension du monde. Permet-elle également de jeter une lumière spécifique sur la pandémie actuelle, ses origines, ses développements ?

Renaud Duterme – Bien entendu, et peut-être davantage que toute autre discipline. Si les premières épidémies datent sans doute du néolithique, elles ont pris un tournant majeur avec l’interconnexion des différentes régions du monde. L’Empire romain a déjà subi quelques frasques épidémiologiques en raison de son étendue et de la multiplication des routes commerciales en son sein. On connaît bien évidemment le cas de la Peste Noire à la fin du Moyen-Âge européen qui trouve également son origine dans les voies commerciales traversant l’Eurasie d’est en ouest.

De nos jours, la mondialisation a probablement atteint un paroxysme, l’ampleur et la vitesse des communications entre l’ensemble des pays s’effectuant à une vitesse inédite. Il n’est dès lors guère surprenant que la transmission de maladies contagieuses se fasse tout aussi rapidement. Il est d’ailleurs significatif que, dans un premier temps, le virus a surtout suivi le chemin des principales liaisons aériennes pour rapidement se retrouver sur les cinq continents.

On voit donc ici une des dérives d’un système économique qui considère l’hypermobilité comme une valeur centrale de son fonctionnement ainsi que la vulnérabilité que cette situation pose à nombre de sociétés une fois que cette mobilité est entravée. Un exemple pour illustrer cela : les inquiétudes du secteur agro-alimentaire européen quant à l’interdiction de mouvement des dizaines de milliers de travailleurs traversant habituellement les frontières pour servir de main-d’œuvre bon marché dans les exploitations des pays voisins.

GEM – Vous rappelez combien la géographie est un outil pour les classes dirigeantes, qui assoient leur pouvoir politique et économique par le biais de stratégies spatiales à différentes échelles. Pourrait-on paraphraser le titre du fameux ouvrage d’Yves Lacoste et affirmer : la géographie, ça sert, d’abord, à dominer ? Et d’autant plus en temps de crise ?

RD – Absolument. En fait, une grande partie des stratégies des classes dirigeantes a pour objet la maîtrise de l’espace. Il suffit de voir la géographie d’une grande multinationale. Cette dernière va implanter ses différentes filiales aux quatre coins du monde pour bénéficier des avantages que certains pays ont à lui offrir (salaires bas, infrastructures de transport performantes, faible législation environnementale, impôts inexistants).

C’est un élément sous-estimé pour expliquer la vague néolibérale des années 1980. Cette contre-offensive contre les droits des travailleurs n’aurait sans doute pu être menée avec autant de violence sans les progrès incommensurables dans les transports et les communications. Cela a permis aux grandes entreprises et aux grands groupes financiers de faire de la planète leur terrain de jeu et par là de mettre en concurrence les États, lesquels devront de plus en plus se plier aux desiderata de ces puissances pour rester « compétitifs » dans le grand marché mondial.

Ce point est fondamental pour comprendre le dumping dans les domaines fiscal, salarial mais aussi environnemental, qui est à l’œuvre et qui soumet l’ensemble de la société à la logique marchande puisque l’ensemble des populations et des mouvements sociaux se trouvent en permanence menacés de « chantage à la délocalisation » en cas de renforcement de normes dans ces domaines.

L’hypermobilité des capitaux est également un puissant levier de pouvoir pour les grandes banques et autres fonds d’investissements en tout genre puisque la facilité de lever et de déplacer des sommes considérables permet à ces acteurs de spéculer à leur guise sur les États, les entreprises ou les matières premières. Avec toutes les conséquences dramatiques pour les populations du Nord comme du Sud.


GEM – Plusieurs auteurs tissent un lien entre la pandémie de coronavirus et la crise écologique, elle-même imputable à la logique d’accumulation sans limite qui gouverne l’économie contemporaine. Comment un « regard spatial sur l’urgence écologique » permet-il d’étayer cette idée ?

RD – Je ne suis pas épidémiologiste donc je ne peux pas me prononcer précisément sur le cas du Covid-19. Il semble que, dans le cas présent, c’est davantage le commerce d’espèces animales qui serait la principale cause de sa transmission à l’espèce humaine.

Cela étant dit, il est clair que la destruction effrénée des écosystèmes (en particulier les forêts tropicales), l’artificialisation des habitats naturels et le réchauffement climatique global favorisent les contacts entre des micro-organismes et les sociétés humaines, laissant craindre de nouveaux épisodes de crise sanitaire. L’épidémie d’Ébola aurait d’ailleurs, quant à elle, des liens beaucoup plus directs avec la destruction écologique en œuvre sur le continent africain.

