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Donner à voir un autre futur, faire disparaître le découragement shooté dans nos cerveaux par le Tina thatchérien
par Didier Epsztajn
25 février 2015

Dans son introduction, Nicolas Sersiron parle, du système-dette, de l’extractivisme, de leur interdépendance, des dépossessions, « l’extractivisme a presque toujours été une violente dépossession des « communs » », des écosystèmes…

L’auteur insiste sur la dette, ses caractères illégitime ou odieux, le nécessaire audit citoyen de celle-ci, « la population n’a ni emprunté, ni consenti formellement et encore moins profité des emprunts faits par les Etats après la crise ».

Je n’indique que certains éléments.

Nicolas Sersiron analyse les différentes formes d’extractivisme, le cycle extractivisme / productivisme / consumérisme / profits / déchets / pollutions, les ressources du sous-sol pillées et exportées, la perte du « droit d’usage traditionnel » des sols, les accaparements des terre et de l’eau d’irrigation, les sols stérilisés, le détournement des productions, l’accaparement des eaux douces, la pêche extractiviste industrielle, la destruction des mangroves, l’accaparement des ressources générées par le vent, les populations colonisées, les esclaves d’aujourd’hui, le « viol de l’imaginaire »…

L’auteur poursuit par l’histoire de l’asservissement des peuples « par l’extractivisme et la dette », l’industrialisation de l’agriculture, l’absence d’aide à l’« agriculture vivrière capable d’alimenter la population », le nécolonialisme, les politiques de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, « La BM et le FMI participent aussi activement au surendettement des pays du Sud et à la corruption de leurs dirigeants par le financement d’« éléphants blancs » ou de grands projets inutiles, d’immenses barrages, d’extraction d’énergies fossiles, de voies ferrées, de ports, de dépenses de prestiges, etc. ». Il nous rappelle que « la dette coloniale, qui n’a pas de base juridique légale » n’aurait pas du être remboursée. Prêts biaisés, corruption, pratiques rentières, exploitation inhumaine de la main d’œuvre, pollutions, dégradations des sols et du climat, plans d’ajustement structurel, priorité donnée au remboursement de la dette et au sauvetage des banques, privatisation et destruction des budgets « sociaux ». Contrairement à la légende médiatique et politique, les Etats du « nord » n’aident pas ceux du « « sud », les transferts de fonds se font majoritairement dans l’autre sens (les remboursements sont supérieurs aux dons et prêts)…

Nicolas Sersiron parle aussi de la construction des dettes publiques, de la socialisation des pertes, du rôle de la Troïka, « le fait qu’une entité non élue en soit le commanditaire rend ces décisions doublement illégales », du moins disant salarial, social et écologiste…

Il détaille : « Sous le terme « dette écologique », quatre différentes dettes peuvent être regroupées : la dette historique, la dette environnementale, la dette climatique et la dette sociale ». Des dettes accumulées, environnement, climat, impacts sociaux… il faut aujourd’hui réparer, compenser…

J’ai notamment été intéressé par le chapitre sur l’agriculture et l’alimentation industrielle. Nicolas Sersiron parle du libre-échange et des exportations forcées, de réforme agraire oubliée, de souveraineté alimentaire, d’agriculture vivrière, paysanne, (le terme agriculture familiale invisibilise le travail gratuit des femmes, les rapports sociaux de sexe, la domination des hommes sur les femmes), d’agrobusiness, des conditionnalités liées aux prêts de FMI et de la BM, des désastres de l’importation de denrées alimentaires, des accaparements de terre, « Les accaparements de terres renouent avec les premières enclosures du XVIe siècle en Angleterre ».

Disette, surproduction, faim, subventions, spéculation, place de la viande, agrocarburants… L’agro-extractivsme engendre le conso-gaspillage alimentaire, la malnutrition. L’auteur y oppose l’agroécologie, « L’agroécologie, à l’opposé de la « révolution verte », permet d’éliminer au maximum les gaspillages et d’utiliser un minimum d’énergie. Elle est essentielle pour atteindre la souveraineté alimentaire : pas ou peu d’intrants externes, pas de monocultures clonales même biologiques, association de plantes favorisant la croissance et la protection les unes des autres, respect de la biodiversité, utilisation de semences paysannes, forte intensité en main d’œuvre et relocalisation générale de la production par la population ». (Sur ce sujet : Alternatives sud : Agroécologie. Enjeux et perspectives).

Il faut donc construire un autre monde…

Nicolas Sersiron termine sur l’audit citoyen des dettes publiques, les paradis fiscaux, les réalités des « aides publiques au développement », les liens entre énergie, pétrole et croissance du PIB, l’hyper mobilité, la décroissance matérielle (ce qui me semble différent des « théorisations » sur la décroissance comme nouvelle « vertu »). Le titre de cette note est inspiré d’une phrase du dernier chapitre.

Reste que certaines formulations me semblent discutables. Le mode de production capitaliste, en tant que tel, l’exploitation de la force de travail et l’extorsion de plus-value doivent être mises en cause directement. La production, la surproduction de marchandises, liée à la valorisation et l’accumulation du capital ne me semble pas pouvoir être abordée seulement par la surconsommation. Le prisme extractivisme-surconsommation ne saurait dispenser d’une analyse des mécanismes « internes » du système de production capitaliste, de la critique de l’économie politique.

Très discutable aussi me semble les références aux classes moyennes, au revenu inconditionnel, aux valeurs matérialistes, à la « décolonisation de notre imaginaire »…

Sans oublier l’exploitation du travail des femmes dans les mondes salarié et « domestique ». De ce point de vue, les sociétés humaines ont une dette colossale envers les femmes. Sur ce sujet, voir par exemple, La dette des gouvernements est une dette envers les femmes et non envers les banques.

Enfin, si la place du local, dans ses dimensions de production, de démocratie et d’autogestion doit être en effet réévalué, l’organisation des sociétés ne peut être construite comme une empilement du local à l’international. Les différents niveaux de choix et de gestion doivent être pensés ensemble, avec leurs tensions et contradictions.

Un petit ouvrage bien utile, pour « porter le fer au cœur même des mécanismes fondamentaux de la destruction », comme l’écrit Paul Ariès dans sa préface. Celui-ci parle aussi de la nécessité de « décentrer notre regard », je dirai plutôt de l’élargir à la totalité. Il souligne, en parlant de l’auteur, de « son refus têtu de hiérarchiser tous ces combats (ce qui aboutirait inévitablement à les opposer les uns aux autres) mais aussi son désir de trouver ce qui fait lien entre eux ».


Nicolas Sersiron : Dette et extractivisme : La résistible ascension d’un duo destructeur

Editions Utopia – CADTM, Paris – Bruxelles 2014, 210 pages, 8 euros


Didier Epsztajn