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Les peuples, les gouvernements progressistes et les politiques sociales
par Maria Elena Saludas , Guillermo Berganza
23 février 2017

La portée des politiques de protection sociale mises en œuvre en Amérique latine depuis le début du XXIe siècle par une série de gouvernements est déterminée par deux faits fondamentaux : d’une part, les rébellions populaires de la fin du XXe siècle et d’autre part la crise capitaliste mondiale qui a commencé en 2007/2008.

À la fin du XXe a commencé un cycle de rébellions populaires qui trouve son origine au moins 25 ans auparavant lorsque, par le biais du terrorisme d’État, ont été établies les bases pour une restructuration néolibérale des économies. Après la fin des dictatures, la dette externe a remplacé le terrorisme comme moyen de coercition utilisé par les organismes financiers internationaux comme le FMI, la Banque mondiale et d’autres, pour imposer l’agenda de libéralisation voulu par le capital transnational. Nos pays, surendettés de manière délibérée et frauduleuse au cours des années 70 et étranglés financièrement par les échéances de remboursement du capital et des intérêts, ont reçu une assistance financière pour pouvoir faire face aux remboursements à condition d’appliquer strictement les mesures du consensus de Washington.

Ainsi, la dette publique est devenue ce qui a conditionné le développement des pays d’Amérique latine, pays qui à partir des années 80 ont dû consacrer des montants considérables au remboursement de la dette, montants qui n’étaient plus disponibles pour les budgets publics. C’est ainsi que la dette organise le transfert de sommes considérables en imposant des coupes extrêmement brutales dans les dépenses sociales. L’objectif des politiques sociales n’est plus le développement humain mais, dans les moments d’agitation sociale, de concéder quelques miettes aux secteurs sociaux les plus pauvres.

On a l’habitude de dire que la seule limite aux mesures d’austérité est la résistance des peuples qui en sont victimes. Ce moment est venu en Amérique latine à la fin des années 1990. La lutte populaire, dans un contexte de crise profonde, a inauguré une série de gouvernements progressistes dans la région, gouvernements qui ont chacun à leur manière mis en question le néolibéralisme. Personne ne peut douter qu’au cours de la première décennie du XXIe siècle, les peuples d’Amérique latine ont été à l’avant-garde mondiale dans la lutte contre le néolibéralisme.

Quant aux politiques sociales, au cours de la période « progressiste », on a assisté à un renforcement des droits sociaux et une augmentation des dépenses sociales pour une redistribution relative de la richesse. Ceci dit, il ne s’agit pas de concessions gratuites de la part des États mais de conquêtes sociales arrachées par la lutte, cela n’aurait pu avoir lieu sans de puissantes mobilisations sociales. Cela est pourtant fréquemment éludé à dessein dans l’analyse qui est faite de ces gouvernements progressistes.

Des facteurs externes ont également favorisé des politiques sociales. En effet, depuis le début du siècle, les gouvernements de la région ont bénéficié d’une augmentation sans précédent de leurs recettes d’exportation, en raison d’une très forte hausse des prix des matières premières et l’approfondissement du modèle extractiviste.

Au-delà de ses effets environnementaux dévastateurs, le modèle extractiviste donne également lieu à des conséquences sociales négatives

Dans ce contexte, on peut affirmer que les politiques sociales mises en œuvre n’ont guère eu d’impact sur l’inégalité caractéristique de la distribution de la richesse dans la région. La raison en est le rôle dans le marché mondial des pays latino-américains en tant que producteurs de matières premières. Ce modèle productif autorise la mise en œuvre de « politiques compensatoires » mais est intrinsèquement vecteur de très grande concentration de la richesse d’un côté et de très forte exclusion sociale de l’autre.

Ainsi, au-delà de ses effets environnementaux dévastateurs évidents, ce modèle donne également lieu à des conséquences sociales négatives. En effet, il s’agit d’activités qui déplacent des communautés locales, qui génèrent très peu d’emplois, qui donnent lieu à une violence croissante et s’accompagnent de violations des droits humains. Il y a de ce fait une contradiction fondamentale entre l’idée d’améliorer la redistribution de la richesse et le modèle extractiviste.

On ne peut justifier l’extractivisme au motif que les ressources provenant de la rente extractive financent le développement et particulièrement les subsides aux secteurs sociaux vulnérables ainsi que les dépenses sociales en matière de santé et d’éducation. Or, cela a donné lieu à tout un imaginaire qui lie rente extractive et dépenses sociales en matière de santé, d’éducation, subsides aux pauvres et investissements publics. Bien que ce rapport ne soit pas démontré on insiste là-dessus dans ce discours.

