Une autre boussole internationale

4 mai 2006 par Damien Millet


La boussole guidant les relations financières internationales est détraquée. Cela était perceptible depuis un bon moment, mais désormais le doute n’est plus possible. La preuve en est donnée par l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
récente du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) et de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, principales institutions chargées de mettre en musique la volonté des pays les plus industrialisés (notamment ceux du G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. ). Qu’on en juge !

Le Népal vient de connaître des semaines très mouvementées, au cours desquelles la population est descendue dans la rue pour faire céder le roi Gyanendra qui s’était arrogé les pleins pouvoirs et avait suspendu les droits fondamentaux en février 2005. Parvenu au pouvoir au moment du massacre de la famille royale auquel il a « miraculeusement » échappé le 1er juin 2001, il avait déjà dissous le Parlement en mai 2002. C’est dire que depuis cette date, le Népal connaît un régime clairement dictatorial. Au début 2006, une grève générale a été déclenchée, les manifestations se sont succédées, le pouvoir a répondu par le couvre-feu... A la mi-avril, la répression avait fait déjà plus de 12 morts et plusieurs dizaines de blessés. Que croyez-vous qu’il se passa ? Le FMI et la Banque mondiale firent savoir que le Népal était susceptible d’intégrer l’initiative de réduction de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
des pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en plusieurs étapes particulièrement exigeantes et complexes.

Tout d’abord, le pays doit mener pendant trois ans des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement structurel. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire. À la fin de ces trois années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allégement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %. Si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allégements de son service de la dette et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période varie entre un et trois ans, selon la vitesse de mise en œuvre des réformes clés convenues au point de décision. À l’issue, arrive le point d’achèvement. L’allégement de la dette devient alors acquis pour le pays.

Le coût de cette initiative est estimé par le FMI en 2019 à 76,2 milliards de dollars, soit environ 2,54 % de la dette extérieure publique du Tiers Monde actuelle. Les PPTE sont au nombre de 39 seulement, dont 33 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter l’Afghanistan, la Bolivie, le Guyana, Haïti, le Honduras et le Nicaragua. Au 31 mars 2006, 29 pays avaient atteint le point de décision, et seulement 18 étaient parvenus au point d’achèvement. Au 30 juin 2020, 36 pays ont atteint le point d’achèvement. La Somalie a atteint le point de décision en 2020. L’Érythrée et le Soudan n’ont pas encore atteint le point de décision.

Alors qu’elle devait régler définitivement le problème de la dette de ces 39 pays, cette initiative a tourné au fiasco : leur dette extérieure publique est passée de 126 à 133 milliards de dollars, soit une augmentation de 5,5 % entre 1996 et 2003.

Devant ce constat, le sommet du G8 de 2005 a décidé un allégement supplémentaire, appelée IADM (Initiative d’allégement de la dette multilatérale), concernant une partie de la dette multilatérale des pays parvenus au point de décision, c’est-à-dire des pays ayant soumis leur économie aux volontés des créanciers. Les 43,3 milliards de dollars annulés via l’IADM pèsent bien peu au regard de la dette extérieure publique de 209,8 milliards de dollars ces 39 pays au 31 décembre 2018.
(PPTE). Sourds aux mobilisations populaires, ces institutions ont donné crédit (c’est le cas de le dire !) aux autorités de Katmandou au moment même où ce dictateur arrogant et corrompu était en position d’extrême faiblesse. La lutte contre la corruption est le nouveau cheval de bataille de Paul Wolfowitz, président de la Banque mondiale, pour mieux faire oublier sa lourde responsabilité dans l’invasion de l’Irak quand il travaillait encore au Pentagone. Ses discours actuels s’en trouvent donc complètement discrédités. Aujourd’hui, le Parlement népalais s’est de nouveau réuni, le Premier ministre d’avant février 2005 a retrouvé son poste, une assemblée constituante devrait être élue dans les mois à venir, mais la Banque mondiale et le FMI n’y sont pour rien : tout cela est la seule conséquence des manifestations du peuple népalais.

En République kirghize, le président Kourmanbek Bakiev est fortement contesté par des manifestations importantes, un an après la « révolution des tulipes » qui l’a porté au pouvoir. L’opposition lui a même adressé un ultimatum le 29 avril dernier pour qu’il satisfasse à ses revendications. Dernièrement, le ministre de l’Industrie, Almazbek Atambaïev, a démissionné et rejoint l’opposition, car selon lui, Bakiev n’agit pas contre la corruption. Le crime organisé se développe à Bichkek, la capitale. Que croyez-vous qu’il se passa ? Le FMI et la Banque mondiale firent savoir que la République kirghize était aussi susceptible d’intégrer l’initiative PPTE. Le fait que Wolfowitz renie sa propre parole sur le thème central de la corruption a-t-il un lien avec le fait que la Russie et les Etats-Unis y possèdent des bases aériennes ?

En août 2004, le Cameroun avait été écarté de l’initiative PPTE pour manque de transparence des finances publiques et soupçon de détournements. Le président Paul Biya est toujours solidement en place, le régime n’a rien cédé aux populations, mais il a obéi aux injonctions du FMI et de la Banque mondiale en prenant des mesures économiques qui frappent durement les plus démunis. Que croyez-vous qu’il se passa ? Le 1er mai 2006, le Cameroun est pourtant devenu le 19e pays à achever l’initiative PPTE.

A la fin 2005, le président du Tchad, Idriss Déby Itno, avait fait main basse sur les revenus pétroliers que la Banque mondiale avait, en échange de son soutien ardent au projet d’oléoduc Tchad-Cameroun, bloqué sur un compte afin qu’elles servent à la réduction de la pauvreté. Toute la mise en scène de la Banque mondiale s’effondrait et Wolfowitz bloquait tous les décaissements à destination de N’Djamena. Que croyez-vous qu’il se passa ? Le 26 avril, un accord intérimaire a été trouvé : les décaissements de la Banque mondiale vont reprendre et le président tchadien s’engage au vote d’une loi de finances rectificative, dans laquelle 70% des revenus pétroliers vont à des programmes sociaux (contre 85% initialement). Alors que des rebellions armées se multiplient et à quelques jours de l’élection présidentielle très contestée prévue le 3 mai, la Banque mondiale apportait à Déby à la fois un soutien financier pour acheter des armes et une reconnaissance internationale qu’il ne mérite pas. Le fait que le Cameroun et le Tchad permettent un approvisionnement pétrolier jugé important pour les Etats-Unis n’a-t-il vraiment aucun rapport ?

L’aiguille de la boussole internationale actuelle n’indique pas la bonne direction. Soumise aux intenses flux magnétiques de la dette, de la corruption, des intérêts géostratégiques comme la présence de bases militaires ou de ressources en pétrole, elle a perdu... le sud. Le monde doit investir d’urgence dans une autre boussole, avec une aiguille solide et fiable, indiquant la voie d’une autre logique, pointée vers la justice sociale et le respect de l’environnement.




Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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