Une restructuration conditionnée par des mesures néolibérales est un mauvais accord pour la Grèce

12 juillet 2015 par Eric Toussaint , Pablo Garcia


“La Grèce doit suspendre le paiement de la dette” selon Eric Toussaint, coordinateur scientifique du comité d’audit de la dette grecque.
“Si la Grèce avait adopté une position plus dure dans les négociations elle aurait obligé les créditeurs à chercher un accord”
« Dans 6 mois, 8 mois ou un an le problème de la dette reviendra comme une question liée à l’échec néolibéral. »

Entre avril et juin, un comité créé par la présidente du parlement grec composé de 30 experts – 15 grecs et 15 étrangers – a réalisé un audit sur la soutenabilité de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique grecque, qui atteint les 180% du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
national après être monté en flèche ces cinq dernières années depuis que le pays est sous la supervision de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. . La présidence de ce comité incombe au belge Eric Toussaint, qui a déjà travaillé dans le passé avec l’Equateur et d’autres pays qui négocient une annulation avec leurs créanciers respectifs.

Les conclusions, présentées en juin, sont claires : il faut arrêter de payer au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
et à la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
. Eric Toussaint, maître de conférence à l’université de Liège et membre du Comité pour l’annulation de la Dette du Tiers Monde (CADTM), a répondu par téléphone à El diario.es ce jeudi 9 juillet après-midi, quelques heures avant que le gouvernement de Syriza rendait publique la liste de réformes présentées aux créanciers en échange d’un troisième sauvetage et du maintien dans l’euro.

Comment se passent les négociations entre la Grèce et la Troïka ? Il semble que la question de la dette pourrait être traitée en échange de coupes budgétaires supplémentaires.

Pour la première fois depuis février et de manière explicite les autorités grecques mettent sur la table la question de la restructuration de la dette. Depuis février jusque peu de temps avant le référendum il n’y avait pas de demande officielle. Pour moi c’est un signe positif, mais ça aurait du être fait bien avant.

Peut-être que cela n’a pas été fait avant parce que les créanciers ont refusé catégoriquement jusqu’à maintenant d’aborder la dette publique grecque ?

Nous pouvons retenir une leçon de ces cinq mois : si un pays ne suspend pas le paiement de la dette il est en position défavorable pour négocier avec les créanciers. Sauf si les créanciers, pour des raisons qui leur conviennent, acceptent de réduire la dette. Il y a quelques cas où les créanciers ont voulu le faire, comme en Allemagne en 1953 ou en Irak après l’invasion militaire, quand les vainqueurs ont voulu réduire la dette irakienne. Ce n’est pas le cas de l’Union Européenne : ici si le pays débiteur ne suspend pas le paiement de la dette il n’a pas de moyen pour transformer en sa faveur le rapport de force dans la négociation. La Grèce parle maintenant pour la première fois de réduire la dette et se trouve pratiquement en suspension technique de paiement. La question ici est de savoir si les autorités grecques vont aller dans ce sens.

Que signifie une suspension ? Annuler temporairement les paiements aux créanciers ?

Ne pas payer. Point. Dans le cas grec c’est très simple : le règlement européen de mai 2013 impose aux Etats membres de réaliser un audit de la dette si elle est insoutenable et contient des irrégularités. Les autorités grecques devraient dire en s’appuyant sur l’audit : nous avons vidé nos coffres pour assurer les échéances de plus de 7 milliards d’euros avant le 30 juin passé, vous les créditeurs vous n’avez pas tenu la promesse de débourser cette somme, notre bonne foi et bonne volonté sont terminées, nous suspendons le paiement de la dette.

Et cela ne supposerait pas un grexit ?

Pourquoi, quel est le rapport ?

La BCE aurait probablement rejeté non seulement l’extension ou l’élaboration d’un nouveau plan de sauvetage, mais aurait aussi coupé dans les liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
d’urgence (ELA) qui maintiennent les banques grecques à flot.

Vous croyez que ce qui s’est passé ces cinq derniers mois ne sont pas des menaces suffisantes et des chantages ? Ils ont attaqué avec tout ce qu’ils avaient : ils n’ont pas fait la moindre concession, ils ont exigé un remboursement de la dette et ils l’ont obtenu, ils ont proposé toujours plus de sacrifices que le gouvernement grec a fini par accepter,… Qu’est-ce qu’il aurait pu se passer de plus ? La meilleure stratégie aurait été une suspension des paiements de la dette.

Et vous ne croyez pas que cette décision aurait supposé l’abandon immédiat de l’euro ?

C’est absolument réducteur d’affirmer qu’un pays reste dans la zone euro et paie sa dette en échange de sacrifices ou un pays arrête de payer et est sorti de l’eurozone. Il n’y a pas de relation mécanique entre ces deux situations.

