Une guerre sociale nouvelle s’ouvre en Europe

8 juin 2010 par Charles-André Udry


1. Depuis les 8 et 9 mai 2010 – c’est-à-dire la réunion d’urgence de la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, d’ECOFIN et du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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afin d’établir un plan de renflouement de divers pays de l’UE – tous les gouvernements annoncent des plans d’austérité budgétaire « pour sauver la zone euro ». Une guerre de classe d’une ampleur nouvelle est déclarée en Europe ce qui reste de l’Etat social, issu de la période d’après la Seconde Guerre mondiale, doit être démantelé, à l’exception d’un « filet social » type Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
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Le 10 mai, un banquier britannique avait trouvé une bonne formule politique « Il est plus facile de vendre un tel plan en disant qu’il doit servir à sauver la Grèce, l’Espagne et le Portugal, que d’avouer qu’il doit d’abord sauver et aider les banques. » Ces banques (allemandes, françaises, espagnoles…) détenaient une montagne de titres de dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique des pays « ébranlés » (Grèce, Portugal, Espagne...). Selon Citigroup, l’exposition des banques américaines face à la Grèce, l’Irlande, l’Italie, le Portugal et l’Espagne s’élève à quelque 190 milliards d’euros. Le vendredi 7 mai fut un massacre personne ne se trouvait en face des banques et autres investisseurs qui voulaient se défaire de leurs titres. « Il n’y avait plus de marché », comme l’avouait un opérateur auprès de la BCE, sous le couvert de l’anonymat. Et les bilans des banques camouflent encore des montagnes de produits toxiques, évalués à un prix artificiel. L’organe de contrôle bancaire allemand (Bafin) estimait à 800 milliards de dollars les « produits toxiques » encore détenus par les instituts bancaires (Financial Times, 24 mai 2010).

Faut-il rappeler que sur les 16 membres de l’eurozone, seuls six sont gratifiés – si l’on peut utiliser ce verbe – par les agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. de la signature AAA ? Ce sont l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande, la France, le Luxembourg et les Pays-Bas. Une sorte de « noyau dur » – le Club des AAA – de l’eurozone, même si la France est parfois considérée comme à la frontière de ce domaine où l’Allemagne dispose d’un pouvoir éloquent.

Une telle note permet d’ailleurs à l’Agence française du Trésor (AFT) – agence de gestion de la dette de l’Etat français – d’émettre un emprunt de 5 milliards d’euros à échéance d’avril 2060, donc 50 ans, souscrit à environ 90% par des investisseurs non français. Le 21 mai 2010, l’emprunt d’Etat français le plus réputé – l’Obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
assimilable du Trésor (OAT) – trouvait des emprunteurs acceptant 2,93% de taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5 millions de dollars, donc en tout 15 millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
. De quoi susciter quelques réactions du côté de la Grèce quand les taux d’intérêt de « ses » emprunts à 10 ans oscillent autour des 10%. Et que des obligations grecques arrivant à échéance en mars 2012 avaient un rendement brut de 7,27%, cela comparé à celles de la France (avec la même maturité) 0,61% (24 Ore/Il Sole, 24 mai 2010). Entre les économies du « centre de l’UE » – ou quasi au centre, comme la France – et celles insérées à la périphérie, la différence est nette. Le discours sur la convergence européenne en prend un coup.

2. Il y a là de même la démonstration d’une des fonctions de l’euro il est devenu une monnaie ayant acquis une place importante… mais dans les encours d’obligations internationales. Et donc, dans la possibilité des marchés (c’est-à-dire des divers investisseurs financiers) d’exercer une pression forte en tant que créanciers sur les débiteurs. Quelque deux tiers de la dette française est acquise en dehors de la France. Certes, il est possible que des capitaux français réfugiés au Luxembourg ou en Suisse en constituent de même une fraction des acquéreurs.

A ce propos, on peut examiner ci-dessous la carte qui a été publiée dans la NZZ am Sonntag (10 mai 2010) et dans le New York Times. Elle illustre les montants de la dette publique et les dépendances croisées des débiteurs-créanciers des différents pays de l’Union européenne (UE). Cette évolution, accentuée au cours des dernières années, traduit la libéralisation des flux de capitaux ainsi que l’envol du « crédit-dette » visant à répondre aux difficultés de reproduction du système et de la société capitalistes.