Le danger de celui-ci est qu’il donne lieu à un consensus sur l’extractivisme comme besoin inéluctable pour le développement et davantage de justice. Avec ce discours, alors qu’au cours de la période néolibérale la rente extractive était privatisée parce qu’on considérait les marchés plus efficaces que l’État, aujourd’hui, avec les nouveaux gouvernements progressistes, la récupération de la rente extractive de la part de l’État permettrait de financer le développement national et serait de ce fait acceptable.

Il faudrait se poser les questions suivantes : la rente extractive est-elle nécessaire au financement du développement et à quel type de développement les industries extractives donnent-elles lieu ? Quels en sont les principaux acteurs ? Est-il acceptable que les entreprises transnationales soient protégées par un réseau juridique de protection des investissements liés aux Traités de libre-échange qui leur donne une sécurité juridique absolue ? Quel est le rapport entre la rente extractive et les dépenses sociales ? Les arguments qui mettent en avant la rente extractive comme alternative pour financer le développement sont-ils corrects ? À quelles dynamiques réelles ce discours, qui promeut l’extractivisme au nom du développement, de l’équité et de la justice sociale, donne-t-il lieu ? Une vision alternative ne peut être mise en place pays par pays, de manière isolée. Il faut, bien au contraire, développer l’intégration régionale sur base de la solidarité, la coopération, la complémentarité.


Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Les effets récessifs de la crise capitaliste n’ont pas tardé à affecter fortement l’Amérique latine. Aujourd’hui, la dépréciation des matières premières, la contraction des exportations, la spirale ascendante de la dette publique, la fuite de capitaux et le rôle assigné à la région dans la division internationale du travail, tout cela dans le cadre des politiques d’ajustement structurel, font que l’Amérique latine est entrée en récession, qu’on assiste à une augmentation du chômage et à la fin de la croissance et réduction de la pauvreté qui avait prédominé au cours des dernières années.

Cette situation marque la limite des politiques progressistes, limite dont le dépassement nécessite une radicalisation pour mettre fin, en premier lieu, à l’intégration subordonnée de l’Amérique latine dans le système capitaliste mondial. Malheureusement, après plus d’une décennie de valorisation des matières premières, les gouvernements, loin de réduire la vulnérabilité et la dépendance, ont renforcé leur profil d’exportateurs primaires.

Le cas argentin est paradigmatique. Avec l’arrivée au gouvernement d’une coalition de droite classique, le capital, presque sans intermédiaire, parvient à décharger tout le poids de la crise sur les travailleurs et couches moyennes par le biais de mesures d’austérité drastiques. Nous donnons brièvement quelques exemples de la rapide détérioration des conditions de vie des classes populaires.

D’après les données officielles, le chômage a augmenté au cours des neuf mois qui ont suivi l’accession au pouvoir de Macri à 9,3 % et la sous-occupation à 11,2 %. Le taux de pauvreté est passé de 29 % en décembre 2015 à 32,6 % en mars 2016, ce qui a fait augmenter le nombre de pauvres de 1,4 million, portant le nombre de pauvres à 13 millions sur une population de 43 millions.

L’inflation augmente jour après jour ce qui contraste avec les revenus des catégories populaires qui sont dans leur majorité gelés ou qui augmentent moins que l’augmentation des prix. À cela il faut ajouter un chômage en augmentation résultant des pertes d’emploi du fait de la récession économique.

En ce qui concerne les prévisions de revenus, ils augmentent deux fois par an dans une proportion de 30 % alors que l’inflation augmente de l’ordre de 45 % et qu’on prévoit que l’année devrait se terminer sur une inflation moyenne de 40 %, ce qui veut dire une baisse de pouvoir d’achat de minimum 10 %. Le salaire minimum lui se montera à 8 000 pesos (534 dollars) en janvier 2007 alors qu’il faut au moins 19 000 pesos pour mener une vie digne (1270 dollars).

La région est à la croisée des chemins, marquée par un ralentissement (ou recul dans bien des cas) des forces progressistes et un renforcement institutionnel de la droite décomplexée. Sommes-nous ou non à la fin d’un cycle et face au début d’une restauration conservatrice ? C’est comme toujours la capacité ou non des peuples à se mobiliser autour d’un projet émancipateur, dans un cadre d’intégration régionale et de dépassement des expériences intervenues jusqu’à présent, qui en décidera.


Traduction : Virginie de Romanet


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète


Maria Elena Saludas

ATTAC/CADTM Argentina

Guillermo Berganza

ATTAC-CADTM Argentine