Pour en revenir à un regard spatial, ce qu’il faut souligner est le fait que le capitalisme, pour perdurer, a toujours eu besoin d’externaliser les impacts écologiques inhérents à sa logique de production sans limite dans d’autres régions que celles où il s’imposait peu à peu. C’est uniquement de cette façon qu’il a pu atteindre une certaine légitimité auprès de populations qui voyaient effectivement leurs conditions matérielles s’améliorer mais sans voir les conséquences négatives puisque ces dernières étaient différées soit dans le temps (pensons à l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère), soit dans l’espace.

Ainsi, on oublie trop souvent que ce qu’on nomme le « développement » des pays riches n’a pu se faire qu’en ponctionnant les écosystèmes d’autres continents. Cet élément est constant dans l’histoire du capitalisme et ce jusqu’aujourd’hui (pensons à l’impact écologique des technologies numériques et des énergies renouvelables, qui est très peu mentionné car externalisé hors de nos frontières).

Or, il va de soi que cette logique d’externalité ne peut perdurer indéfiniment, en particulier quand le capitalisme s’est étendu à la planète entière et que le nombre d’espaces « vierges » des pollutions en tous genres se réduit comme peau de chagrin. Cette logique atteint donc probablement ses limites et, conséquence de la mondialisation de ces nuisances, très peu de pays vont échapper au retour de flamme, même les plus prospères (regardons, sans mauvais jeu de mot, les incendies qui ont balayé l’ensemble des continents habités en 2019).


GEM – Dans une récente tribune, le philosophe Byung-Chul Han évoque l’aveuglement des pays européens, qui se sont retranchés derrière leurs frontières nationales au lieu de collaborer dans la lutte contre la pandémie. Faut-il y voir une réaction des États à une situation qui leur échappe largement, dans le contexte d’un « capitalisme sans frontières » et de concurrence effrénée entre territoires ?

RD – Cette situation illustre la relation ambiguë qu’entretient le capitalisme avec les frontières. On peut penser, à première vue, que son objectif est d’abolir les frontières. Et dans une certaine mesure, c’est vrai. Du moins pour les capitaux, les marchandises et les plus nantis d’entre nous. Mais, au-delà de ces catégories, le capitalisme ne peut subsister qu’au sein d’un contexte d’inégalités de richesses, notamment pour, comme on l’a vu, externaliser ses impacts écologiques, mais aussi pour profiter d’une main-d’œuvre moins chère ou pour écouler des marchandises qui ne trouvent pas preneur dans des marchés nationaux saturés. Par conséquent, le capitalisme peut très bien s’accommoder de frontières contrôlées, comme il le prouve depuis un certain nombre d’années avec la militarisation des contrôles entre de nombreux pays.

De plus, cette ouverture des frontières aux capitaux et aux marchandises (ce capitalisme globalisé) entraîne une insécurité grandissante dans de nombreux aspects de la vie quotidienne (pertes d’emplois, tensions communautaires, manque d’argent pour les services publics, conflits armés, épidémies), qui risque fort de renforcer l’idée de fermetures de frontières, en particulier chez les perdants de cette forme de mondialisation. Puisque cette dernière n’a pas tenu ses promesses, mieux vaudrait nous replier sur notre territoire/culture/nation, quand bien même au détriment des autres. C’est pour cette raison que, quand on y réfléchit bien, le meilleur allié des différents partis xénophobes et identitaires qui foisonnent à travers le monde est bien ce capitalisme globalisé générateur d’insécurité et de frustrations. Évidemment, la crise sanitaire en cours fournit sur un plateau d’argent un argument supplémentaire à tous ces partis.

Une dernière chose par rapport à la tribune que vous mentionnez. Cette crise révèle également une autre grande tendance du capitalisme : à savoir celle de rebondir sur les chocs qu’il provoque. Ici encore, on voit que le confinement généralisé et les complications pour limiter la transmission du virus poussent de nombreux acteurs à encourager un recours accru aux nouvelles technologies du numérique, en particulier dans les domaines de la surveillance, du loisir, voire de l’enseignement à distance. Ce qui, en l’absence de mobilisations et protestations du plus grand nombre, ouvrira de nouveaux marchés pour les grandes entreprises du secteur (tout en détruisant des pans entiers de la société de contact) et généralisera des logiques de contrôle social particulièrement efficace. En bref, des éléments parfaitement compatibles avec la poursuite de ce système mortifère.


À lire pour aller plus loin : Renaud Duterme, Petit manuel pour une géographie de combat, éditions La Découverte.

Source : Géographies en Mouvement

Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014, auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016 et auteur de Petit manuel pour une géographie de combat, éditions La Découverte, 2020.

Manouk Borzakian

est géographe, enseignant à Lausanne (Suisse) et rédacteur du blog « Géographie et cinéma ». Il est l’auteur de Géographie zombie, les ruines du capitalisme, aux éditions Playlist Society.