Un thème, pour ce qui a trait à sa « substance », expliqué par Marx dans le Livre III du Capital. Marx y insiste sur la nature de capital fictif des titres de la dette Titres de la dette Les titres de la dette publique sont des emprunts qu’un État effectue pour financer son déficit (la différence entre ses recettes et ses dépenses). Il émet alors différents titres (bons d’état, certificats de trésorerie, bons du trésor, obligations linéaires, notes etc.) sur les marchés financiers – principalement actuellement – qui lui verseront de l’argent en échange d’un remboursement avec intérêts après une période déterminée (pouvant aller de 3 mois à 30 ans).
Il existe un marché primaire et secondaire de la dette publique.
 [1], fictif, mais bien réel. Ce constat éclaire, en partie, la « vaste coupe dans les dépenses publiques », une des conditions pour dégager un solde budgétaire primaire permettant de faire face à la « charge » d’une dette qui enregistre, pour partie, une socialisation des pertes d’« acteurs économiques privés ».

3. Donc est bien terminée, au plan du discours politique, la période du G20 G20 Le G20 est une structure informelle créée par le G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni) à la fin des années 1990 et réactivée par lui en 2008 en pleine crise financière dans le Nord. Les membres du G20 sont : Afrique du Sud, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Brésil, Canada, Chine, Corée du Sud, États-Unis, France, Inde, Indonésie, Italie, Japon, Mexique, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Union européenne (représentée par le pays assurant la présidence de l’UE et la Banque Centrale européenne ; la Commission européenne assiste également aux réunions). L’Espagne est devenue invitée permanente. Des institutions internationales sont également invitées aux réunions : le Fonds monétaire international, la Banque mondiale. Le Conseil de stabilité financière, la BRI et l’OCDE assistent aussi aux réunions. de septembre 2009 à Pittsburgh. Alors Sarkozy proclamait « Il faut refonder le capitalisme » ; « Il faut tordre le cou à la spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
 ». Les marchés – c’est-à-dire les banques, les fonds d’investissements financiers, les fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. , les assurances, les grandes firmes transnationales très mondialisées – ont simplement montré qui est vraiment aux commandes.

Le scénario est assez clair. Banques, assurances et fonds de placement ont été sauvés de la faillite en 2008 par les Etats et donc par les salariés-contribuables. Depuis 2009, ces acteurs financiers ont de nouveau fait de bonnes affaires. Banques et hedge funds Hedge funds Les hedge funds, contrairement à leur nom qui signifie couverture, sont des fonds d’investissement non cotés à vocation spéculative, qui recherchent des rentabilités élevées et utilisent abondamment les produits dérivés, en particulier les options, et recourent fréquemment à l’effet de levier (voir supra). Les principaux hedge funds sont indépendants des banques, quoique fréquemment les banques se dotent elles-mêmes de hedge funds. Ceux-ci font partie du shadow banking à côté des SPV et des Money market funds.