Tout indique que la Grèce accepte les réformes des créanciers en échange d’une mention sur la restructuration de la dette qui doit encore être éclaircie. Ca vous semble un bon accord ?

Non. Je crois qu’une restructuration conditionnée par des mesures néolibérales représente un mauvais accord. Il faut réduire la dette et abandonner les politiques néolibérales. C’est le programme de Syriza. C’est pour ça qu’ils ont été élus. Et le peuple grec vient de dire le 5 juilet 2015 qu’il n’acceptait pas les exigences des créanciers. Mais aussi on sait que les Grecs sont favorables à rester dans l’UE et dans l’euro. Dans ce sens il me semble réducteur de dire que la réduction de la dette et l’arrêt des politiques d’austérité déclencherait le Grexit. La Grèce devrait décider un contrôle véritable de ses banques, alors qu’elle est déjà l’actionnaire principale de quatre banques grecques qui représentent 85% du marché bancaire national. La Grèce pourrait créer une monnaie complémentaire en euros non imprimés, sous forme électronique. Ainsi, elle pourrait permettre les paiements en euros à l’intérieur du pays : pensions, salaires des fonctionnaires, aide humanitaire, … tout cela en monnaie électronique. Et les gens avec cette même monnaie pourraient payer les impôts, la nourriture, les médicaments, etc. Il y a différentes propositions concrètes qui circulent dans ce sens. La question est de savoir si le gouvernement le fera ou pas.

Permettez-moi d’insister sur le Grexit en cas de suspension de la dette. La BCE a déjà durci en février les conditions d’accès des banques grecques aux liquidités étant donné qu’il pourrait ne pas y avoir d’accord.

On ne peut pas savoir ce qu’il se serait passé si le gouvernement avait adopté une stratégie plus dure. Je crois que si la Grèce avait adopté une position plus dure dans les négociations cela aurait obligé les créanciers à chercher un accord. Si le FMI n’avait pas reçu les 3 milliards qu’il a reçu du pays il aurait couru pour chercher un accord. Et même chose si la Grèce disait maintenant à la BCE qu’elle ne va pas payer les 6,5 milliards qu’elle lui « doit » en Juillet – août.

Peut-être que Tsipras ne l’a pas fait pour ne pas être le premier gouvernement de l’eurozone qui ne paie pas la BCE.

Ah, ici il est clair qu’entre en compte la peur de l’inconnu. Bien entendu qu’il y a des explications rationnelles au comportement de Tsipras. Il a cru que les négociateurs européens étaient disposés à négocier, ce qui était faux. L’objectif de la Commission, d’Angela Merkel, de Mario Draghi et de Christine Lagarde est de faire croire qu’ils étaient disposés à négocier en échange des concessions sous la forme de réformes du côté grec. Et à la fin ils finissent par dire : nous voulons plus. La stratégie des créanciers, il faut le reconnaître, a été profitable dans le sens littéral du terme, puisque la Grèce a payé une grande partie de ses obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
sans aucune contrepartie. Ce que les autorités européennes n’ont pas obtenu c’est de soumettre le peuple grec et que celui-ci perde confiance en Syriza. Dans ce dernier point, les institutions ont échoué. Mais au niveau politique européen et avec un énorme appui médiatique, les institutions font croire aux gens que les Grecs sont intransigeants. Alors que c’est les créanciers qui sont intransigeants.

Il semble que Tsipras ne va pas suivre votre conseil et annuler la dette comme le propose l’audit parlementaire, mais au moins il pourrait arracher une mention sur la restructuration.

Non, je le répète, ça ne sera pas un bon accord. Si il y a une restructuration de la dette ça ne sera pas suffisant. Les mesures d’austérité seront poursuivies et il n’y aura pas de croissance économique en Grèce, comme ça s’est produit en 2012 (quand il y a eu une annulation partielle de la dette grecque). Dans 6 mois, 8 mois ou un an, le problème de la dette reviendra comme une question liée à l’échec néolibéral.

Qu’est-ce que vous pensez du changement de Varoufakis pour Tsakalotos au ministère des finances ?

C’est très simple. Tsipras ne veut pas donner d’arguments à la Troika pour dire qu’ils sont intransigeants. Ce n’est pas un désaveu mais un geste compréhensible.




Eric Toussaint a réalisé une adaptation de l’interview publiée par le quotidien espagnol ElDiario.es sans en altérer le contenu.

Traduit de l’espagnol par Robin Delobel

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2000, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

Autres articles en français de Eric Toussaint (834)

0 | 10 | 20 | 30 | 40 | 50 | 60 | 70 | 80 | ... | 830

Traduction(s)