Un Hedge funds (ou fonds spéculatif) est une institution d’investissement empruntant afin de spéculer sur les marchés financiers mondiaux. Plus un fonds aura la confiance du monde financier, plus il sera capable de prendre provisoirement le contrôle d’actifs dépassant de beaucoup la richesse de ses propriétaires. Les revenus d’un investisseur d’un Hedge funds dépendent de ses résultats, ce qui l’incite à prendre davantage de risques. Les Hedge funds ont joué un rôle d’éclaireur dans les dernières crises financières : spéculant à la baisse, ils persuadent le gros du bataillon (les zinzins des fonds de pension et autres compagnies d’assurance) de leur clairvoyance et crée ainsi une prophétie spéculative auto-réalisatrice.
– qui se font une concurrence forte à l’échelle internationale – veulent neutraliser une baisse possible – et même anticipée – de leurs revenus en provenance des actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
et dividendes, car la relance est très faible. Pour cela, un objectif s’impose assurer la ponction des intérêts sur la dette publique et consolider les gains issus des opérations spéculatives sur les monnaies (taux de change volatil) et sur les dettes (titres). Une des stratégies spéculatives (d’attaque et d’anticipation) consiste à vendre à découvert des titres d’Etat – sans en avoir la propriété et en les prenant sous forme de prêts à ceux qui les détiennent dans leur portefeuille – des pays les plus vulnérables. L’opération se fait, en général, en deux phases. Par exemple, vendre pour 5 millions d’euros des obligations d’Etat à 88,76 euros, en encaissant 4,3 millions d’euros. Puis, trois jours après, une fois le titre descendu à 87,76 euros, le racheter en gagnant la différence entre les deux prix, moins la commission payée pour avoir emprunté ces titres. Les opérations avec les CDS CDS
Credit Default Swap
Le CDS est un produit financier dérivé qui n’est soumis à aucun contrôle public. Il a été créé par la banque JPMorgan dans la première moitié des années 1990 en pleine période de déréglementation. Le Credit Default Swap signifie littéralement “permutation de l’impayé”. Normalement, il devrait permettre au détenteur d’une créance de se faire indemniser par le vendeur du CDS au cas où l’émetteur d’une obligation (l’emprunteur) fait défaut, que ce soit un pouvoir public ou une entreprise privée. Le conditionnel est de rigueur pour deux raisons principales. Premièrement, l’acheteur peut utiliser un CDS pour se protéger d’un risque de non remboursement d’une obligation qu’il n’a pas. Cela revient à prendre une assurance contre le risque d’incendie de la maison d’un voisin en espérant que celle-ci parte en flammes afin de pouvoir toucher la prime. Deuxièmement, les vendeurs de CDS n’ont pas réuni préalablement des moyens financiers suffisants pour indemniser les sociétés affectées par le non remboursement de dettes. En cas de faillite en chaîne d’entreprises privées ayant émis des obligations ou du non remboursement de la part d’un Etat débiteur important, il est très probable que les vendeurs de CDS seront dans l’incapacité de procéder aux indemnisations qu’ils ont promises. Le désastre de la compagnie nord-américaine d’assurance AIG en août 2008, la plus grosse société d’assurance internationale (nationalisée par le président George W. Bush afin d’éviter qu’elle ne s’effondre) et la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 sont directement liés au marché des CDS. AIG et Lehman s’étaient fortement développées dans ce secteur.

Le CDS donne l’illusion à la banque qui en achète qu’elle est protégée contre des risques ce qui l’encourage à réaliser des actions de plus en plus aventureuses. De plus, le CDS est un outil de spéculation. Par exemple en 2010-2011, des banques et d’autres sociétés financières ont acheté des CDS pour se protéger du risque d’une suspension de paiement de la dette qui aurait pu être décrétée par la Grèce. Elles souhaitaient que la Grèce fasse effectivement défaut afin d’être indemnisées. Qu’elles soient ou non en possession de titres grecs, les banques et les sociétés financières détentrices de CDS sur la dette grecque avaient intérêt à ce que la crise s’aggrave. Des banques allemandes et françaises (les banques de ces pays étaient les principales détentrices de titres grecs en 2010-2011) revendaient des titres grecs (ce qui alimentait un climat de méfiance à l’égard de la Grèce) tout en achetant des CDS en espérant pouvoir être indemnisées au cas de défaut grec.1

Le 1er novembre 2012, les autorités de l’Union européenne ont fini par interdire la vente ou l’achat de CDS concernant des dettes des États de l’UE qui ne sont pas en possession du candidat acheteur du CDS.2 Mais cette interdiction ne concerne qu’une fraction minime du marché des CDS (le segment des CDS sur les dettes souveraines*) : environ 5 à 7 %. Il faut également noter que cette mesure limitée mais importante (c’est d’ailleurs à peu près la seule mesure sérieuse qui soit entrée en vigueur depuis l’éclatement de la crise) a entraîné une réduction très importante du volume des ventes des CDS concernés, preuve que ce marché est tout à fait spéculatif.

Enfin, rappelons que le marché des CDS est dominé par une quinzaine de grandes banques internationales. Les hedge funds et les autres acteurs des marchés financiers n’y jouent qu’un rôle marginal. D’ailleurs la Commission européenne a menacé en juillet 2013 de poursuivre 13 grandes banques internationales pour collusion afin de maintenir leur domination sur le marché de gré à gré* (OTC) des CDS.3
(credit default swap Swap
Swaps
Vient d’un mot anglais qui signifie « échange ». Un swap est donc un échange entre deux parties. Dans le domaine financier, il s’agit d’un échange de flux financiers : par exemple, j’échange un taux d’intérêt à court terme contre un taux à long terme moyennant une rémunération. Les swaps permettent de transférer certains risques afin de les sortir du bilan de la banque ou des autres sociétés financières qui les utilisent. Ces produits dérivés sont très utilisés dans le montage de produits dits structurés.
) sont du même type.

4. De ce point de vue, Paul Krugman voit juste lorsqu’il explique que, contrairement à la sainte doctrine officielle, l’attrait des investisseurs pour les obligations états-uniennes à 10 ans – dont le taux d’intérêt se situait à moins de 3,3% le vendredi 21 mai 2010 – avait pour origine « La hausse du pessimisme par rapport aux perspectives d’une relance économique, pessimisme qui a fait que les investisseurs s’éloignaient de toute chose qui leur paraissait risquée pour se réfugier dans l’apparente sécurité de la dette du gouvernement américain. » (El Pais, 23 mai 2010)

Que l’austérité généralisée adoptée en Europe – au moment où la relance relève du vœu – conduise à une dépression économique et sociale, comme le reconnaissent divers économistes peu hétérodoxes, n’entre pas dans les préoccupations des « opérateurs. Ce souci appartient aux gouvernements – de centre-droit ou centre-gauche – qui devront soit s’appuyer directement sur des appareils bureaucratiques syndicaux, soit utiliser leurs « hésitations » pour purger le système et faire accepter la purge. Tout cela en invoquant « l’unité nationale », la « sauvegarde du pays », la « nécessaire modernisation productive et administrative », car la vigueur du choc va en déstabiliser plus d’un.

5. En décembre 2009, le Bulletin mensuel de la BCE, dans son éditorial, affirmait déjà deux buts prioritaires pour l’UE. 1° Le premier flexibiliser la législation du travail en Europe. Le FMI dans son rapport consacré à la Grèce, datant de mai 2008, insistait avec force sur ce même objectif. Traduisons liquider les droits du travail restants, cela dans un contexte de chômage et d’emploi de plus en plus précarisé, afin de réduire « les coûts salariaux » ; 2° Le second la réduction drastique des déficits et dettes publics. Cela dans un temps très bref et massivement : passer de -14,3% de déficit du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
en 2009 pour l’Irlande à -2,9% en 2014 ; de -11,2% pour l’Espagne à -3% en 2013 ; de -9,3% à -2,8% en 2013 pour le Portugal. De quoi réduire les services publics (éducation et santé, etc.), les salaires et le nombre de salarié·e·s du secteur étatique et paraétatique, les pensions des retraités. Et favoriser les privatisations dans certains secteurs, avec la possibilité d’en tester la rentabilité au cours d’une période de PPP participation-publique-privée.

La Roumanie en donne déjà l’exemple. Depuis le 1er juin 2010, les salaires du secteur public vont baisser de 25% et les retraites de 15%. Cela dans un pays où le salaire minimum est d’environ 150 euros par mois ! L’expérience a été menée avec une vigueur similaire dans les pays Baltes.

6. L’hystérie des « experts » contre les déficits fait silence sur quatre éléments 1° Les origines des déficits et dettes publics, c’est-à-dire la crise de 2007-2009, le renflouement des banques et l’aide aux industries et à la construction. 2° Sans ces amortisseurs (dépenses publiques et transferts sociaux), la chute du PIB n’aurait pas été de 5% mais de 10%, en France. 3° La réduction du déficit public en Suède dans les années 1990 – toujours invoquée, comme exemple – a été possible à cause de la croissance durant cette décennie et parce que les transferts sociaux partaient de très haut. De plus, la Suède a pu dévaluer sa monnaie (la couronne) pour exporter. Et elle disposait de capacités d’exportations. 4° Mais la Grèce, l’Espagne, le Portugal… n’ont pas de souveraineté monétaire (dévaluer et émettre sa monnaie) et, dans la zone euro, il n’y a pas de politique économique et budgétaire commune et « solidaire ». Leur « souveraineté » est mise en question, comme les droits élémentaires de définir leur budget qui traduisent, à leur façon, un « choix de société ».

Par contre, aujourd’hui, est imposée par « les marchés » et les dominants des pays du centre de l’UE (l’Allemagne avec son hinterland et ses alliés) une politique d’austérité générale, avec un poids particulier imposé aux populations des pays « périphériques ». Et cela au nom d’une relance de la dynamique d’exportation. Elle s’appuierait sur la contraction des salaires directs et indirects, avec l’objectif de réduire les coûts unitaires du travail.

On se demande comment dans tous les pays de l’UE, ensemble, les salaires peuvent être coupés et les unit labour costs réduits ; cela en vue d’augmenter les revenus issus des exportations pour faire face à la charge de la dette. Pour l’essentiel, les exportations s’effectuent pourtant au sein de l’UE. Un cannibalisme sélectif se met en place.

C’est un choix du capital allemand (et de ses alliés proches) qui, d’une part, utilise à son avantage la division internationale du travail au sein de l’UE et, d’autre part, envisage de déplacer, progressivement, le centre de gravité de ses exportations en dehors de l’UE, tout en gagnant des parts de marché au sein de l’UE.

Cette politique de déflation sociale compétitive fera des millions de morts sociaux. Elle imposera des décisions échappant totalement aux règles les plus élémentaires de la démocratie bourgeoise parlementaire.

Or, la BCE (Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. européenne) accepte des titres dégradés de la dette publique que possèdent les banques. Et ces dernières se refinancent auprès de la BCE pour moins de 1% de taux d’intérêt et continuent des opérations spéculatives sur des dettes et les monnaies.

7. Le New York Times (Steven Erlanger) du 23 mai 2010, en première, écrit le « modèle social européen » est mis en cause. L’issue des batailles à venir – au cours de cette guerre – est avant tout d’ordre social et politique. C’est le salariat européen qui dispose des traditions socio-politiques les plus grandes – malgré tous les revers passés – qui est visé.

Les mobilisations défensives unitaires – refus des coupes et rejet de la dette (avec une ouverture des livres de comptes publics et privés), un système d’impôt différent, etc. – sont décisives. Cela pour accumuler des forces et donner le sentiment d’une capacité de résistance et de contre-attaque. Ne pas subir « la politique du choc » qui assomme. Dans la foulée, des questions élémentaires et essentielles viendront sur l’avant-scène politique.

On peut les formuler ainsi pour orienter l’investissement vers la production de biens et de services répondant aux besoins sociaux et écologiques, il est nécessaire de disposer d’une maîtrise par les salarié·e·s des ressources qu’ils produisent ; d’un service bancaire public contrôlé démocratiquement ; d’un contrôle sur le fonctionnement des entreprises, sur l’appropriation de la richesse comme sur sa répartition, et d’une réduction du temps de travail. Donc quelles sont les priorités que les sociétés européennes se donnent ?

La difficulté de la situation ne doit pas conduire à renoncer à une perspective socialiste, au fond celle des Etats-Unis socialistes d’Europe.

Une telle perspective s’enracine d’ailleurs dans les problèmes que les salarié·e·s rencontrent. Sans cela, un retournement de situation politique dramatique n’est pas à exclure, au bout d’un certain temps.




Charles-André Udry est économiste, animateur des Editions Page deux (Suisse) et membre du Mouvement pour le socialisme. Cet article écrit le 25 mai 2010 pour un hebdomadaire grec.

http://www.labreche.ch/Ecran/EcoGuerreSociale05_10.html

Notes

[1« L’accumulation du capital de la dette publique ne signifie rien d’autre [...] que le développement d’une classe de créanciers de l’Etat qui sont autorisés à prélever pour eux certaines sommes sur le montant des impôts [...]. Ces faits montrent que même une accumulation de dettes arrive à passer pour une accumulation de capital [...]. » Karl Marx, Le Capital, Livre III, Tome II, p.138-139, Editions sociales, 1959.

Autrement dit, l’argent remis aux Etats par leurs créanciers est dédoublé par les titres qui le représentent : obligations, bons du Trésor, etc. Ces titres dupliquent cet argent, mais, comme celui-ci est dépensé en grande partie de manière improductive – pour payer la charge de la dette, par exemple – ils ne représentent même pas du capital en fonction. Ces titres ne sont que du capital fictif. Les Etats créent donc du capital financier fictif. Mais les dirigeants de ces Etats dénoncent l’« exubérance » financière irrationnelle !

Or, la croissance des dettes publiques a pour origine les difficultés de reproduction du système et de la société capitalistes. D’un côté, renflouement des banques au bord de la faillite – qui, elles, ont gonflé la masse des crédits, donc ont participé à l’accroissement du capital financier fictif, en tant qu’agents économique privés – et aides aux « branches privées » en difficulté (l’automobile avec ses sous-traitants, la construction). De l’autre côté, « dépenses sociales » pour amortir les effets (en termes de demande) des récessions et viser à stabiliser le pouvoir en place.

Or, aujourd’hui, ce sont ces amortisseurs sociaux qui sont attaqués. Priorité aux créanciers ! Un test social et politique d’une envergure historique à l’échelle européenne pour les dominants... et pour les salarié·e·s.

Charles-André Udry

Économiste, animateur des Éditions Page deux et de la revue politique en ligne À l’encontre, est membre du Mouvement pour le socialisme (Suisse).